Le verre (en trop) de l’amitié franco-serbe !

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Lors de ma nouvelle précédente publiée dans le C4 du printemps (n°217), je vous avais loué la vie paisible que je mène ici. En voici encore une parfaite illustration…

C’est le dernier soir du festival du film expérimental de Studenski grad, la cité universitaire de Novi-Beograd. L’organisateur du festival, Miloš, a convié tous les participants à faire la « java » dans le centre de Belgrade.

Notre bande propose une belle brochette de carnes européennes : Allemands, Polonais, Italiens, Espagnols, Croates… et un Belge, moi ! Ça tchatche en multilingue mais nous nous comprenons et… quand ce n’est pas le cas, nous faisons bien semblant !

Le repas, gracieusement offert par le département « culture » de l’université, s’avère aussi copieux que savoureux et s’arrose généreusement de joyeux vins du Monténégro. Dès lors, c’est déjà bien éméchés que nous sortons du restaurant pour entamer notre tournée des grands ducs.

Particularité de Belgrade : de nombreux bars, clubs ou discothèques y sont clandestins et, par définition, très discrets, très secrets… Si d’aventure, un étranger solitaire cherchait une fête, tout en méconnaissant les us et coutumes de la métropole serbe, il pourrait marcher des heures entières, désolé dans son ennui, sans deviner les époustouflantes bacchanales qui se déroulent derrière les façades silencieuses qu’il longe. Il errerait au travers de rues désertes, sans joie, en pestant contre cette putain de ville qu’il éprouverait comme la plus mortelle au monde !

Pourtant… bien au contraire, ici, la vie nocturne est intense, délirante et… elle ne s’arrête jamais ! Cette tradition date du temps de la dernière guerre, quand pour beaucoup, sous les bombes de l’OTAN, il n’y avait rien à faire d’autre que de boire et danser… C’est pourquoi Belgrade s’est auto-proclamée la « New-York des Balkans » !

Imaginez. Vous êtes dans une rue complètement vide, sans enseigne, sans néon, sans vie. On vous invite à pénétrer par la porte ordinaire d’une maison qui ressemble à n’importe quelle autre, vous longez un couloir, vous grimpez ou descendez quelques escaliers, vous traversez une cour, franchissez un portail et soudain, vous vous retrouvez dans une ambiance de dingue, entouré de centaines d’exubérants nyctalopes tout aussi bourrés que vous l’êtes, emporté par une sono d’enfer qui vous subjugue l’ouïe et vous bombarde le bas du ventre !

Bienvenue à Belgrade !
Dobrodošli u Beograd !

Miloš est un bon vivant. Il connaît très bien sa ville et c’est en hôte parfait qu’il nous guide et nous entraîne dans les endroits les plus hétéroclites et improbables où de nombreux orchestres chauffent et surchauffent des salles enfumées. De taverne en taverne, de cabaret en cabaret, de bar en bar, nous explorons, nous écumons, nous sur-consommons la folle nuit belgradoise. Tout le monde est gris, euphorique, radieux.

L’atmosphère s’embrase… et que je nous recommande une tournée… et que je vous ré-offre un verre… et que nous re-dégustions de cette excellente eau-de-vie… Pas de chômage en vue, ce soir. Une vraie coulée continue, qui continue, qui continue… Bientôt nos conversations deviennent aussi fluides que les alcools que nous liquidons… nous commençons à réinventer l’art, le cinéma… anéantir le monde… embellir la vie.

Vers deux ou trois heures du matin, Miloš s’exclame : « Que ceux qui veulent danser me suivent ! Je connais une boîte sympa où la musique est excellente… » Bien sûr que nous allons le suivre ! Ainsi, quelques minutes plus tard, nous nous présentons devant la porte d’une maison banale où – après avoir eu raison de quelques couloirs labyrinthiques, d’escaliers biscornus et de cours intérieures hantées d’ombres – nous nous enfournons dans une cave de plusieurs pièces, bondée de très jolis garçons et de filles… horriblement belles !

Je constate très vite que notre guide ne nous a pas menti. L’ambiance est phénoménale.
Ça crie, ça chante, ça se balance, ça se frotte, ça s’asticote, ça se pelote, bref ça se donne sans frein. Et la musique n’est pas en reste : Alan Vega, Sonic Youth, Chemical Brothers, Square Pusher, Plastikman, Aphex twins et j’en passe… Sans attendre, je m’ébranle, je m’agite et me trémousse sur la piste. Ivre, je tangue entre de capiteuses jeunes filles qui m’affolent de toute la blancheur de leurs jolis sourires. Quand une adorable punkette aux cheveux rouges me tend un pétard, je suis aux anges ! Je tire dessus avec avidité, je retire une bouffée gourmande, puis encore une petite latte, pour dire, et, hilare, je lui rends son joint.

Malheur à moi !

Tout à coup, je me sens complètement flagada. Je vacille, je chavire et j’aurais probablement sombré si, de justesse, je ne m’étais rattrapé au mur dégoulinant de vapeur. Fini de rire ! Je n’en mène pas large, je sue à gros bouillon, prêt à vomir ou à m’évanouir ou pire… J’avise la seule place où je pourrais me réfugier, reprendre quelques forces. C’est une enceinte de la taille d’un frigo qui vibre de toutes ses basses. Je grimpe dessus et… je m’assoupis. « Boum ! Boum ! Boum ! » tonne le baffle. « RonRonRon », que je lui réponds.

Tandis que la soirée se poursuit dans une atmosphère folle, moi, je dors. De temps en temps, j’ouvre un œil pour constater que les silhouettes ondoyantes s’agitent encore autour de moi et, rasséréné mais toujours aussi naze, je me rendors. Une ou deux fois, au prix d’un effort intense, je tente de me relever. Mais je comprends vite que cela n’a pas de sens, je suis foutu, cuit, grillé, carbonisé, incapable de ne rien faire d’autre, pour ne pas chuter, que de m’appuyer, que de me caler contre le mur et sur ce meuble vibrant et sonore. Les yeux collés, le tournis dans la tête, la gerbe au bord des lèvres… Je me sens si faible et je redoute tant le dédale de couloirs, les fantômes dans la cour, les escaliers interminables et tous ces écueils qu’il me faudra surmonter pour sortir… plus tard. Plus tard ! Et je me rendors.

Dans la nuit, je me souviens de Miloš qui me réveille et qui me dit qu’ils s’en vont et que je ferais bien de les suivre. Mais je me sens si crevé, si caduc que je lui dis qu’ils peuvent bien me laisser, que la musique est bonne et que je rentrerai plus tard. Haaa ! Tous ces obstacles qu’il me faudra franchir pour rentrer. Plus tard ! Miloš me regarde d’un air inquiet, il insiste. « Non, je t’assure que ça va ! » je lui dit et je le gratifie même d’un sourire que je veux rassurant. Enfin, il part et je replonge dans mon coma.

BoumBoumBoum ! RonRoNrOn !

Je flotte sur mon matelas de sub-bass, je plane jusqu’au plafond du ciel, je suis une petite boule perdue dans le grand univers… Une voix m’interpelle. Mais ? C’est à moi qu’on cause ? J’ouvre les yeux. C’est un des videurs de la salle. « Zatvoramo » (On ferme) qu’il me dit et en effet, peu à peu, la salle se vide et le volume de la musique baisse sensiblement. « Ok ! Da ! Da ! » je lui réponds. Il disparaît. Aussi sec, je replonge dans les bras de Morphée… Après quelques secondes ou quelques minutes, il revient, il me prend par les épaules et m’ordonne : « Morate sada da idete ! » (Maintenant vous devez y aller !), « Da ! Razumeo sam ! Idem ! » (Oui, j’ai compris ! Je m’en vais !) et il n’a pas encore quitté la pièce que je suis retourné d’où je viens, au fond du fond du puits.

En plus, la musique a cessé, c’est d’un calme !

Des mains m’enserrent les bras et me secouent violemment ! « Probudi se ! Ustani ! Gubi se ! » (Réveille-toi ! Lève-toi ! Fous le camp !). « Polako ! Ok ! Sada idem ! » (Doucement, ok, maintenant j’y vais !) Évidemment, le type ne me lâche plus. Tant bien que mal, je me lève. Ooooh ! Comme la tête me tourne ! Et puis il y a ces terribles épreuves avant de rejoindre la rue, ces escaliers, ces couloirs, cette cour… Je me sens si patraque !

Il me vient une idée, un désir impérieux, une injonction vitale. Il me faut d’
urgence un verre… d’eau ! Clopin-clopant, je traverse les pièces désertées et j’arrive près du bar. Trois armoires à glace me bloquent le passage et me montrent la sortie et ces fichues marches qui montent, qui montent… J’essaye de leur expliquer que je veux juste un verre d’eau et qu’après je m’en irai sans problème. Juste un verre d’eau… mais ma pauvre langue serbe est aussi pétée que moi, je bafouille et ils n’y comprennent que dalle et ça m’énerve… « Nije moguće ! Izlazi ! » (Ce n’est pas possible, sors !) Mais moi, je suis sûr que mon salut est dans ce verre d’eau, alors j’insiste et ça, ça les énerve, eux aussi… Je trouve ça profondément imbécile, injuste de refuser un verre d’eau à un type qui en a incontestablement besoin. Ma fibre révolutionnaire s’allume, le volcan de ma colère gronde et ce robinet salvateur est si proche… Je décide de passer en force !

Vous savez, il y a peu d’exotisme chez les sorteurs de boîtes. Ici comme ailleurs ces gars sont des baraqués, gavés de produits laitiers, de grosse viande rouge et de stéroïdes. Ils passent leurs journées dans les salles de gym et leur éducation est parfaitement assumée par leurs deux maîtres J. C. One and Two ! Awake et croyants, les mecs !

Je me prends une raclée magistrale ! Je m’envole haut et m’écrase bas, à quelques mètres de là. Je veux me relever. Un coup de pied dans l’estomac me l’interdit ! Puis, c’est l’avalanche ! Je prends des rafales de coups de poings, de coups de pieds, agrémentés de quelques insultes postillonnées. Ça hurle et ça rigole mais ça ne s’arrête pas. Je me protège comme je peux. Position fœtale, mes coudes et mes bras pour me préserver les couilles et le bide et mes mains sur mon visage. Le lendemain, j’avais sur celui-ci des hématomes qui dessinaient la forme de mes doigts. Je reste immobile et j’arrête même de les insulter – ce que je ne manque jamais de faire dans ces cas-là – mais je me dis que ça suffit, il ne faudrait pas qu’ils me réduisent en bouillie, ces cons !

Quand je suis en colère, je parle français, alors je crie : « Ohoho, ça va, arrêtez ! J’ai compris là ! »

Un moment de répit… une mouche se noie dans un verre d’eau, bzzz. Quand même, je prends encore une bonne trempe, juste pour dire… Puis un des gars me saisit par le col et me dit : « Francuski ? Francuski ? Pa što nisi ranije rekao ? » (Français ? Pourquoi tu ne l’as pas dit plus tôt  ?) Il me rajuste ma veste, me prend dans ses bras et me porte jusqu’à l’extérieur où il me jette sur le trottoir ! « Never come back again ! » qu’il me dit encore.

Je me lève, je m’adosse contre un camion, pour récupérer. Diable ! J’ai pris plus d’un coup ! Dans la rue, quelques personnes sont encore là, à finir leurs conversations, à finir leur lentes séparations… Mais une dernière fois, la porte de la boîte s’ouvre et un des sorteurs fonce sur moi. Il me tend un verre d’eau : « živeli ! Laku noć ! » (Santé ! Bonne nuit !)

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