Futur interieur

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Le matériau antique, fragile, tremblait dans ses mains gantées. Il aurait suffi d’une étincelle ou d’un coup de vent… Depuis son laboratoire volant immaculé, Axram pouvait apercevoir son équipe de recherche ranger le matériel sous-marin pour la nuit. Il avait grimpé dans son transporteur dès qu’on lui avait signalé la découverte, sans même prendre le temps de vérifier sa combinaison. Son regard brillait tout en scannant les surfaces. Il fallait éviter de les manipuler, mais il n’avait pu y résister le temps d’une seconde. Sentir sous ses doigts cette trace végétale aujourd’hui disparue, ce composite de fibres de cellulose sur lequel des sociétés néo-antiques avaient inscrit et communiqué leur savoir… Le scanner intrafrontal clignota devant ses yeux. L’analyse de texture révélait des traces d’encre bleue et noire. Elle signalait également des résidus d’encre rouge. Transcrits en ancienne unité-siècle, les items semblaient datés du lointain XXIème siècle. Les écritures cursives apparurent soudain nettement sur son écran intégré. D’un mouvement de tête, Axram balaya l’intra-écran et feuilleta mentalement les documents d’un œil expert. Chacun d’eux était signé d’un patronyme différent, à consonances variées. Certains semblaient originaires de l’ancien bassin méditerranéen, désormais englouti sous les eaux polluées. D’autres étaient clairement attribuables au continent Asiam. Les traces manuscrites se faisaient extrêmement rares. Surtout dans cet idiome d’origine romane appelé le français, depuis longtemps disparu, qui avait semble-t-il connu son heure de gloire quelques dizaines de siècles auparavant. Il s’en était fait une spécialité. Dans le monde secret de la novarchéologie, Axram dominait par sa richesse et sa connaissance du monde d’Avant. Les témoignages que renfermaient ces feuilles n’intéressaient plus grand monde, seuls quelques rares nostalgiques fortunés comme lui les collectionnaient et pouvaient encore les décrypter. Lire n’était plus utile, les Nanocoms avaient pris le relais du support écrit. Selon les autorités novaterriennes, lire provoquait « désordre mental et mémoire altérée, confusion et perte de temps ».

Axram rassembla un premier ensemble cohérent de textes. Selon toute vraisemblance, des documents scolaires. Ils avaient été rédigés par de jeunes éléments autour d’une consigne identique. En la découvrant, sa gorge ronronna de plaisir.

« Comment voyez-vous le futur dans cinq cents ans ? Comment sera la vie des générations futures, les moyens de transports et de communication, l’habitat, le travail, la famille… ? Composez un dossier avec un texte au futur simple accompagné de quelques illustrations. »

Si la forme et le matériau l’intéressaient d’un point de vue scientifique, le contenu équivalait à du thorium en barre pour le novarchélogue. Un témoignage direct des Anciens sur un futur désormais antérieur… L’expression d’opinions et d’hypothèses n’était plus encouragée depuis un temps immémorial. Dans ce monde ancien, les jeunes éléments se rassemblaient dans des lieux officiels voués à l’éducation où des éléments adultes leur enseignaient l’art d’écrire et de raisonner, à travers l’étude de leur passé et de leur monde physique, la découverte de créations humaines et l’acquisition de l’une ou l’autre technique particulière. Ces lieux les formaient à devenir des éléments autonomes et productifs. Sur ce dernier point, rien n’avait changé : il fallait nourrir les complexes de productions énergétiques avec de la main d’œuvre qualifiée. L’éducation n’était simplement plus pour y parvenir.

Il lui fallut un moment pour décrypter et traduire la langue morte. Depuis le linguicide collectif, la Novaterre était monolingue. Les thématiques abordées étaient révélatrices de leurs préoccupations d’alors. La question de la fragilité du corps et de sa longévité revenait régulièrement dans les écrits :


Nous vivrons plus longtemps, on pourra guérir toutes les maladies, il n’y aura plus d’aveugles ou de tétraplégiques, plus de cancer – Julia B.

L’ADN sera reprogrammable, la durée de vie sera quasi éternelle grâce à la régénération automatique des cellules. Mais je ne voudrais pas vivre éternellement, ça pourrait rapidement devenir infernal ! – Félix H. Les yeux ridés d’Axram sourirent devant cette évocation de la vie éternelle. Cette question existentielle existait donc déjà chez les Anciens. Si, désormais, on sélectionnait méticuleusement les organismes humains à l’état embryonnaire, les êtres non-augmentés par la suite avaient peu de chances de survivre dans l’Environnement Dévasté. À leur époque paléotechnologique, les Anciens ne réalisaient apparemment pas que les mutations ne seraient rendues accessibles qu’à la caste des Privilégiés. Certaines prédictions faisaient cependant écho en lui.

Il n’y aura plus d’enveloppe physique, les cerveaux seront connectés à un réseau global, on pourra déplacer des objets par la pensée. – Dario C.
Une prédiction assez proche d’un passé finalement révolu. Depuis l’embargo sur le Réseau, seuls quelques nantis comme lui y avaient encore accès. Les productifs n’avaient droit qu’à la puce prénatale, gage de TSR  « Traçabilité, Sécurité et Rendement ».

La vie domestique paraissait également les (pré)occuper :

On travaillera moins dans la maison grâce aux machines, les robots feront tout à notre place. La décoration (couleurs, motifs…) sera modulable par simple pression. Les aliments arriveront directement dans notre frigo. On mangera des cubes lyophilisés, il n’y aura plus de produits naturels, ou il y aura beaucoup plus d’additifs artificiels dans les aliments. Il avait vu des illustrations de ces aliments qui pendaient des arbres ou sortaient du sol, et s’était étonné devant leur variété et leurs couleurs. Ainsi, ils commençaient déjà à manipuler chimiquement leurs végétaux comestibles, alors qu’ils avaient la chance de pouvoir encore accéder aux produits du sol… quel non-sens fatal. Quelquefois, en se branchant au central pour s’alimenter, il s’imaginait leur saveur, leur consistance. En vain.

Son regard fut soudain attiré par une étrange illustration. Il agrandit l’image qui représentait des éléments d’âge nubile attablés et reliés par des écouteurs câblés à une curieuse machine rudimentaire. Un élément adulte remplissait l’engin de livres qu’un nubile actionnait à l’aide d’une manivelle. Des vêtements de fibre végétale, du mobilier en alliage de métaux et tissus végétaux. Le texte qui l’accompagnait l’éclairerait peut-être davantage.

Une certaine Irène disait son intérêt pour les « vieilles illustrations du début XXème où les gens de l’époque fantasmaient un monde de l’an 2000 totalement différent de notre réalité. Ou alors, ils tombaient juste, par exemple leur « téléphone-cinéma » n’est pas éloigné de notre téléphone, mais leur objet du futur ressemble à l’ancêtre du portable ! Aujourd’hui comme hier, il est impossible d’imaginer le futur sans le prisme du présent. Sur cette illustration de 1910, on voit des écoliers en classe connectés à de gros câbles qui leur injecteraient automatiquement le contenu des manuels. Le professeur n’a plus qu’à introduire les livres dans cette machine à enseigner. On dirait des oies gavées par des livres ! Qui va donc les manger ? »

Son scan lui envoya une projection à 360° de l’espèce des anitidés, un oiseau proche du cygne et du canard. Mais pourquoi cette espèce en particulier serait « gavée » ? Des recherches s’imposaient. Ça attendrait. – Je crois qu’ils n’avaient pas tout à fait tort, on sera connectés à un réseau de professeurs virtuels mais je ne pense pas qu’on pourra apprendre aussi facilement, on n’est pas des ordinateurs ! Par contre, on n’aura plus à se déplacer, on fera tout de la maison. On perdra moins de temps en transport mais on sera aussi plus isolés. On finira peut-être par devenir asociaux,
coupés de tout contact véritable. On vivra chacun dans une bulle qui nous nourrira et toute notre vie sera virtuelle, télépathique.

Sa vision de l’enseignement était plutôt optimiste ! Les autorités novaterriennes avaient depuis longtemps limité l’accès à leur éducation officielle à l’unique caste des Privilégiés de classe A. Les autres classes, maintenues dans une ignorance dont elles n’avaient pas idée, se voyaient pucées en fonction de leurs tâches. Ces puces devaient uniquement leur apprendre comment les exécuter. C’était là tout ce que les Autorités attendaient d’eux. Un excès de savoir rend le contrôle infiniment plus ardu. Moins ils en savaient, mieux tout le monde se portait. D’ailleurs, ils ne voulaient pas savoir. « Pitié pour ceux qui ne savent pas », implora-t-il soudain. Ce qui leur importait, c’était survivre, travailler et amasser des unités-détente. Leur passé, leur histoire, leur savoir, tout cela flottait derrière eux comme une grande voile invisible et se perdait dans les effluves du sol ravagé. Tout le monde ne pouvait pas avoir sa chance. Si Axram avait été conçu dans un des centres de natalité et qu’il avait suivi le parcours classique des classes inférieures, il serait aujourd’hui un autre homme. Et si sa famille ne s’était pas transmise secrètement ses archives de génération en génération… il préférait ne pas s’attarder sur cette idée.

Le dernier texte était raturé d’inscriptions rouges d’une écriture différente de la principale. Il finit par déchiffrer quelques phrases : Nous serons trop nombreux sur terre, il n’y aura pas assez de nourriture pour tous. Il y aura encore plus de guerres. La pollution deviendra irréversible et je ne sais pas trop comment on pourra survivre dans une nature qu’on aura dévastée. Je suis content de vivre à l’heure actuelle ! – signé Augusto. D’après ses lectures, la modernisation, l’émancipation féminine et la baisse de fertilité avaient plutôt contribué à équilibrer le taux de natalité. Jusqu’à ce que la Catastrophe éclate et ne réduise drastiquement la population. Depuis la Reprise, la majorité des gestations se réalisait en laboratoire, chaque élément de l’ADN était sélectionné selon des critères mis en place par les Autorités, selon leurs besoins. L’acte d’union physique était devenu inutile et soumis désormais à un contrôle strict. La baisse de la population novaterrienne en avait facilité le contrôle. Tout de même, le réalisme d’Augusto étonnait Axram. Si ces sociétés paléotechnologiques connaissaient déjà l’impact destructeur qu’aurait leur technologie primaire, pourquoi n’avaient-elles pas pris des mesures? Elles avaient, lui semblait-il, accès à tant de choses. À l’éducation, à la nature, à l’amour. Malgré ses incessantes recherches, cette question resterait sans réponse pour Axram.

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