Doel le village assassiné

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 S’il y a bien un endroit en Flandre qui semble n’avoir aucun avenir, c’est ce petit village, le plus septentrional de la province de Flandre-Orientale, sur la rive gauche de l’Escaut, au nord-ouest d’Anvers : Doel. Flanqué d’une centrale nucléaire, le village agonise, sacrifié à l’autel du progrès industriel, en l’occurrence les projets d’extension du port anversois.

Cela fait cinquante ans que Doel disparaît. Dès le début des années soixante, les marais de l’Escaut étaient voués à l’extinction, remplacés par des docks gigantesques, des machines industrielles et les infrastructures du port, qui s’étalent désormais sur des dizaines de kilomètres. Les villages poldériens de la rive droite ont été balayés, rayés de la carte, laissant parfois une trace insolite, comme la tour de l’église de Wilmarsdonk, cernée par les empilades de conteneurs plus hautes qu’elle. Doel devrait subir le même sort. À sa place devrait être érigé un nouveau dock, le Saeftinghedok.

Le Stalingrad des marais

Pourtant, même des responsables du port doutent de l’utilité et de la rentabilité d’un terminal supplémentaire – d’autant que les docks existants sont sous-exploités. Des centaines de millions d’euros vont être investis dans une infrastructure qui s’avèrera peut-être inutile par la suite. Dans les années septante, la récession avait freiné l’extension du port – Doel compte alors 1 300 habitants. Aujourd’hui, les politiciens flamands ne veulent pas croire que quoi que ce soit arrêtera la puissante machine économique flamande. C’est qu’il s’agit d’avoir un port au moins aussi grand que celui de Rotterdam. Ne pas perdre la face dans la concurrence avec les Hollandais, tel est le credo.

Parmi les habitants, il y avait les travailleurs de la centrale, qui n’est qu’à dix minutes à pied. Au tournant du millénaire, on décide d’évacuer tout le monde. Beaucoup d’habitants ont préféré ne pas prendre le risque de l’expropriation et accepté sous pression de vendre leur bien à la Linkerscheldeoever (LSO), la société chargée de racheter les maisons des Doelenaars. Le « promoteur » envoyait des hommes pour enlever les fenêtres : les habitations se délabraient alors plus vite et on pouvait demander un permis de détruire. Quelquefois, on détruisait sans permis et sans même prévenir les voisins. Au milieu des années 2000, ils ne sont plus que quatre cents et vivent au milieu d’un village en ruines, à moitié détruit, comme après un tsunami ou un bombardement.

En septembre 2011, les deux cents derniers résistants sont évacués. Il resterait encore vingt-six irréductibles. Et quelques squatteurs, seule population en augmentation à Doel, du moins jusqu’à ce que le bourgmestre de Beveren (dont dépend Doel) place un check-point à l’unique voie d’accès au village – le soir, il faut montrer sa carte d’identité pour rentrer. Un tribunal leur a pour la première fois en septembre 2007 accordé une victoire symbolique, en « gelant » les destructions. La bataille juridique n’est pas près de finir. En juin 2012, Doel était reclassée en zone d’habitat et, début décembre 2013, on apprenait que le Conseil d’Etat suspendait le plan d’extension du port et déclarait illégales les dernières expropriations. Péripéties ? Ou le vent est-il en train de tourner ? Pour ceux qui sont partis, c’est trop tard. Mais pour les autres ? Ils vivent désormais dans un village fantôme digne d’un far-west crépusculaire. A telle enseigne que ceux qui y habitent encore ont cru utile de placer une pancarte « Bewoond » (habité) à la fenêtre. On ne sait jamais.

Ironiquement, plus le village se vidait de ses maisons et de ses habitants, plus sa popularité grandissait. Doel est devenu un des endroits les plus visités de Flandre. Même le pape de l’arte povera, l’Italien Pistoletto, fasciné par la beauté du village (ou ce qu’il en reste) et ému par l’élan de solidarité que son sort a suscité, écrivit une lettre au ministre-président flamand
pour plaider la cause de Doel. Il va sans dire que les politiciens sont ici fêtés comme il se doit. On ne compte plus les graffitis qui les brocardent. Doel n’est pas que le lieu le plus visité, le plus squatté et le plus vandalisé de Flandre, c’est aussi le plus tagué. Et on vient de loin pour couvrir ses murs béants et s’adonner aux joies de la fresque sauvage. Sur une palissade en briques rouges, Quick et Flupke s’exercent au throw-up sous le regard sévère de l’Agent 22 posté sur le pignon voisin. Plus loin, un oiseau géant tout droit sorti de Hitchcock a pris possession d’une carcasse de maison comme perchoir. Curieux carnaval de taureaux terrassés, de porcs décapités, d’éléphants envolés, de créatures figurées, de compositions abstraites, de block-letters, de tags, de flops, rehaussés de pochoirs et de poèmes scotchés ou placardés : tous les supports et toutes les techniques sont convoqués. Comme on fleurit une tombe, chaque façade est aussi coloriée d’un petit coeur rouge. Doel, village écorché exhibant son squelette, a un peu la gueule d’un mausolée punk.

Une coquette villa en ruine a été rebaptisée par des farceurs « La balade des gens heureux » (en français dans le texte), celle des promeneurs du dimanche sans doute. C’est un peu du tourisme de catastrophe. Curieuse-ment, la commune effectue toujours certaines servitudes – les bacs à fleurs sont entretenus – et les bus desservent toujours le village. Mais le meilleur moyen pour s’y rendre, c’est encore d’enfourcher son vélo depuis Anvers. Ou d’en louer un à la centrale – Electrabel a même balisé un itinéraire, baptisé sans rire « Doel eco-fietsroute » (ça ne s’invente pas), qui fait le tour de la réserve poldérienne voisine. On apprécie ainsi les saisissants contrastes des paysages scaldéens, longeant sur une quinzaine de kilomètres le « premier port chimique d’Europe », avant d’arriver à un petit village rescapé de l’expansionnisme industriel : Fort-Lillo, une ancienne garnison, tout ce qu’il reste d’un village plus grand, qui se déclinait en trois entités, dont il ne reste plus que celle-ci. Mais Lillo-Fort a hérité de morceaux des autres villages détruits, démontés là et remontés ici. Ces monuments baladeurs lui confèrent un certain charme, très prisé des excursionnistes anversois. De Lillo, une malle fait la navette (en saison) avec l’ancien port de plaisance de Doel, de l’autre côté de l’Escaut.

Sur la digue, le monument aux morts, érigé en hommage aux soldats anglais qui ont défendu Doel des bombardements allemands (trente-cinq maisons détruites, bien moins que le « score » réalisé jusqu’ici par LSO), a disparu, déplacé derrière la centrale, au grand dam des familles d’anciens combattants. Un déménagement auquel la BBC consacra un sujet… Doel ne manquait pas d’attrait. Certains bâtiments, classés, devront eux aussi être démontés et remontés ailleurs. La « Hooghuis », par exemple, bâtisse plusieurs fois centenaire, qui accueillit Pierre-Paul Rubens en personne – il venait y peindre à l’occasion et surtout batifoler avec l’une de ses concubines. Le cimetière devra lui aussi être démonté. C’est là que fut tourné la scène centrale de « L’homme au crâne rasé », le chef-d’oeuvre de Paul Delvaux. Le cinéaste débutant a sans doute été séduit par la plasticité de ce village faussement banal, avec ce plan en damier, conçu afin de lutter contre la poldérisation et les inondations, promesse de belles perspectives pour un chef opérateur. La perspective la plus saisissante, celle qui fascine le plus les promeneurs, c’est l’alignement sur la digue du vieux moulin à vent et des cheminées de la centrale, improbable intersection de l’ancien et du nouveau. A la télé flamande, une vieille dame expropriée disait que les deux tours qui lui ont servi de décor à travers les vitres de son salon vont certainement lui manquer.

La conteneurisation du monde

À Doel, chacun s’improvise archéologue, scrute les objets du quotidien, abandonnés, s’offre la sensation grisante de pénétrer de plein pied dans la vie évaporée des villageois. L’
agonie de ce petit village en cul-de-sac a frappé bien des imaginations. Depuis toujours, le spectacle des ruines et de la désolation a attiré les artistes. Les photographes du dimanche et tagueurs en herbe sont sans doute les plus nombreux. Mais en Flandre, poètes et chansonniers, cinéastes et écrivains, photographes et bédéistes, et autres « B.V. » (« bekende Vlamingen », les « Flamands connus »), se sont mobilisés. Le comité de soutien « Doel 2020 » continue d’y croire, multiplie les actions. Même les gestionnaires de la centrale nucléaire (bien évidemment hors périmètre du plan d’extension portuaire) sont opposés à la construction du nouveau bassin. Mais imagine-t-on que la Stalingrad poldérienne sera un jour sauvée, et, a fortiori, reconstruite ?

Le chemin du retour par la rive gauche – deux fois plus long, car il faut zigzaguer entre les immenses docks – offre à nouveau le spectacle à perte de vue de milliers de ces parallélépipèdes métalliques qui ont, l’air de rien, tant contribué au déchaînement du libre-échange. C’est pour eux qu’on sacrifie Doel. Ils donnent au port cette allure de cathédrale cubiste, affranchie de la contrainte de la distance, vouée au culte de la croissance et du « juste-à-temps ». Voilà la religion de l’avenir, sur laquelle le journaliste Chris De Stoop a férocement ironisé : « Des millions de conteneurs, voilà ce que l’avenir allait apporter. Le monde entier en conteneur. Des conteneurs de produits agricoles, génétiquement modifiés ou non. Des conteneurs de réfugiés, morts ou vifs. »

Le dock qui va se substituer au village portera le nom de Saeftinghe – car il y a déjà un « Doeldok » plus loin. D’après la légende, la prospère Saeftinghe fut engloutie dans les marais, capturée par la mer en raison de l’extrême fatuité de ses habitants. Telle serait l’origine des « Terres inondées de Saeftinghe », aujourd’hui réserve poldérienne, zone de marais salants sur laquelle a été construite la centrale de Doel, mais dont la majeure partie se trouve de l’autre côté de la frontière avec les Pays-Bas. D’après une autre légende, l’Osschaert serait de retour. Ce lutin maléfique, qui pouvait prendre d’infinies apparences, harcelait le pêcheur ou le paysan de ses facéties. Comme il n’y a plus ni pêcheur ni paysan, qui sait quel mortel il ira désormais tourmenter ?

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