Après la pluie

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Je buvais mon café en fumant une cigarette, appuyé sur le rebord de la fontaine du village plongé dans le noir et le lourd sommeil de la fin de nuit. J’entendais de plus en plus distinctement les pas de Marinette descendre la Ruelle du Dernier Soupir et traverser la Place de l’Éclairage Public. On s’est embrassé.

« Tu sens la clope et le café.

– Je t’attendais. Une jatte ?

– Volontiers. Roule m’en une, aussi.

– Je fais ça. Tu as les livres ?

– Oui. »

Nous avons bu et fumé en silence, la fontaine dégueulait son eau, les coqs se lançaient à l’assaut de la journée, quelques nourrissons s’y mettaient. J’ai rangé les tasses dans ma gibecière et nous avons quitté le village par le Chemin des Incrédules. Trouver son rythme, aligner ses pas sur son souffle, écouter l’éveil de la vie dans la forêt.

« Tu faisais quoi, avant ?

– Avant, je n’avais pas de vie. J’avais un travail, et un mari.

– Tu devais bien avoir des passe-temps.

– Je buvais. Je promenais le chien. Je regardais les feuilletons d’enquête policière scientifique en baîllant pendant que mon mari ronflait à mes côtés. En sifflant du porto.

– Blanc ?

– En direct du Portugal. C’est fini, ça. Je fais mon propre alcool, maintenant. Cette année, le meilleur est à la pomme. Et puis, je suis moins portée sur la bouteille.

– Moi aussi.

– Ivresse, joie dans la tristesse ! »

Nous sommes passés au-dessus de l’autoroute. En bas, un troupeau de biches s’est ébroué, puis a repris sa visite du patrimoine désaffecté en broutant les jeunes pousses frayant entre les dalles de béton effrité. J’ai repensé aux embouteillages quotidiens pour aller bosser, fumant cigarette sur cigarette en écoutant les pages publicitaires de la radio publique. « On revient tout de suite après ceci. » Ceci. Ça m’enrageait.

Le sentier traversait de jeunes forêts alternant avec des espaces cultivés mêlant fruitiers, céréales et légumes variés, en lieu et place des immenses étendues stériles autrefois destinées à produire de la bouffe pour bétail et du sucre raffiné.

On a rejoint une route et marché encore un peu jusqu’au château d’eau. Des échafaudages étaient montés et des peintres étaient à l’œuvre sur toute la hauteur de l’édifice. Joyeux mélange avec les gens qui attendaient le bus.

« Vous peignez quoi ?

– Des petites fleurs… au bout des fusils. C’est une fresque collective qui illustre la transformation de la région pendant et après les événements. »

Il y avait beaucoup de façons différentes de nommer ce moment de l’histoire où nous sommes sortis du capitalisme : la révolution, les événements, le basculement, la transition, le grand changement. Une chose était communément partagée : pas de retour à la normale !

On a partagé le déjeuner, Marinette a versé des gouttes dans les tasses de café, quelqu’un a sorti une guitare, tout le monde chantait quand le bus a finalement fait son apparition. On aurait dit qu’il raclait le sol tellement il était bondé. On a décidé de continuer à pied.

Il a commencé à faire bon, l’été indien jouait les prolongations, et on a marché en silence le long du ruisseau jusqu’à ce qu’il commence à faire faim.

« Comment ça se passe dans ta maison ? Vous êtes quelques-uns quand même, non ?

– On est huit, depuis cet été. Ça se passe plutôt bien. C’est assez étonnant d’avoir vécu à deux dans cette baraque pendant des années et d’y être si nombreux aujourd’hui, sans avoir l’impression d’avoir perdu de l’espace. Cette grande maison remplie de vide est maintenant remplie de vie.

– Et Catherine ?

– Elle est à la « Ferme des Cochons Repus ». Prise de passion pour les jambons, et pour le fermier.

– Marcial ?

– En personne.

– Il est plutôt bel homme. Et bon amant. Et toi ?

– Pour un type qui s’était fait à l’idée que sa vie sexuelle était derrière lui, j’ai l’
impression que le meilleur est à venir. Mais dis donc, tu poses beaucoup de questions !

– Tu réponds, et tu n’en poses pas en retour. Allons nager.

– L’eau est froide.

– Ça donne chaud. »

L’eau glaciale, cristalline, et la vue du corps immergé et ondulant sous les remous de Marinette m’a raffermi tout le corps. Je me suis rapproché d’elle. Pas difficile de deviner le désir. Elle a enroulé ses bras autour de mon cou, pressé ses seins généreux contre mon torse et mon sexe contre son bas-ventre. « Fais-moi l’amour, Casanova des bois. »

On est restés un moment enroulés dans la couverture. Boire un verre, fumer une cigarette, puis on est retournés dans l’eau, pour le coup de fouet, et on a repris la route.

Le village suivant avait été renommé l’Église-sans-les-cloches. L’ancien lieu de culte était en effet décapité et servait à présent de salle de spectacles. Ce soir, c’est une troupe de théâtre balkanique qui se produisait. C’était une belle affiche, réalisée au crayon gras, pleine de mouvement et d’intensité dramatique, le genre de chose que j’aurais prise en photo puis archivée dans mon ordinateur.

Arrivés en haut de la butte, on s’est arrêtés un moment pour regarder la colonne d’épais nuages blancs se former à la sortie de la dernière cheminée de refroidissement encore active sur le site nucléaire. Comme un peu partout ailleurs sur la planète, il avait été décidé de maintenir la production d’énergie nucléaire le temps nécessaire à la construction d’unités de production locales basées sur les énergies alternatives. Pareil pour les grands mâts qui tomberaient au profit des petites éoliennes, du micro-hydraulique et de la méthanisation du caca.

On est descendus dans la vallée entre les vignes, puis on est arrivés au pied du fleuve. En face, l’ancienne usine de production de chaux artificielle était progressivement démantelée pour produire des machines et des outils plus intéressants.

On a discuté avec les pêcheurs sur le chemin de halage, les poissons étaient plus nombreux, certaines espèces étaient réapparues, « pas succulentes, mais pas dégueulasses non plus ».

Rentrer dans la ville restait toujours aussi impressionnant.

Les murs étaient encore couverts de slogans, d’appels à la lutte, des noms des morts. De nombreuses maisons étaient criblées d’impacts de balles, les routes étaient jonchées des carcasses de véhicules carbonisés, beaucoup d’édifices s’étaient effondrés. Ici, les affrontements avaient été très violents. Les milices d’extrême-droite, appuyées par un Capital déterminé à récupérer par la force l’exercice de son règne hégémonique, avaient fait de la ville un point stratégique de la reconquête de la région. La résistance était bien organisée, les fachos pensaient l’être. Mais la victoire a coûté beaucoup de vies.

« J’ai perdu un de mes fils, ici.

– Mon frère est mort ici aussi.

– Je ne voulais pas qu’il aille se battre. J’avais un mauvais pressentiment. Il m’a répondu que le fascisme se foutait des pressentiments. Il défendait le pont. Quand j’ai vu la tête du jeune homme au seuil de ma porte, j’ai tout de suite compris. J’en ai pleuré, jamais je n’ai autant pleuré, puis j’ai rejoint le front, soigné les blessés, et c’est comme ça que je suis restée en vie. Quand le dernier de ces salauds a fini dans le fleuve, c’est la joie l’a emporté. »

La joie l’a emporté. C’est la joie qui a rendu cette victoire progressive irréversible. Dépasser une fois pour toutes l’horizon mortifère du capitalisme nous a tout simplement rendus incroyablement heureux comme jamais.

On est allés boire une bière sur la vieille place, partager les nouvelles, s’informer des projets en cours dans la région, échanger quelques variétés de graines, puis on s’est rendus à la bibliothèque technique, donner les livres à Constant. C’étaient des bouquins d’ingénierie mécanique récupérés dans l’ancienne maison d’un type qui avait fini dans le fleuve. Constant s’est montré très enthousiaste sur la qualité des ouvrages.

n« J’ai eu des nouvelles d’une équipe à Toulouse qui est parvenue à conserver plusieurs mégawatts dans une masse liquide pendant des semaines. Presque pas de déperdition ! On s’approche ! Et à Breda, il semblerait que le moteur à eau déplace une masse d’une tonne à du trente-cinq kilomètres-heure ! Et le sable, les amis, ils font des merveilles avec le sable en Afrique sub-saharienne ! Ça tourne, les amis, et ça frictionne, et la friction, c’est de l’énergie ! »

Du coup on s’est frictionnés et Marinette est partie d’un fou rire en imitant Constant : « La friction, mes amis, la friction ! »

Un bus se rendait à l’Église-sans-les-cloches. Là-bas, on a aidé à la cantine, des gens arrivaient de partout, et comme il faisait encore doux, la scène a été montée sur la place. Après le repas, les comédiens ont emporté le public dans une belle fable immorale et friponne, puis ils ont continué en troquant les masques contre des instruments. On a ôté les tables, on a dansé, puis on s’est écroulés dans une chambre donnant sur la place, bercés par la fête.

Je buvais mon café en fumant une cigarette, tranquillement accoudé à la fontaine…

 

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