Apache.be le pure player qui joue les éclaireurs

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Créé en 2009 par deux anciens journalistes du Morgen, Tom Cochez et Georges Timmerman, Apache.be est ce qu’on appelle dans le jargon journalistique un pure player, à savoir un site d’information exclusivement disponible sur Internet. D’un simple blog d’investigation flamand destiné à promouvoir un journalisme de qualité, sans contrainte, le site s’est développé et dédoublé avec une version francophone fin 2011, à l’initiative de Sylvain Malcorps, jeune diplômé en journalisme de l’Université de Liège. Le pure player tourne aujourd’hui autour des 50 000 visites mensuelles, de quoi donner l’envie à C4 de faire un tour du côté de ce modèle économique, en cette période de questionnement au sein des médias.

Pour quitter le bénévolat, le groupe rédactionnel d’Apache.be s’est rapidement tourné vers un système de mur payant. Le site d’information bilingue ne contient aucune publicité et fonctionne grâce à ses abonnements. La partie néerlandophone est ainsi semi-payante, avec 40 % des contenus accessibles gratuitement, dont la totalité des articles en français. En matière de subsides, le gouvernement flamand octroie au site 40 000 euros d’aides pour un projet de critique des médias, « Mediakritiek », tandis que la Fédération Wallonie-Bruxelles soutient le volet francophone avec une enveloppe de 15 000 euros. C’est d’ailleurs suite à l’obtention de cette aide que le projet francophone du site décolle à la fin de l’année 2012. « J’avais la certitude d’obtenir cette enveloppe de subsides et Apache.be était prêt à investir aussi, pour faire tourner à plus grande échelle la partie francophone et mettre en place une certaine régularité dans la publication des papiers », explique Sylvain Malcorps.

Le fonctionnement des aides à la presse ne correspond plus à la réalité, empêchant parfois le développement de petites structures.

Si les choses ont évolué pour le site au fil des années, la ligne éditoriale reste la même depuis le début : « Publier des articles de qualité, des articles de fond, mettre en pratique des outils propres au web qui permettent de raconter des histoires de manière différente, d’utiliser des photos interactives, des diaporamas sonores…, et faire des traductions entre du néerlandais au français, et inversement, en passant par des traducteurs », détaille Sylvain Malcorps. Apache.be propose ainsi des articles d’investigation, d’analyse et de débats en se distinguant des autres médias, à l’image de son homologue français Rue89. Dernière-ment, on pouvait y lire des papiers sur l’immigration, sur Tolstoï ou encore un texte que certains jeunes diplômés regretteront peut-être de ne pas avoir lu plus tôt puisqu’il parle du marché des nègres qui rédigent des mémoires de fin d’études.

apache bichromie

Sur Internet, une multitude de possibilités

Pour Sylvain Malcorps, le web possède de nombreux atouts : « On n’a jamais eu dans l’histoire autant de moyens et d’outils qui nous permettent de produire des contenus journalistiques. Le web est un outil absolument génial. On peut uniquement publier des articles, mais on peut aussi les agrémenter de sons, de photos ou de vidéos. On peut aussi maintenant publier des articles dont le design change au fur et à mesure que tu les lis. »

Malgré ces nombreuses qualités, la presse belge aurait raté le coche de la révolution numérique selon Tom Cochez, le confrère de Sylvain Malcorps à l’initiative d’Apache.be. Dans un article publié en août dernier, le journaliste néerlandophone avançait l’hypothèse d’une corrélation entre les aides (notamment indirectes) octroyées à la
presse belge et l’incapacité de celle-ci à affronter les enjeux du « passage au numérique ». Trop de subsides produirait une stagnation du secteur, rien ne l’aurait poussé à se remettre en question et à innover, notamment sur Internet. « Je le rejoins sur cette idée », souligne Sylvain. « Il existe différents types de subsides pour aider à la pluralité de la presse en Belgique. D’un côté, les subsides directs, qui dépendent de la Flandre ou de la Wallonie. À cette aide, il faut additionner un autre type de support beaucoup plus important, à savoir l’aide que l’on trouve via Bpost. L’État finance ainsi quasiment à 100 % les frais d’envoi des journaux par la poste. Au final, la presse a tellement pris l’habitude d’être financée comme ça et d’être, quelque part, maintenue en vie virtuellement, que ça n’a pas poussé les rédactions à s’adapter au marché. » À titre d’information, le montant total des aides pour la presse francophone s’élevait à 7 365 000 euros en 2012, dont la plus grande part pour le groupe Sudpresse.

Pour étendre le débat, Apache.be, divers pure players flamands et quelques petits médias, ont rédigé il y a quelques semaines une lettre ouverte à Ingrid Lieten, ministre flamande des médias, pour essayer d’expliquer que le fonctionnement des aides à la presse ne correspond plus à la réalité, empêchant parfois le développement de petites structures. « À la suite de cette lettre, il y a eu des réactions politiques en faveur d’une réflexion sur le système d’aide à la presse actuel pour, en tout cas, laisser une part plus importante à de nouvelles choses et au financement de l’expérimentation de projets alternatifs, notamment sur Internet. Je trouve que la réflexion est beaucoup plus avancée à ce niveau-là en Flandre qu’en Belgique francophone. Maintenant, il faut voir ce qu’il va véritablement en advenir. »

Un nouveau site d’information fait d’ailleurs parler de lui en Flandre : NewsMonkey. Axé sur les réseaux sociaux, le pure player entend être disponible gratuitement grâce à des investisseurs et au crowdfounding. Fondé par trois grands noms des médias flamands, Mick Van Loon (ex-rédacteur en chef de HNL.be), Wouter Verschelden (ex-rédacteur au Morgen), et Patrick Van Waeyenberge (ancien directeur du Persgroep), le site d’information sera notamment rémunéré par la publicité. Les internautes peuvent aussi devenir actionnaires du site, à partir de cinquante euros. NewsMonkey souhaite débloquer 500 000 euros pour son lancement et a déjà dépassé la moitié avec plus de 1400 investisseurs. « Le site s’axe sur un modèle économique qui est assez solide et qui a déjà fait ses preuves pour un site comme BuzzFeed [page web présentant divers types de classements, ndlr]. C’est un site qui fonctionne grâce à la publicité, mais aussi via des contenus sponsorisés. On pourrait voir ça de manière très critique et considérer que ce n’est pas du vrai journalisme, mais il est intéressant de voir que c’est un site qui fonctionne et qui est rentable », détaille le journaliste. Tout cela mériterait beaucoup de réflexion : le problème du modèle économique ne se résoudra pas d’un coup de cuillère à pot.

La fin temporaire de la partie francophone

Bien que la Fédération Wallonie Bruxelles ait à nouveau attribué la somme de 15 000 euros au site, la rédaction du pure player a décidé d’arrêter, depuis décembre, le volet francophone, et ce jusqu’à nouvel ordre, le temps de stabiliser son modèle économique. « La partie flamande n’a plus les moyens d’investir dans le projet francophone. On est en plein pivot dans la stratégie, c’est-à-dire qu’on va rediriger la manière de fonctionner, la stratégie de développement du site », explique Sylvain Malcorps. Le site d’information va ainsi garder son système d’abonnement, mais en même temps se lancer à la recherche de nouveaux investisseurs pour récolter un capital financier. « Cela nous permettrait de faire fonctionner le site durant environ trois ans. À la suite de cette période, il faudra
évaluer le nombre d’abonnés nécessaires pour faire tourner le site normalement, sans perte d’argent. Il nous faut établir un modèle économique plus fort.
 » Actuellement, Apache.be possède sept cents abonnés : le revers de la médaille de choisir un modèle économique libre de publicité et d’influence extérieure. « Automatiquement, tu as une plus grande liberté d’écriture. Tu n’es tenu par rien du tout. C’est un grand luxe. Maintenant, la partie francophone doit s’arrêter faute de moyens. Peut-être que si nous étions passés par la publicité on aurait évité cela. Je n’en sais rien. »

Au terme de cette période de transition, Apache.be espère obtenir une stabilité financière tout en prenant garde à ne pas être influencé par ces nouveaux investisseurs. Un modèle économique stable permettrait notamment au groupe de payer ses pigistes à meilleur prix. Actuellement, les papiers sont rémunérés entre 75 et 100 euros, dans la moyenne générale des autres médias.

Aurélie Flégeo

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