DATAMAN L’auto-quantification vers l’humain amélioré

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Candide Kemmler arrive à vélo à notre point de rendez-vous, une brasserie dans le centre de Bruxelles. Ce start-upper atypique vient nous parler, avec une certaine fougue, des deux projets dont il est à l’origine: « Fluxstream » et « The Upgrade ». Ces deux applications permettent à chacun de collecter les données et les informations émises quotidiennement par chaque humain, simplement en vivant. Il s’agit de s’auto-quantifier – mais pour progresser.

Candide travaille dans l’informatique depuis quinze ans. « Je bosse dans une boîte et je fonde des start-up. Et j’ai aussi été consultant, notamment à la Commission européenne. » Selon lui, le milieu des start-uppers bruxellois est une « grosse connerie ». « L’informatique sert à virer des gens, à éliminer les travailleurs ». Certes, il y a des succès individuels, mais l’argent reste aux USA, comme pour Storify. « Les success stories sont importantes au niveau politique mais elles éliminent l’humain. Je n’ai aucun espoir dans la classe politique. » Candide croit en la décroissance : « Il y a de l’intérêt à s’organiser et fonctionner sans politique et sans argent ». C’est dans cette idée-là qu’il développe « Fluxstream » et qu’il est amené à poursuivre son second projet « The upgrade ».

« Fluxstream » est un projet en open source, soutenu par une organisation philanthropique, la Fondation Heinz, qui finance le laboratoire « Create Lab » à Pittsburg. Payé comme contractant, Candide travaille en binôme avec Anne Right. Ils ont été mis en relation par un ami commun. Depuis, ils échangent entre Bruxelles et Pittsburg, en se déplaçant chacun leur tour. « La plus grande partie du travail se fait à distance. Mais cette manière de collaborer est précaire. Potentiellement, le projet est mort demain, ça dépend entièrement de la Fondation. »

Entièrement financé par les USA, « Fluxtream » n’a aucun soutien en Belgique. D’après Candide, il s’agit d’un projet scientifique qui ne cherche pas à faire de bénéfices. D’où la création de « The Upgrade », avec une visée certes commerciale, mais sans abandonner pour autant une ambition en quelque sorte militante. Le ton est d’ailleurs donné dès la homepage : « Vous rêvez d’une vie plus riche, plus saine et plus équilibrée, et pour vous cela passe aussi par l’édification d’un monde meilleur. Nous vous offrons le support dont vous avez toujours manqué. » Les deux projets fonctionnent de la même façon, en permettant de visualiser des données récoltées chaque jour par un individu.

Quand la serveuse interrompt la conversation en apportant nos commandes – lui a commandé une assiette de penne au pistou – il sort son Iphone et prend une photo de son plat. « Je prends tout ce que je mange en photo. Pour ta propre mémoire, tu prends la photo. Et tu décides après si oui ou non tu veux aller plus loin, décrire les ingrédients, etc. » Puis il poursuit en nous présentant sa panoplie de devices (en anglais dans la conversation) pour avoir une vue 24/24h de sa journée :

Senseurs de température et de transpiration : mesure de l’activité physique minute par minute (marge d’erreur à 10%). Pendant la nuit, détection des phases de sommeil. Conversion de l’activité physique en données. L’appareil coûte 150 $.

Une montre qui prend les pulsations cardiaques et d’autres mesures (et qui donne l’heure). Détecte le temps à vélo, en marchant, en courant et les dépenses de calories – en continu.

Withings pulse : podomètre et mesure des pulsations cardiaques.

Fitbit : podomètre (à la mode dans la Silicon Valley).

À tous ces devices, il faut ajouter d’autres outils de collecte de données : Google calendar, « Moves » – une application à 3 $ connectée à Foursquare – , Twitter, Flickr ou encore Last FM. Constamment connecté via bluetooth, wifi ou 3G, Candide Kemmler enregistre tout ce qu’il fait : son nombre de pas, son rythme cardiaque, ses
phases de sommeil, ce qu’il mange, ce qu’il écoute comme musique, ses rendez-vous… Cela nécessite donc au moins un smartphone. Ce qui n’est pas incompatible avec la décroissance, assure-t-il. « Regarde les Californiens : oui au TICs, non au pétrole ! »

Des données brutes parcellaires que nous produisons chaque jour, Candide Kemmler pense qu’il y a de l’information à tirer. « En utilisant un device pendant un certain temps, tu vas créer ton historique personnel à travers les données. L’objectif est par exemple d’aider des gens qui ont des problèmes de santé pas toujours détectables. » Que ce soit « Fluxstream » ou « The Upgrade », aucun des deux ne calcule des corrélations, mais ils ont pour but de synchroniser les différents services sur un axe commun. Une fois toutes les données rassemblées, jour par jour, heure par heure, minute par minute, la personne peut formuler des buts à atteindre via des coachs, des nutritionnistes, des médecins, etc – qui se sont inscrits et ont signé une charte éthique. L’interprétation des données a lieu après et, pour le moment, il ne s’agit pas d’interprétation automatique – même si « elle n’est pas exclue dans le futur », précise Candide. « Dans la discussion, certaines solutions peuvent émerger. Le but est avant tout de progresser en collaboration avec ses coachs. Chaque canal de données est indépendant, mais il y a possibilité aussi de les superposer. Plus tard, on pourra imaginer identifier des choses qui pourraient intéresser la personne selon son parcours. On pourra offrir une information circonstancielle, sans faire de la pub. »

« Ce projet a pour but de créer du tissu social, de formuler des projets communs. En fait, c’est l’utilisation des devices et des TICs pour recréer du lien social. Les informations que tu émets, tu les as produites pour ta propre interprétation de ce qu’est ta vie. Mais je veux éviter l’humain cybernétique et l’idée n’est pas d’en faire une machine prédictive. »

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