Plus belle la ville

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« Pourquoi pas créer une nouvelle ville en Wallonie? Il y a de l’espace! Il y aura 400.000 Wallons en plus dans les dix ou quinze ans. Au lieu de faire de l’étalement urbain, d’implanter du logement en dépit du bon sens, créons une cité révolutionnaire, novatrice en matière de liens humains, de coexistence entre les générations, de mobilité, de mixité, en plus des conditions matérielles: économies d’énergie, matériaux, etc. » Benoît Lutgen

L‘entrée en gare se fait dans un silence presque cathédral, fini les trains qui freinent par séquences de secousses sifflantes. La musique diffusée sur les quais est identique à celle qui accompagne les rares voyageurs qui, dans le train, ne sont pas pourvus d’écouteurs reliés à leur portable (téléphone, ordinateur, visionneur, interface de compagnie). Les pas sont feutrés, il est désormais strictement interdit de courir dans les gares.

Dans le hall qui fait également office d’espace commercial, la musique d’ambiance est recouverte par le brouhaha des conversations enjolivées d’un attroupement à l’accoutrement distingué sifflant des flûtes de mousseux chinois devant une performance publicitaire. Un collectif de street artists réalise une fresque sur des panneaux translucides installés au-devant de la vitrine d’un nouveau magasin spécialisé dans le luxe abordable.

Un peu plus loin, des enfants en résidence dans la crèche de la gare (un service avantageux proposé au navetteurs qui ont opté pour l’abonnement « care ») lèchent lascivement les vitres de la grande baie qui les sépare du flot duquel, à un moment, surgira un parent, ou un intérimaire parental.

Tu absorbes les images publicitaires qui se déroulent dans les panneaux fixés entre les guichets automatiques. Tu franchis les portes en restant sur le tapis roulant qui se divise en arborescence au travers de l’espace vert qui entoure la Capsule. C’est le nom familier donné à la gare en référence à l’objet trouvé dans la rue qui a inspiré l’architecte pour dessiner l’édifice.

Tu te laisses glisser jusqu’à l’entrée du quartier des Services, où tu optes pour un transporteur individuel que tu actives grâce à tes données digitales. Tu slalomes tranquillement entre les îlots verts, tu te rends à la pharmacie prendre les suppléments psycho-affectifs commandés dans la matinée, puis tu vas échanger les livres lus avec la sélection de la semaine (proposée par ton magazine de Culture et Bien-être Féminin) à la bibliothèque communale, dans la section des services administratifs.

Tu manques d’avoir un accident avec un personnage d’apparence louche qui roulait à une vitesse excédentaire sur un vélo mécanique un rien déglingué. Tu constates avec une pointe de satisfaction que l’individu est interpellé un peu plus loin par des agents de maintien de l’ordre lui intimant de circuler uniquement dans les zones autorisées aux engins non-assistés.

Dans la borne extérieure du mégastore culturel, tu télécharges le dernier film du collectif « Claque » dont tu as entendu parler dans l’émission « radio politica ». Les auteurs y expliquaient leur ambition de réaliser un film critique qui ait toutes les qualités du meilleur divertissement. La borne de téléchargement t’informe en outre de la sortie de l’album de Charlie Wisconsin, qui est proposé à un tarif préférentiel aux clients « global culture ».

Tu fais une dernière halte au supermarché, tu prends un colis de légumes de saison biologiques et de produits locaux, un demi poulet élevé aux grains en plein air pré-rôti et une bouteille de vin chilien, puis tu te rends chez ton psy. Vous continuez le travail sur l’
acceptation de la rupture entamé à la suite du départ de ton conjoint, parti vivre dans un sous-sol de la zone nord avec un collectif d’artistes uchronistes.

Ton psy voudrait aborder ton sentiment de culpabilité par rapport à la vente de la maison familiale qui t’a permis d’acheter deux appartements en ville, contre l’avis de tes parents, mais tu refuses d’en parler. Tu prends rendez-vous pour dans deux semaines et tu rentres.

Le panneau d’informations dans l’ascenseur te rappelle la visio-réunion des co-propriétaires qui a lieu dans deux jours, tu confirmes vocalement ta présence, tu signes électroniquement, t’arrêtes au cinquième chercher les enfants chez tes parents, ils veulent rester, il y a Godzilla à la télé, tu montes seule au huitième, tu débouches la bouteille et la boit en mangeant le poulet sans accompagnement.

De la fenêtre de ta cuisine, tu peux observer la poursuite de la construction de la ville dans la zone ouest, qui accueillera notamment le quartier des spectacles (pour la salle destinée aux méga-shows, l’architecte se serait inspiré d’une canette de boisson énergisante à moitié écrasée).

Il y a en ce moment 128 grues élevées au-dessus de Ville-en-Famenne.

À la suite des mouvements de grève de cet été, initiés par le front commun des ouvriers du bâtiment, appuyés par les comités de riverains, les travaux sont désormais interrompus de vingt-deux heures à cinq heures, mais l’éclairage de nuit reste maintenu dans toute la zone.

On recense environ dix mille personnes vivant actuellement dans les étages inférieurs des bâtiments en cours de construction et dans les parkings semi-souterrains au-dessus desquels s’élève la ville.

La plupart sont des ouvriers employés sur les chantiers et leur famille. Depuis quelques années, ils sont rejoints par un nombre croissant de personnes contraintes de quitter leur logement à la suite de la hausse vertigineuse des loyers engendrée par la faillite de la Région et les mesures de redressement imposées par la Troïka.

Les baraques de fortune sont élevées entre les plateaux de béton avec des matériaux de toutes sortes : rebuts des chantiers, planches, tôles, toiles isolantes…

Composition hétérogène de textures, de rythmes et de couleurs qui contraste violemment avec le style architectural des ensembles terminés en bordure desquels ces baraquements verticaux se dressent temporairement. Tu as lu ce matin dans le journal de Vertegauche qu’une étude réalisée par un organisme indépendant démontre que la qualité de l’air est meilleure à l’intérieur de ces habitations temporaires que dans les logements neufs, résultats fermement démentis par les maîtres d’ouvrage de la ville, accusant l’organisme de lecture partielle des prélèvements et de « sympathie gauchisante ».

Tu appelles ta sœur, qui t’annonce qu’elle a décidé d’habiter dans l’aile réservée au personnel soignant de l’Hôpital Général, qui te parle de son aventure avec un interne du service psychiatrie, et de Benoît, leur ami d’enfance, qu’elles avaient perdu de vue, et qui a été interné la semaine dernière, et qui ne la reconnaissait pas, mais qui a gardé la même tête que quand ils étaient jeunes.

Vous vous quittez parce qu’elle doit se rendre à son cours de yoga clinique, et tu allumes la télévision sur la chaîne des informations locales.

Le premier sujet parle d’un projet d’habitat alternatif qui se développe dans un immeuble du secteur des loisirs. Une tour destinée à accueillir des espaces de détente et des services corporels, dont la construction s’est arrêtée à l’état de plateaux suite à la faillite de l’opérateur, a été rachetée
par une cinquantaine de personnes qui construisent un quartier vertical en s’inspirant des baraquements des chantiers de construction. La tour abrite des habitations principalement réalisées en bois et des services collectifs (école des devoirs, crèche, espace culturel, menuiserie pour réaliser les habitations). Le coût au mètre carré revient au tiers du coût des logements classiques vendus en ville, explique un porte-parole des habitants. La Ville a porté plainte, cependant le projet bénéficie du soutien de l’Université ainsi que de nombreuses associations qui luttent pour le droit au logement.

Le sujet suivant évoque le décès accidentel d’un jeune homme en fin d’après-midi à la suite d’une altercation avec les agents du maintien de l’ordre du quartier des Services. Le jeune roulait en bicyclette dans une rue réservée aux engins roulant électriques et a été interpellé par deux agents de la firme Secutask. Selon le porte-parole de Secutask, le jeune homme se serait rebellé et aurait physiquement agressé les agents. C’est en se défendant que l’un d’eux a poussé le jeune homme et que celui-ci a fait une chute malencontreusement mortelle.

À la suite de cet incident fatal, un regroupement spontané déborde actuellement en affrontements violents avec les services de police assistés par les agents de maintien de l’ordre. Selon les services d’urgence de l’Hôpital Général, de nombreux manifestants ont été amenés et présentent des blessures liées à des tirs de balles en caoutchouc. Une personne d’une quarantaine d’années serait dans un état critique. La police dénombre plusieurs blessés légers dans ses rangs et une centaine d’arrestations.

Tu termines la bouteille en regardant les lueurs bleutées des gyrophares tourner dans la nuit.

Olivier Praet

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