Hommage au café de la gare disparu à tout jamais

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Si on vous sert une tasse de café, ne vous efforcez pas d’y trouver de la bière… 1

La lune transparait à peine derrière les nuages. Il fait nuit, du haut de la ville, je traverse ces chemins qui me séparent de mon lieu de travail. C’est un trajet, ce sont des centaines de trajets, devenus forcés, devenus forcément insensés. Leur sens s’est perdu, progressivement, comme on égare des pièces avec une poche trouée.

Si j’en reviens, c’est par habitude, si j’y retourne, c’est parce qu’il y a dans la conscience quelque chose de fragile. C’est parce que la vigilance s’use, que le quotidien fatigue et c’est parce que quand le fatigué pique du nez, on croit qu’il dit oui.
Douche sommaire lavant des dernières traces de rêve, pas rapide, gestes gauches, fringues. Je cherche l’interrupteur par réflexe, sans avoir la certitude qu’il s’agisse d’éteindre ou d’allumer. J’emboite le pas dans mes chaussure, un regard vers l’horloge confirme ce que je sais déjà, le temps me manque pour avaler quoi que ce soit. C’est que ce temps là, depuis longtemps n’est plus calculé, l’estomac est noué, dans la même raideur que celles des cravates. Métaphores de bites plates, exilées du désir, frappant l’épaule dans les courants d’airs entre deux tours de bureaux.

Je file, comme un mauvais coton et je traverse la ville amortie par la brièveté de la nuit.

Il existe des milliers d’hères traversant la ville dans la même direction. Nous sommes des corps distincts aux déplacements parallèles dont le seul lien semble souvent n’être que l’instant vital, où le café brûlant transperce l’oesophage, investit le corps. Je partage avec mes congénères des odeurs de café et de corps inquiets. Corps troublé, aisselles moites imbibées de parfums minéraux rendant la peur livide et collante. Je partage avec mes congénères une soif de réveil et l’espoir fou d’être déjà demain. Je file pour rentrer plus vite.

Autour de la gare, le sillon des grues réduit progressivement au silence ce que la vie avait pu réinvestir dans cet espace désertique qu’on dit urbain.

La zone est édentée, en travaux, en déconstruction.

Disparition programmée, pâtés de maisons, d’immeubles, magasins, cafetards. Un univers entier (un demi-paradis?). Puis, il y a quelques mois, ils rasent le café de la gare, ses fenêtres en guillotine, son odeur de tabac. Or, si tu supprimes un biotope, tu égares sa faune. Mouvante et tenace, savant mélange de voyageurs, de navetteurs, et d’habitués, une collection d’assoiffés.

De jour en jour, avec ses yeux amorphes, un morceau de foule observe les allées et venues méthodiques, la mâchoire des grues ramasser la taule, les poutres brunes, le plâtrât.

Nos villes sont parsemées de marques de territoire auxquelles on donne les grands nom des grandes nécessité. Vocabulaire de l’absurde lorsqu’il s’agit seulement de prendre le même train qui nous mènera au même turbin avec nos mêmes tronches d’abrutis. Carrefour multimodal. Pôle de l’euregio. Pourtant, de l’intérieur, il fait toujours aussi froid et si tu veux un café, ce sera dans le même gobelet en papier.

Il y en a qui jouent avec les vies comme les ados des luna-parcs quand ils essaient pour deux euros d’attraper une montre et qu’ils ressortent penauds avec une peluche informe. Je regarde les plans de leur projet d’esplanade et de réaménagement du quartier des Guillemins et j’y lis sa disparition, mais je ne la comprends pas. La gomme des aménagements a fait un écart. Situé sur un coin, sa disparition rompt l’homogénéité des maisons entre la place des Guillemins et la rue Paradis. Impossible de la justifier pour des questions d’évidence. D’évidence, je n’en vois qu’une. Le café de la gare avait quelque chose de terrien qui ne collait pas avec les rêves aériens qu’ont les urbanistes lorsqu’ils pensent la ville avec les
étoiles de l’Europe dans les yeux. Dans leurs projections, les humains sont des ombres sages, se mouvant dans l’existence dans la bonne direction, de la gare, vers le centre d’art ou leurs obligations. Les humains sont des ombres. Le Grand Café de la Gare a ouvert ses porte, pour valider son existence, celui aux minuscules devait les fermer, définitivement.

Je monte dans le train, espérant qu’il se perde enfin entre l’Amblève et la Vesdre, que j’y reste au chaud dans un tunnel suintant qui n’en finirait pas, la main accrochée à mon gobelet de café.

Notes:

  1. Il paraitrait qu’il s’agisse d’une citation de Tchekov
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