Grandes manœuvres à la Plaine

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Bruxelles. Insensiblement, toute une zone de Bruxelles est en plein chambardement. C’est la zone Delta et de la «Plaine des Manœuvres», actuellement principalement dévolue à l’ULB-VUB. Des menaces planent sur la plaine qui pourrait bien se voir d’ici peu entièrement lotie.

cp_triompheL’urbanisation du quartier dit des casernes, aux confins d’Ixelles et Etterbeek, date du dernier quart du XIXe siècle. Jusque là, il s’agissait d’une vaste étendue naturelle peu sollicitée par l’homme, qui porte le nom historique de « Chasse Royale ». En 1875, les infrastructures militaires installées au plateau de Linthout doivent lever le camp en vue de l’aménagement des lieux pour les fêtes du Cinquantenaire. Les militaires vont alors s’installer sur ce terrain de 45 hectares qui devient la « Plaine des Manœuvres ». Tout le quartier sera modelé par la présence militaire, avec la construction des casernes et de la gare d’Etterbeek. Cette gare militaire permet le transport des troupes, notamment vers le camp d’exercices de Beverlo, dans le Limbourg. La SNCB, qui se soucie du patrimoine comme d’une guigne, rasera le superbe édifice néo-Renaissance au profit d’un pavillon sans style – seules les rampes d’accès aux quais sont encore d’époque.
On n’a pas fait beaucoup mieux avec l’ancien hôpital militaire, qui était situé un peu plus bas dans l’avenue de la Couronne. En 1980, l’armée déménage son infrastructure hospitalière vers Neder-over-Hembeek et revend le site ixellois. Laissé à l’abandon pendant un quart de siècle, l’hôpital militaire d’Ixelles est finalement démoli au profit des Jardins de la Couronne, construits en 2002, un lotissement d’appartements et de bureaux. Le bâtiment central avec sa magnifique façade, néo-Renaissance flamande, elle aussi, n’est pas épargné. Seuls deux pavillons d’angle, anciennes résidences du médecin-chef et du personnel médical, ont été conservés, toujours sans affectation à ce jour.

Les toponymes attestent la présence de l’armée. Pour ne citer que la principale artère, le Boulevard Militaire (aujourd’hui : Boulevard Général Jacques), qui fait partie de la Grande Ceinture bruxelloise, a été percé dès avant la construction des casernes, pour relier celle-ci à l’avenue Louise. Les besoins militaires évoluent, les troupes commencent à déserter le quartier et la plaine des manœuvres est revendue à la fin des années 60 pour permettre le développement de l’Université de Bruxelles – principalement de sa section flamande. Entre les bâtiments construits, de larges zones sont laissées en friche, bientôt (re)colonisées par la nature. C’est ce qui donne aujourd’hui à la Plaine cet aspect de parc paysager, dont la biodiversité est soulignée par tous les naturalistes et amoureux de la nature. Ceux-ci organisent régulièrement des « balades des plantes » sur le site.

Pas si morne plaine
La pression immobilière menace pourtant le site. En 1997, quatre hectares sont vendus pour la construction de l’Ecole européenne Bruxelles III, qui ouvre ses portes deux ans plus tard. En 2006, l’administration de l’ULB, à la recherche de sous, vend une partie des terrains du campus de la Plaine, malgré l’opposition des étudiants. Les terrains, voisins de la zone Delta, elle aussi en plein chambardement, attisent la convoitise des bétonneurs. Les projets se bousculent, les promoteurs qui ont acheté les terrains veulent évidemment à tout prix rentabiliser leur achat. Face à eux, les oiseaux, lapins, renards et plantes protégées, actuels « habitants » du site, ne pèseront pas lourds.

On est ici à une « entrée de ville » par laquelle se déverse un flot ininterrompu d’automobiles dégorgées par l’autoroute E411
et qui pénètrent en ville. Le poumon vert de la Plaine n’a donc pas qu’une fonction décorative. Il permet le maintien d’une bonne qualité de l’air et constitue un maillon vert essentiel à la conservation des espèces et à leurs déplacements. C’est en outre un lieu de détente, de promenades et même d’activité maraîchère, avec la présence d’un potager collectif. En face, le long du boulevard du Triomphe, la réhabilitation du site Delta, l’ancienne gare de fret qui a été terrassée, va bientôt voir sortir de terre de nouvelles infrastructures immobilières, comme le CHIREC (groupe hospitalier privé), qui va s’y installer. Sur la Plaine, quatre projets vont écraser le site, avec Eckelmans (400 logements, face au nouveau « Triumph Gardens ») et Universalis Park (65 000 m2 de bureaux, 636 appartements), sans compter les projets d’extension de l’ULB (nouveau bâtiment de la Faculté polytechnique).

Face au bétonnage, riverains et citoyens charmés par le site tentent de se mobiliser pour préserver ce qui est à ce jour le plus grand espace vert de la commune d’Ixelles. Le comité de défense de la plaine de l’ULB a organisé plusieurs actions de sensibilisation, pique-nique, promenade, discussions, découverte du site et présentation des menaces immobilières. Les étudiants ne sont pas en reste. En juin, quelques dizaines d’entre eux décidaient de camper sur le gazon. Le projet Universalis Park en particulier passe plutôt mal. Comme il est question d’abattre 157 arbres pour entamer la première phase (140 appartements, une crèche, deux commerces et un parking souterrain de 146 emplacements), les étudiants ont décoré les arbres de banderoles pour attirer l’attention sur leur sort.

Les promoteurs qui ont acheté les terrains veulent évidemment à tout prix rentabiliser leur achat. Face àeux, les oiseaux, lapins, renards et plantes protégées, actuels « habitants » du site, ne pèseront pas lourds.

La technique du saucisson
Mais au-delà de ce premier risque d’abattage, c’est une grande partie des espaces verts du campus universitaire de la Plaine qui est menacée. Les opposants au projet dénoncent la stratégie du saucissonnage, chère à Joseph Staline, qu’utilisent les intervenants, tant publics que privés, pour arriver à leur fin. Un premier grand projet ayant été refusé par la commission de concertation en 2012, les promoteurs avancent désormais par « phases », ce qui leur permet d’éviter certains « obstacles » urbanistiques, comme l’obligation de demander une étude d’incidence indépendante. La première phase (il devrait y en avoir trois) a reçu le soutien de l’échevine ixelloise de l’urbanisme, Nathalie Gilson. Il s’agit de logements de standing, les seuls qui intéressent les bétonneurs.

Quand on sait qu’il manque cruellement de logements étudiants à prix abordable, on ne peut pas dire que le projet rencontre les besoins sociaux du quartier. Et puis loger des néo-bourgeois cossus sur un campus universitaire, au milieu des activités estudiantines, est-ce vraiment une bonne idée ? L’échevine met en avant le parc qui sera créé… sur un parking, alors que le projet va démolir l’essentiel de ce qui est de fait aujourd’hui un parc. Le site actuel est utilisé par les riverains comme lieu de promenade et de détente mais lorsque l’espace sera privatisé, les droits de passage risquent bien d’être réduis à pas grand-chose, voire à rien du tout.

Pour contrer le projet, les opposants revendiquent la réalisation d’une étude d’incidence portant sur l’ensemble du projet. Ils l’ont fait savoir au conseil communal d’Ixelles le 19 septembre. C’est le moins que l’on puisse demander dans un quartier qui est en train de subir un tel chambardement. Bien qu’encerclé par des voiries imposantes, déjà saturées aux heures de pointe, le bétonnage de la Plaine poserait d’évidents problèmes de mobilité. Sans compter le lotissement imminent de l’ancienne gare de Delta, au sud de la Plaine. Et, au nord, les anciennes casernes, que la police compte abandonner sous peu.

Chaises musicales
La police fédérale occupe encore les trois casernes jouxtant le boulevard Général Jacques, qui abritaient autrefois la cavalerie de feue la gendarmerie. C’est l’un des rares endroits de Bruxelles qui a subi un bombardement pendant la guerre. Mais on connaît la blague : à Bruxelles, ce qui n’a pas été démoli par les bombes de la guerre (et presque rien n’a été bombardé) n’a pas pu résister aux assauts des promoteurs. A quelle sauce seront mangées les trois casernes « dix-neuvièmes » ? Du côté des politiques, ce n’est pas encore la franche harmonie (militaire). Les responsables académiques, eux, verraient bien une grande cité universitaire, comme il en existe à Paris.

Après l’armée et la gendarmerie, la police va donc à son tour déserter le quartier. Dès 2014, elle devrait poser son barda sur le site de l’ancienne Cité administrative de l’Etat, rue Royale. Seuls certains services ne déménageront pas, ou pas tout de suite, l’école des motards, les chevaux, les autopompes… Curieux jeu de chaises musicales immobilières, l’université s’installe dans des casernes, la police investit les anciens bureaux des services centraux de l’Etat… Un jeu qui repose une fois de plus la question de la nécessaire (ou pas) densification de l’espace urbain. La Plaine, avec son enchevêtrement de pelouses, bosquets, mares et talus, qui séparent les bâtiments des différentes institutions présentes, les deux universités, l’Ecole européenne, la caserne de pompiers, les logements et cercles étudiants, le cultissime KultuurKaffee, c’était sans doute du luxe, le luxe d’un espace bâti « aéré », un luxe qu’on ne peut plus se payer. Ou qu’on ne veut plus.

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