Petite sociologie au vidéoclub

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Ado, je me suis dit un jour : conseiller dans un magasin de location de DVD, voilà probablement un des plus chouettes boulots au monde! Recommander des chefs-d’oeuvre du 7ème art, tout en matant les dernières nouveautés, avec une statue de maître Yoda armé d’un véritable sabre laser posée sur l’étagère: le pied intégral. Puis C4 me dit : pourquoi ne pas en avoir le coeur net et aller explorer la réalité en passant de l’autre côté du comptoir? Tu parles! Paye de misère, gavage de blockbusters et misère sociale : tous mes fantasmes juvéniles s’effondrent

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Laissez toute espérance, vous qui entrez dans ce texte : vous n’y apprendrez pas les raisons qui ont un jour poussé des gérants de vidéo-clubs à proposer des séances de solarium à leur clientèle. Tout simplement parce qu’il ne saurait exister une logique à cet acte de folie que, sincèrement, je considère comme le plus inexplicable des mystères!

Le héros

Bien décidée à percer tous les secrets du métier de « conseiller » dans un vidéo-club, je me rends à vingt heures tapantes devant la boutique. David 1 qui m’y a donné rendez-vous doit prendre son service à cette heure-ci. Près de quinze minutes plus tard, une petite voiture flashy arrive en trombe. La musique techno y résonne tellement que la tôle trop légère vibre en rythme. Le moteur et la musique se coupent net. David pousse péniblement la portière. De la fumée sort de ses narines. « Oups, tu es déjà là. Viens, suis-moi » dit-il, jetant sa clope d’une main et poussant la porte du magasin de l’autre.
L’endroit ressemble à tant d’autres : de hautes et larges vitres éclairées par des néons bleus et roses - clignotant pour les plus anciens d’entre eux. Impossible de rater ces boutiques qui se sont imposées au fil du temps comme d’incontournables jalons le long de nos grand-routes et dans nos zonings commerciaux. À l’intérieur, il flotte dans l’air comme une odeur de pop-corn. Sur d’imposants présentoirs sont disposés des DVD, des boîtiers à perte de vue.
David passe derrière le comptoir. Il s’excuse de son retard auprès de son collègue. Tout en triant un petit tas de cartes numérotées, il m’explique comment il est arrivé à travailler dans ce magasin. À presque vingt-huit ans, homosexuel militant, David est un personnage haut en couleur. Après une formation d’assistant social, il n’a pas facilement trouvé de boulot dans son domaine. Il s’est retrouvé là, dans ce vidéo-club, d’abord pour dépanner durant son stage d’attente… Les mois ont passé, son stage d’insertion s’est clôturé, mais lui est resté. « J’ai des contrats en tant qu’AS, mais c’est toujours pour des remplacements. Donc en attendant d’avoir un truc fixe, je reste ici. Ça me fait de l’argent de poche ». Cinquante euros pour quatre heures, payé cash, de la main à la main.

« Laissez-moi deviner : Titanic ? »

Passionné de cinéma, lorsqu’il entend parler d’un poste à pourvoir au sein de la vidéothèque, il saute sur l’occasion. « Je me suis dit qu’en apportant mon CV ici, ça allait être terrible. Je me voyais déjà conseiller plein de films que j’avais adorés… Dès le premier jour, j’ai vite compris que ce ne serait pas tout à fait comme je l’avais imaginé. Les films qu’on me demande le plus souvent ce sont des blockbusters ricains. Je ne m’attendais pas à ce que ce soient des films croates muets en noir et blanc mais tout de même. En gros, le vendredi soir ce sont plutôt les films d’horreur qui sortent et le dimanche après-midi, les comédies à l’eau de rose. D’ailleurs Titanic et Bodyguard marchent toujours
bien! Ma petite fierté, c’est quand de temps à autre, je vois que ce sont des clients qui n’ont pas l’air tout à fait con, je les implore de mater le film dans sa version originale 
». Il soupire. « De toute façon la location de DVD ce n’est pas le gros du boulot ».

Catégorie drame social

Derrière le comptoir, le mur est totalement recouvert de paquets de cigarettes et de bouteilles d’alcool de toutes les couleurs. Les étagères sortent tout droit d’un improbable supermarché spécialisé en malbouffe : y trônent des chips, des chiques, des seaux de pop-corn ou encore des plats préparés, comme des raviolis ou des boulettes de viande, fort utiles, voire nécessaires, en vue d’une bonne soirée DVD.
« Il y a beaucoup de gens qui font leurs grosses courses ici. Plusieurs fois, j’ai eu affaire à des personnes que j’avais rencontrées dans mes missions d’assistant social. Ils ne viennent pas uniquement le dimanche, pour dépanner alors que les magasins sont fermés. Non, notre boutique est sur la grand-route. On est plus près de la cité qu’Aldi, donc les gens s’arrêtent ici, par facilité. Ils ne se rendent pas compte qu’ils payent jusqu’à trois fois plus cher pour la même chose. »
Un groupe de trois adolescents entrent dans le magasin. Trois garçons qui à vue d’œil doivent avoir entre douze et quatorze ans. Ils pouffent nerveusement. Feignant de regarder le présentoir à films d’horreur, ils s’approchent lentement, mais non sûrement, du rideau noir.  Le rideau de l’interdit. Derrière lui, tant de mystères. Devinant dans mon regard que je me demande ce qu’il va faire, David souffle. « Bienvenue dans mon quotidien. Des ados qui viennent avoir leur premier émoi, ça arrive tout le temps. C’est la caverne d’Ali Baba pour eux… Mais je ne suis même pas sûr qu’avec le stress, ils profitent pleinement de ce qu’ils pourraient y voir. Tu voudrais que je fasse quoi, franchement ? Que je gueule ? Que je tape un scandale devant le reste de la clientèle ? Peut-être que c’est ce qu’on attend de moi mais je ne le fais pas. »
Il me dévisage, l’air malicieux. « Je préfère nettement ce qui est suggéré. C’est beaucoup plus drôle lorsqu’un homme vient jusqu’au comptoir, qu’il me donne la petite carte avec le numéro de location et que je constate que c’est un film du tiroir 20 à 22 000 [ndlr : le tiroir du magasin où sont classés les films pornographiques]. Je vais chercher le film, je le fais un peu patienter et lui souris en lui tendant le DVD. L’effet de gêne est quasiment garanti. Ça, c’est drôle! »

Juste un stigmate du capitalisme

Il est un peu plus de vingt-et-une heures trente et dehors la nuit est bel et bien tombée. Tous les magasins des environs ont fermé leur porte. « Quand j’ai commencé à travailler ici, ma mère avait peur. Et je pense que toujours aujourd’hui, elle est soulagée quand elle m’entend rentrer » m’explique David spontanément. « Ça fait plus de deux ans que je suis là et je ne me suis encore jamais fait braquer mais ça pourrait arriver. On est à deux pas de l’autoroute, dans un quartier pas top… De toutes façons, si ça arrivait, très clairement je ne résisterais pas. Ce n’est pas mon pognon, je n’aurais quand même pas un franc de plus. »
Les clients se font plus rares. Ils viennent au compte-goutte ramener un film ou, le plus souvent, acheter un paquet de cigarettes. Disposant de plus de temps, je ne résiste pas à lui poser la question qui me brûle les lèvres : pourquoi, selon lui, quantité de video-clubs proposent des séances de solarium. Sans devoir y réfléchir, il me répond : « Pour le fric tiens. Des trucs qui intéressent un grand nombre de personnes et qui ne demandent pas d’avoir du personnel formé, c’est tout bénèf. Cherche pas plus loin », dit-il en fourrant sa main dans la boîte de bonbons acidulés. « Arf… Vingt-trois heures trente. Plus qu’une demie heure, ça passe vite quand on s’amuse. »

 

Les premiers vidéo-clubs

Les premiers vidéo-clubs apparaissent aux États-Unis à la fin des années septante, plutôt sous forme de chaînes de magasins. Ces boutiques arrivent en Europe au milieu des années quatre-vingt. Le marché de la location de cassettes vidéos sera notamment boosté par la possibilité de mater plus discrètement du porno chez soi et non plus dans des cinémas. Dans les années nonante, on voit fleurir dans certaines villes d’impersonnels distributeurs automatiques. Les DVD occupent rapidement tout l’espace sur les présentoirs.
Au tournant du troisième millénaire, ce business rencontre la lame de fond internet: les incessantes innovations technologiques rendent le visionnage de vidéos en ligne toujours plus facile, les habitudes de consommation se transforment, le téléchargement en P2P d’abord, la VOD et le streaming ensuite, condamnent à mort les vidéo-clubs.

 

Clerks, le film à voir

Me retrouver ainsi, dans un vidéo-club, à bavarder avec un employé piquant, m’a donné une sensation de déjà vu… Impossible d’écrire un article pareil sans penser à Clerks : les employés modèles de Kevin Smith. Comment ne pas inviter ceux d’entre vous qui ne l’ont pas encore vu à courir le louer en dvd ? Ce film sent bon les années nonante. Il relate la journée détonante de deux jeunes Américains, l’un est caissier dans une épicerie, l’autre est employé dans le vidéo-club voisin. Une journée qui se révélera cocasse et pleine d’imprévus…
Des dialogues acerbes et décalés sur le sexe, les comics ou Star Wars et un grand sens de l’auto-dérision traversant des séquences criantes de réalisme, font de Clerks ce qu’on appelle un « film culte ». À sa sortie en salles, le film rencontre pas mal de succès. Il remportera même plusieurs prix prestigieux, à la surprise générale, serait-on tenté de dire tant il fut réalisé avec un budget dérisoire. La bande originale, au demeurant fort sympathique, aura d’ailleurs coûté plus cher que le film lui-même… Souvent copié, jamais égalé, Clerks est définitivement un film à voir pour les cinéphiles. Et pour ceux qui aiment louer des dvds, aussi!

Alexandra Pirard

Notes:

  1. Prénom d’emprunt
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