Une courte balade mensuelle

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Nous avons reçu ce texte dans une enveloppe – ça nous change des e-mails ou du cloud. À son dos figurait ces quelques mots : « Messieurs, ci-joint… mes états d’âme, vous en faites ce que vous voulez – J ». Ce n’est pas la première fois que Jeannine Dubois nous confie ses pensées – et comme lors du précédent envoi, ce qu’on a voulu, c’est publier le texte. D’abord parce que ce qu’il dit nous touche et que nous trouvons cela important, mais aussi parce que cette manière de vouloir penser la situation dans laquelle on est pris nous séduit et nous convainc. On a un peu le sentiment que c’est aussi parce qu’il existait des gens qui, comme Jeannine, avaient cet irrépressible désir d’expression, qu’il y a eu une blogosphère, des réseaux sociaux numériques ou des trucs comme Wikipedia.

Nous sommes le 25 octobre 2012.

Ce matin, j’ai quitté la maison pour me rendre à la banque Delta Lloyd à Flémalle et y recevoir ma pension. Voyage en taxi. Oui, je me paie ce luxe. J’y suis obligée, ayant perdu l’usage de mes jambes suite à une maladie neurologique.

Par un jour ensoleillé, doux, extrêmement doux, j’ai quitté les hauteurs d’Ougrée pour me rendre à ce rendez-vous mensuel. Quelques dix-neuf kilomètres aller-retour.

Pour moi, cette courte balade paraît injuste, vu le coût, mais aussi bizarrement récréative… étant condamnée à rester à la maison à longueur de journée.

Nous longeons le fleuve aux berges bétonnées, une sorte de longue avenue parsemée de chalands. Cette Meuse, venue de France, est chatoyante sous le soleil. Elle camoufle des tas de saletés, des déchets industriels. Cela la souille, la dégrade. Sur ses bords, l’usine se dresse, s’étale, montre ses plaies. Quelques lourdes fumées noires s’élancent vers le ciel, fumées des fours à la coke, je crois. Des sourds grondements se font entendre, mais moins nombreux qu’autrefois, les choses étant ce qu’elles sont.

L’industrie est moribonde, menacée de fermeture définitive. C’est un drame humain. Y aura-t-il des combats ? Comment ? Avec qui ? Avec quoi ? Pour qui ? Quand ?

Nous garderons très longtemps des traces de cette industrie du charbon et de l’acier. Des terrils, des corons et le sol, à plusieurs dizaines de mètres de profondeur, devra être dépouillé. Travail coûteux et long. Aux frais de qui ?

Ces dernières années furent angoissantes pour la classe ouvrière. Un déferlement de nouvelles contradictoires circule, l’avenir de ces hommes est incertain. Autant d’histoires, de vécus, de culture, de renoncement. Parmi eux, il y a eu des femmes, des enfants, des travailleurs étrangers chassés de leur pays par les besoins d’argent ou pour des raisons politiques. Il me semble entendre et voir cette masse d’ouvriers d’autrefois entrant et sortant de l’usine. Je suis de celles qui croient que les lieux gardent une empreinte légère des personnes qui y ont séjourné et j’y suis sensible.

Cette « promenade » me laisse songeuse, émue, indignée. Une époque s’endort, s’efface profondément. Diverses pensées affluent, des images surgissent, des souvenirs heureux et malheureux m’assaillent. Des travailleurs dans la fournaise des hauts fourneaux, dans des ateliers bruyants, de nombreux accidents, des tragédies, des luttes, des espoirs déçus. Des hommes blagueurs, aux rires sonores.

Coincée entre plusieurs sentiments, j’éprouve le plaisir de quitter mon logis et une étrange mélancolie m’étreint, de la rage aussi, de la tristesse à la vue de cette industrie moribonde. Je ressens aussi un sentiment de fierté, d’appartenir à cette région industrielle où, enfant, j’étais bercée la nuit, ou effrayée, par les soupirs des hauts fourneaux.

Après tous les efforts et les sacrifices des ouvriers, nous assistons aujourd’hui à un drame humain dans toute sa splendeur et, comme héritage, un paysage en ruine. Des intérêts opposés, la fatigue physique et morale, l’angoisse, des revendications réprimées, on allume, on éteint les hauts fourneaux, les machines
imposent un rythme brutal, des restructurations sont en vue ou une fermeture. L’usine sidérurgique, c’était l’enchevêtrement des poutrelles, des grues dressées dans le ciel, des wagonnets déversant leurs scories au sommet des terrils, les bruits, les vapeurs, les fumées, les dangers, les rires, les fanfaronnades, les peurs, les exigences, la fraternité, et des décisions… qui se prennent aujourd’hui dans d’autres lieux bien éloignés.

Un drame humain se joue, ici et ailleurs. Une région chancelle sous les coups portés. Et l’euphorie marchande se poursuit. Jusqu’à quand ?

« Balade » ai-je dit, oui, certes, mais dans des émotions provoquées à la vue de ce naufrage, de ce « parfum » d’abandon, de toute cette ferraille magnifiée, caressée par un soleil d’automne d’octobre 2012, de ces souvenirs qui se précipitent en vrac.

J’aperçois des trainées de rouille qui coulent le long de certaines façades.

Un monde s’effrite.

Je sèche mes larmes, rentre à la maison. Étrange promenade.

N’est-il pas aussi étrange de regretter une entreprise où tant d’ouvriers ont souffert, où la pollution se répandit ? C’est oublier que chacun ne naît pas avec une cuillère d’argent en bouche et il faut manger, se loger, se chauffer et reconstituer sa force de travail… et consommer, comme tout «bon » citoyen d’aujourd’hui.

 

Jeannine Dubois

 

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