Trolling in the deep… internet

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Il ne faut pas chercher bien loin. Un simple surf sur les commentaires d’un ou deux articles on line et, pourvu que le sujet soit un peu chaud, les voilà : les trolls ! Parfois, le thème n’a même pas besoin d’être vraiment propice à la discussion – c’est juste qu’ils avaient envie « de foutre le bordel » dans un truc qui avait l’air trop bon enfant. Ces êtres serpentins infiltrent les conversations avec des propos parfois marrants mais souvent insupportables – enfin, question de point de vue. Et pourtant, ils ont une place, voire une fonction. Reste à savoir lesquelles.

trollCommençons par l’étymologie. Il y a deux possibilités : soit le terme serait emprunté à la mythologie nordique, où il désigne un monstre hostile ou des esprits maléfiques, soit il proviendrait du verbe anglais « to troll », qui renvoie à la pêche à la cuillère – dont la version numérique consisterait à hameçonner des commentaires en utilisant une sorte de leurre discursif. L’origine du terme est lui-même un sujet de controverse entre spécialistes et, surtout, entre trolls 1.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, partout sur la toile, les trolls pullulent. Certains seraient reconnaissables à leurs messages. Il y a des pollueurs, des moqueurs, des faucheurs. Une de leur principale stratégie s’appelle le crosspost : pénétrer un maximum de conversations pour les détourner. Et dans quelle direction ? Celle qui leur plaît le plus : la polémique !

Il convient quand même de complexifier un peu cette définition initiale. Elle cadre, certes, avec une bonne partie des trolls qui polluent la toile – mais elle en exclut les autres.

En définitive, chercheurs et usagers du web peinent à déterminer ce qui caractérise véritablement le personnage : « Les trolls ne disposant pas d’un avatar spécifique, avec un entonnoir sur la tête, par exemple, ils sont très difficiles à repérer » affirme Florentin Piffard, contributeur du site et du magazine “Causeur et troll intermittent”. « Je crois que selon notre humeur ou l’intensité que l’on met à débattre, on peut tous se transformer en trolls à l’occasion ».

La figure, toute relative, garde une insoluble ambivalence. Ça dépend notamment de la position qu’on occupe dans le débat. Sur la toile, les avis divergent. Une majorité de voix s’élève pour déplorer leurs interventions – « le troll, c’est un imbécile qui a du temps et un accès internet » (JL sur Agoravox), quand d’autres se félicitent de leur existence : « Sans les trolls, les forums sont à dormir debout » (Jacoline, sur doctissimo.fr). D’autres encore considèrent leur tâche comme fondamentale : « Le trollage est un signe de bonne santé mentale et le baromètre d’une démocratie bien saine et bien vivante » (Tonton sur Agoravox). Et parfois, l’appellation sert simplement à discréditer un opinion divergente : « quand je vois que certains n’hésitent pas à vous traiter de troll dès que vous n’êtes pas d’accord avec eux, et bien je me pose des questions, ce terme est vraiment utilisé pour n’importe quoi et n’importe quand » (Bugmenot sur generation-nt.com).

Le troll tient du fouteur de merde 2.0. et il ne tarde pas à générer chez certains un fort désir de répression. D’aucuns se demandent sérieusement s’il ne faudrait pas envisager d’interdire le trollage ou si on ne devrait pas se doter d’un arsenal juridique permettant de punir ce type de comportement. L’Arizona aurait voulu rendre le trollage illégal. Et, en Grande-Bretagne, un jeune troll a même été condamné par un tribunal. Ce verdict avait d’
ailleurs déclenché un tollé général. Padraig Reidy, éditeur pour “On Censorship”, défendait la position suivante : « les gens ont le droit d’être hyperboliques, insultants et peut-être même injurieux sur internet. Cela ne doit pas en soi constituer un délit ». Ce type de sentence pose, évidemment, la fameuse question de la liberté d’expression sur la toile, de sa limitation ou non. Ça tombe bien (ou mal, c’est selon) : pour les trolls, il s’agit là d’un débat de prédilection.

Tout cette affaire serait une question de contextualisation de l’émission – et de la réception. Nathan Poe a mis en évidence une loi qui porte son nom. Selon celle-ci, il est difficile, sur le web et en l’absence d’indications précises quant aux intentions de l’auteur, de faire la différence entre des propos parodiques et des commentaires sérieux. Le troll peut être dans le second degré sans qu’on le sache. Ou sans qu’il sache que sa blague peut porter dramatiquement à conséquence.

La place du troll

Certains chercheurs étudient les trolls et adoptent, à leur égard, d’étonnantes positions. « En vérité, les trolls […] ont un véritable rôle structurant au sein de chaque communauté – et qui plus est sur internet, où leur présence est permanente et démultipliée. En effet, l’identification négative dont ils font l’objet permet aux autres membres de la communauté de s’identifier positivement entre eux : en faisant front contre un adversaire commun, ils font corps : “Face aux trolls, les autres sont porteurs de la norme sociale” » explique Antonio Casilli 2 dans un entretien accordé à Médiapart 3.

Et il ajoute : « Le troll est également un support qui permet de définir et d’éprouver des normes collectives, de donner vie aux règles prédéfinies par chaque rédaction et chaque site au regard des lois qui les obligent […]. Le troll, même s’il interpelle directement la rédaction, permet ainsi de déplacer l’exercice du contrôle vers les participants eux-mêmes, qui s’organisent et élaborent parfois des tactiques pour le neutraliser. L’administration de la norme change : ce n’est plus la rédaction qui l’exerce mais ceux qui spontanément s’en saisissent dans la communauté. D’un contrôle vertical, on se déplace alors vers un contrôle horizontal. De même que d’une modération a priori, on passe à une modération a posteriori ».

Le troll aurait non seulement une place sur la toile mais serait aussi révélateur de l’état d’une démocratie. « Son intervention est capitale dans le processus social. Il produit du débat et enrichit in fine la qualité du Web. Le troll est une sorte de trollétariat, des gens sans voix, en général, qui interviennent sur le net avec leurs gros sabots, à la manière des ouvriers qui s’attaquaient aux rouages des machines pour faire savoir leur mécontentement vis-à-vis de leurs entreprises. » 4 conclut A. Casilli. En tant que figure antithétique, notre énergumène illustrerait les enjeux de la prise de parole et de la captation d’opinions sur Internet.

Alors bien sûr, ceux qui se font troller ont des visions très distinctes du problème. Dans le monde des Community managers et auteurs en ligne, l’image du troll n’a pas grand chose de positif. A tel point que le slogan « Don’t feed the troll » s’y est fortement répandu. Il existe même des entreprises qui proposent des services anti-trollage. Mais il existe aussi, en contrepartie, des trolls professionnels : des gens qui bossent pour une boîte et dont le boulot est de polluer l’image des concurrents.

Florentin Piffard pense quant à lui que, confronté au troll, l’auteur
devrait savoir descendre de son piédestal. « Le but du troll est de faire descendre l’auteur à son niveau, le transformer en commentateur de son propre texte. Il y a un ressentiment très fort sur Internet où ceux qui sont relégués au statut de commentateurs acceptent mal de l’être et attaquent parfois l’auteur seulement parce que c’est l’auteur et le représentant supposé de la doxa ou d’une hypothétique “pensée unique”. Le troll est un fils de l’esprit démocratique, comme nous tous. A ce titre, lorsqu’un troll se montre brillant dans ses interventions, il faut accepter (lorsqu’on dispose du temps nécessaire) de descendre dans l’arène et de se mesurer à lui » affirme l’écrivain. « C’est le sentiment d’entendre pérorer des baudruches qui ne trouvaient pas de contradicteurs à la hauteur qui m’a poussé à troller. L’impression d’avoir quelque chose à dire sur le sujet, même si c’était de façon un peu décalée, plus intéressante que les propos de l’auteur ou ceux des autres commentateurs. Il entre beaucoup de vanité et d’orgueil là-dedans ».

Beaucoup de débat trollés sont, en définitive, mal posés, truffés d’arguments d’autorité – voire carrément inutiles. On peut aussi apprendre beaucoup sur son discours quand on se fait troller. Alors, « don’t feed the troll », peut-être, mais avant de le virer d’un débat, demandons-nous comment il est arrivé là…

Comment trouver un troll (temps de travail : 4 à 5 minutes)

1/ Prenez n’importe quel terminal connecté à Internet et identifiez d’abord, dans le flux de l’info, un sujet chaud bouillant – genre la loi sur le mariage gay en France.

2/ Dirigez-vous sur les commentaires de n’importe quel journal en ligne et parcourez-les rapidement. Ça y est, vous tombez sur l’une ou l’autre occurrence de l’espèce.

3/ Vous en lirez des plus ou moins marrants comme le « Un petit pas pour l’Homme un grand pas pour l’homosexualité ! » (signé Cupidon s’en fout, sur le site du Soir). Vous tomberez aussi sur des propos dérangeants, voire carrément douteux tels que ce « Elle (ndlr : la France) libéralise le marché de la conception et de la vente d’enfants. Youpie » – en conclusion d’un post qu’Alexàpoils publie sur La Libre et dans lequel « l’auteur » entremêle vicieusement homosexualité et trafic d’être humains.

Notes:

  1. Voir « Qu’est-ce qu’un troll ? » par Pascale Louédec et ARNO : http://bit.ly/fSUxvu
  2. Antonio A. Casilli est chercheur auprès du CNRS et de l’EHESS. Il est l’auteur de l’ouvrage « Les liaisons numériques« , Seuil, 2010.
  3. Voir Les sociabilités neuves des « communautés d’information » : bit.ly/eSyJVt
  4. [conférence report] Vivre avec les trolls @ La Cantine : http://bit.ly/jZyHuy
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