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De l’Âmi (faute volontaire) Yak RIVAIS, il me faut parler trois fois. Primo, pour le remercier encore d’avoir participé si savamment à mon dernier livre en le postfaçant, Les Nègres du Kilimandjaro (Au Crayon qui tue, 51  A, rue du Volga – F 75020 Paris), que le Capitaine Lonchamps illustra, pour sa part, avec une affectueuse pertinence. Pour ceux que ça intéresserait, il s’agit d’un centon (de province) relatant les errances d’un personnage dont le mal de vivre peut faire quelque peu penser à Jean Nicolas Arthur, le “trafiquant d’âmes” bien connu. Ma modestie requiert que je n’en dise point davantage. Secundo, pour fêter la sortie de son “roman bouffe”, Les Ficelles du pantin (chez Attila, 16, rue Charlemagne – F 75004 Paris), une farce politique, grand-guignolesque, marquée au coin de Jarry, de Brecht ou de Ionesco, de Ghelderode, voire – et avant tout –  de Tacite, qu’il commença en 1972 et acheva en 2011. “Et si un Président perdant une élection voulait quand même se maintenir au pouvoir contre son adversaire élu ?”  S’appuyant sur la Phynance et la corruption, pariant sur la veulerie de la presse et la bassesse du peuple, l’autocrate Vitellius, cynique, populiste, vulgaire et obsédé sexuel, se croyant Maître de la tempête qu’il déchaîne et dont il n’est que la marionnette, refuse donc de céder sa place à Vespasien. “L’histoire dure une nuit. Elle débute à l’annonce des résultats électoraux et s’achève à l’aube, dans une odeur de chiottes, par la mort sacrificielle de l’ex-Idole devant les caméras du monde entier.” Cet assez stupéfiant délire, mûri quarante ans, donne grandement à réfléchir à qui voudra… ou pourra. Tertio, pour vous inviter à réapprendre efficacement à analyser, en dévorant L’Analyse grammaticale cent rires (Le Polygraphe, 13 bis, avenue du Général-Foy – F 49100 Angers), qui vous rappellera que “la mission première de la grammaire est l’incitation à penser”. C’est à tout moment poilant car tous les exemples sont nourris de jeux de mots, prouvant à satiété que “la langue a besoin de règles pour saper son ordre”. Je ne résiste pas à en citer quelques-uns : L’aigreur est humaine. – Sur un tableau célèbre, le Christ entre à Bruxelles et Ensor. – Je plie et Néron pas. (Sénèque) – Fasse le ciel que les cèpes nains suffisent à nourrir Blanche-Neige ! – Dans le but de ne pas céder aux syndicalistes qui menacent de se mettre en grève si le patronat ne leur accorde pas une augmentation, le patronat donnera une augmentation aux syndicalistes qui accepteront de ne pas faire grève. (Père Ubu). Bref, un complément de choix à la Grammaire impertinente du même (chez Retz), livre indispensable s’il en est. C’est encore Yak qui va me fournir une habile transition : “ Le Tour de France permet à la télévision de parler du pays sans rien dire pendant un mois : comme ça personne n’est pas refait, tout le monde l’est.”  En effet, je voudrais vous conseiller (au moins) trois ouvrages publiés par Le Pas d’oiseau (176, chemin de Lestang – F 31100 Toulouse), une maison d’édition qui fait régulièrement la part belle au vélo dans son catalogue. Vélociférations, Je me souviens du Tour, de Christian LABORDE (coédité avec Cairn), les textes d’un spectacle qui fut joué à Pau en 2010, à l’occasion du centenaire de l’arrivée du Tour dans les Pyrénées. C’est plutôt drôle, bien illustré par des photographies de Fernand Fourcade et des collages de Phéraille ainsi qu’assorti d’un CD. Délectez-vous aussi de ce petit chef-d’œuvre de Jacques SERAY, La Reine Bicyclette, plus d’un siècle d’images, de films et de chansons, un admirable album pour visiter l’âge d’or du vélo. Après l’évocation du Paris cycliste de la fin du XIXème siècle, on s’émerveille de la façon dont les arts populaires se sont emparés du phénomène : “chromos naïfs, chansonnettes et films d’humeur cycliste bordent sa route enchantée avant de célébrer la gloire de ses champions. Et bientôt le disque et la BD se
joignent au cortège de louanges qui prendront même la forme durable de la pierre et du bronze quand il s’agira d’en marquer le souvenir.” Enfin, comment résister à un titre pareil Bicyclette & Organes génitaux, du Docteur Ludoviv O’Followell ? “En 1900, la toute jeune médecine du sport est secouée par un débat autour d’une pratique qui se généralise : la bicyclette. Certains voient dans cet engin une menace nouvelle sur la natalité en France, déjà en berne. La fréquentation assidue de la selle menacerait la virilité masculine et pourrait nuire à la fertilité des femmes. Et surtout, en ces débuts du féminisme, la bicyclette ne serait-elle pas un autre outil d’émancipation ? La femme prenant du plaisir sexuel sur sa petite reine, comme elle le fait, pense-t-on alors, sur la machine à coudre (sic), ne serait-elle pas tentée de déserter le lit conjugal au risque d’accélérer le déclin de la France ?… Rien de tout ça pour le Dr. O’Followell ! C’est un praticien de notre temps, qui contribue au débat en voyant dans la bicyclette une chance pour tonifier les organes (tous… ), rapprocher les couples, lutter contre l’alcoolisme dévastateur et repeupler le pays…” Selon la formule bien connue de tous, avec ce bouquin “on s’amuse et on apprend”.

Le 1er avril 2010, eut lieu à Limoges une manifestation exceptionnelle. Vous en apprendrez tout en commandant les Actes du Colloque brouettiste, de la folie littéraire et des bibliothèques imaginaires (Jean-Paul Rocher éditeur, 8, rue du Faubourg-Poissonnière – F 75010 Paris). Les plus grands “brouettologues” (Francis Mizio, Ivan Darrault-Harris, Christian Dufour, etc.) loin de se borner à l’évocation des incroyables Causeries brouettiques du Marquis de Camarasa, élargirent le propos de la journée au champ d’exploration des fous littéraires en général (communications de Gérard Oberlé et de votre serviteur, chansons brouettiques par Fanchon Daemers, etc.) et autres bizarreries. Mais bien d’autres choses sont passionnantes dans ce livre “savant et inutile”. Dans le même ordre d’idées, sachez que L’Art chez les fous, de Marcel RÉJA (1907) fut réédité par Z’Éditions (j’ai pas l’adresse), bien présenté par Fabienne HULAK grâce à un texte important, La Nudité de l’Art et enrichi d’une nouvelle iconographie. “Qu’est-ce que l’œuvre d’art, d’où vient-elle, et quelles sont au point de vue psychologique, c’est-à-dire humain, les conditions qui suscitent en l’artiste ce merveilleux privilège de création ?” Une réponse dans ce livre capital, assorti d’un Cabinet de singularités. Bien plus étonnant : On croyait jusqu’ici que Jacques VACHÉ n’avait écrit que ses Lettres de guerre, dont André Breton fit tant de cas. Eh bien, il n’en est rien ! En effet, en compagnie de Jean BELLEMÈRE, Pierre BISSÉRIÉ & Eugène HUBLET, tout comme lui à l’époque lycéens nantais âgés de 16 à 18 ans, il publia des textes dans une revue tirée à 25 exemplaires sur une machine à alcool, intitulée En route mauvaise troupe ! , ceci en 1913. Les rédacteurs y affirmaient leur haine des conventions, du bourgeois, de l’armée, de l’hypocrisie et de l’autorité. La violence de leurs propos antimilitaristes déclencha une véritable Bagarre (dont même la presse locale, sinon nationale, fit écho). Si cette “affaire” vous intéresse, tout est enfin disponible (textes et articles de presse), préfacé par Gilles Lucas, aux éditions Le Chien rouge (BP 70054 – F 13192 Marseille Cedex 20). Et n’en restons pas là car l’artiste prétendument “sans œuvre” décida également, à la veille de la Grande Guerre, de réunir, sous le titre Les Solennels, des textes courts écrits à quatre mains  avec son ami Jean SARMENT dans un esprit de satire sociale ! Patrice Allain nous offre, en le commentant abondamment, ce recueil jusqu’ici inédit, assorti de deux autres textes de la même époque (La Parente pauvre & Ma vie est un long pourrissement) et d’un portrait littéraire de Vaché par Jean Sarment. Ajoutons que ce petit livre est
illustré de plusieurs photographies des auteurs et de plus de vingt dessins au trait réalisés par Vaché et vous serez évidemment tentés de le commander aux Éditions Dilecta (3, rue de Capri – F 75012 Paris). Autre “bombe” littéraire : Ypsilon (29, boulevard de Clichy – F 75009 Paris) nous assied en publiant une brique révélant la teneur de la Correspondance entre Roger GILBERT-LECOMTE & Léon PIERRE-QUINT (1927-1939). 165 lettres, un poème, trois dessins inédits du premier et 108 lettres du second, également inédites, autant dire que voici un document essentiel sur l’histoire du Grand Jeu, mouvement “bandant” s’il en fut. Ne nous souvenons que de ce passage de la Lettre ouverte adressée à André Breton par René Daumal (Le Grand Jeu, n° 3) pour nous en convaincre, si ce n’est déjà fait (et bien fait) : “Prenez garde, André Breton, de figurer plus tard dans les manuels d’histoire littéraire, alors que si nous briguions quelque honneur, ce serait celui d’être inscrits pour la postérité dans l’histoire des cataclysmes.” Assez excitant aussi, ce nouveau livre (qui s’ouvre tête-bêche) consacré à l’immense Marcel MOREAU (collection Figures, 43, rue Boetendael – B 1180 Bruxelles). D’un côté, on peut lire des extraits de la correspondance que l’écrivain entretint avec Linda Lewkowicz (en février-mars 1999), L’amour est le plus beau des dialogues de sourds. De l’autre, réuni sous le titre Marcel Moreau, Un possédé des mots, on trouve un solide paquet de textes intéressants : Mes mots sont des femmes et des hommes comme les autres (Discours de réception prononcé par Moreau à l’occasion de la remise du prix de littérature francophone Jean Arp, le 17/3/2007), de la correspondance, des commentaires bienvenus (dont Dionysos entre Maroilles et Cerfeuil, par Michel Onfray), le point sur les rapports de l’écrivain et quelques artistes (Viviane Desmet, Reinhoud, Lydie Arick & Vladimir Velickovic), soit un bouquin plutôt bienvenu pour qui tient Moreau en haute estime.

Il faudra, un de ces quatre, que je consacre la totalité de mon papier aux éditions Yellow Now qui sortent à jets continus (plus de 25 par an !) des livres d’une tenue parfaite principalement sur le cinéma, la photographie et les autres arts. S’il me fallait aujourd’hui ne fût-ce que citer, en les commentant très brièvement, toutes les nouveautés qu’il vient de me filer, ma chronique entière n’y suffirait pas. J’en choisis quelques-unes, gardant les autres pour plus tard (c’est-à-dire quand je les aurai lues). M’a fort intéressé, d’Anne ROEKENS & Axel TIXHON, Cinéma et Crise(s) économique(s), Esquisses d’une cinématographie wallonne, qui nous balade de Misère au Borinage (d’Henri Storck & Joris Ivens) à Eldorado (de Bouli Lanners), en passant par Déjà s’envole la fleur maigre (de Paul Meyer). “Comment expliquer la récurrence d’images d’usines, de hauts fourneaux ou d’habitations ouvrières ? Ces représentations peuvent-elles constituer un ferment identitaire ?” Mémoires du monde, de Marianne THYS avec un prologue de Jean-Louis COMOLLI, nous présente Cent films de la Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles (parmi les quelque 8.000 qui y sont conservés). Films pédagogiques, films d’auteur ou films de commande, cette collection réunit essentiellement des documentaires qui proposent un vision du monde depuis ces 80 dernières années. La présente anthologie réunit une centaine de regards, principalement axés sur l’être humain dans son habitat naturel et sur l’oppression sociale et politique sous toutes ses formes. Côté photo, j’ai beaucoup apprécié les voyages de Bernard PLOSSU, Le Pays des petites routes (en Ardèche), Des Millions d’années (dans la réserve géologique de Haute-Provence) avec David LE BRETON ou encore L’inverse est exactement vrai (à Digne) avec Nathalie QUINTAINE. Mais j’aime
aussi Mishmash ou la Confusion, de Christian CAREZ, photographe multiple et composite qui nous évoque ici “une sorte de saga retraçant son histoire, celle de sa famille et de ses amis entre les années 20 et la fin du XXème siècle”. Sleepwalk, de Lara GASPAROTTO laisse augurer favorablement de la future carrière de cette toute jeune photographe. Emmanuel d’Autreppe ne s’y trompe pas non plus, analysant ses images avec pertinence dans sa postface, Sur un fil… Pour se moquer de tous ces albums présentant la Terre, le Monde, … vus du ciel, François DE CONINCK & Guy JUNGBLUT lui-même nous offrent Le Ciel vu de Belgique. C’est délicieusement ironique, surtout quand on s’attache à décrypter consciencieusement la liste des endroits emblématiques choisis. “Métaphores en commun”, de Babis KANDILAPTIS est rangé “Côté arts” ; à travers dessins, peintures et installations, l’artiste passe de l’histoire de sa famille à celle de la guerre civile grecque des années 1940, pour en arriver (par le jeu philosophique de l’analogie) à un autre conflit, “celui qui mit aux prises au VIIIème siècle de notre ère les iconoclastes et les iconodoules, sur la question des représentations des figures saintes”. Ça nous permet de réfléchir de la sorte, et en profondeur, sur ce qu’on appelle désormais “la politique de l’image”. Allez ! un petit dernier, publié en collaboration avec la Galerie 100 Titres d’Alain de Wasseige : Jacques LENNEP, Devoirs quotidiens. De 1996 à 2002, l’artiste composa chaque jour sur une feuille A4 un journal (qui n’en est pas un), longue performance qui aboutit à une somme de 2.195 dessins (que l’on peut voir sur le CD joint à l’ouvrage qui, pour sa part, en reproduit sur papier 371). C’est costaud et décoiffant en diable, comme toujours avec Lennep.

J’aurais bien aimé vous parler de La folie Polaire, de Jean-Baptiste THIÉRRÉE (chez Lume), de La Cuisine érotique de Tante Thyne enseignée aux jeunes filles (préceptes, recettes & tours de main, avec des petits culs de lampe), de Manuel  DE GUEZ (L’Archange Minotaure), de Carrément Frites, d’Hugues HENRY (Renaissance du livre), de La Collection interdite d’Alexandre Humboldt-Fonteyne, par Michel DE SPIEGELEIRE (Castells-Labor), etc. Pas la place, comme d’hab’ ! J’ai pas encore fini La Vengeance du wombat et autres histoires du bush, de Kenneth COOK (Livre de poche, n° 32.420). — T’as raison, Claire, ces nouvelles jubilatoires ont tout pour plaire. Encore merci ! Que voulez-vous, je lis trop. Et je ne parle jamais ici de toutes les “vieilleries” que je me tape en sus, ni de toutes les dingueries de fous littéraires sur lesquelles je fais des fiches (tâche ardue ; faut souvent plus que s’accrocher). Bonnes vacances, surtout si vous avez projeté de partir dans les Périnées.

 

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