« On est plus que cinquante »

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Première période

la vie humaine ne peut en aucun cas être limitée aux systèmes fermés

qui lui sont assignés dans des conceptions raisonnables. Georges Bataille

Des milliers de manifestants scandent des slogans. Nous sommes la jeunesse, nous sommes l’espoir et la fièvre, le grain de sable dans l’engrenage. De l’autre côté du cercle de mise en jeu, ils sont les policiers, les escouades anti-émeute, ils sont ces hommes et ces femmes qui endossent le masque de la véritable colère, de la haine institutionnalisée, du recours aveugle aux instruments de répression.

Nous prenons la rue, nous circulons à contre-sens, longue colonne d’étudiants, de professeurs et de militants qui louvoient à l’estime. La liberté est sans domicile fixe. Chaque soir nous le prouvons. Nous défions pacifiquement la « loi matraque » que le gouvernement a imposée sur la cité.

Montréal est pourtant si belle lorsque nous marchons en son centre, lorsque nous lui faisons entendre nos voix. Le stade vibre, l’écho de notre parole se répercute à l’infini entre les buildings. La nuit est claire et festive, mais nous comprenons que tout cela ne tient qu’à un fil. Dans le ciel, un hélicoptère de la police traque notre cortège. Des souricières sont déjà en place. Nous savons que cette soirée de lune rouge risque de basculer dans une nuit infiniment plus noire, orageuse, inhumaine.

Nous avons pris le pari d’être des hommes de bien avant d’être des sujets obéissants et soumis.

Deuxième période

L’économie transforme le monde, mais le transforme seulement en monde de l’économie. Guy Debord

Nous marchons depuis des mois. Jamais une génération d’étudiants n’aura été aussi en forme. Montréal est devenu une vaste salle d’entraînement. Nous sommes maintenant des spécialistes de la course à pied, du saut d’obstacles et, pour certains, des arts martiaux mixtes. Qu’on ne se trompe pas, nous sommes pacifiques, mais aux aguets ; nous sommes jeunes et étrangers aux arts de la guerre, mais nous ne reculerons pas.

Rue Ste-Catherine. Un homme en complet veston-cravate qui déambulait sur le trottoir insulte la foule de manifestants et lui fait un doigt d’honneur. Cette conduite anti-sportive lui vaut d’être assailli par une vingtaine d’étudiants armés de leur carré rouge. D’autres manifestants choisissent plutôt de s’interposer afin de protéger l’homme contre lui-même. Bien qu’originale, nous ne voulons pas que cette tentative de suicide repose sur notre conscience collective. Un peu en reste, les policiers se joignent à la bagarre générale et poivrent les supporters en délire. Un vent de panique s’empare de la foule. Nous courrons un peu, mais rapidement nous nous retrouvons. C’est en restant groupés et unis que nous sommes les plus forts. Étrangement, la manifestation n’est pas encore déclarée illégale. Nous poursuivons notre route. Les slogans reprennent et la foule se détend un peu. Les policiers nous collent à la peau comme des ombres.

Rue Sherbrooke. Nous approchons de quelques institutions bancaires, nouvelles cathédrales de ce monde néolibéral qui cherche à excommunier le bien commun, à mettre à genou le peuple sous la promesse d’un paradis confortable à la fin de sa journée de dur labeur. Sur les lignes de côté, une poubelle vole. Un vitrail tremble. Un pavé est lancé. Un vitrail éclate en mille morceaux.

Troisième période

Je comprends comment. Je ne comprends pas pourquoi. George Orwell

D’abord l’étonnement.

Je suis cloué sur place et j’observe. Je tourne sur moi-même et demeure mystifié. Une voix s’élève d’un mégaphone de la police. La foule enterre la mise en garde par des huées. Nous connaissons ce discours par cœur : « Des actes criminels ont été commis. La manifestation est maintenant illégale. Dispersez-vous ou vous serrez arrêtés. » Malgré les jours qui s’écoulent, malgré les nuits qui se
suivent, je n’arrive toujours pas à comprendre comment un État peut faire la guerre à ses enfants ? Suis-je naïf ? Probablement. Suis-je dans le tort ? Je ne crois pas. Vient un moment dans la vie d’un homme où il doit affirmer et hurler qu’assez, c’est assez. La démocratie n’est plus qu’un mot qu’on nous jette à la figure. Nous sommes des milliers dans la rue, ils ne sont qu’une poignée à tirer les ficelles du pouvoir.

L’étonnement, disais-je. Les forces de la police chargent et jouent de la matraque. Grenades assourdissantes et gaz irritant sont lancés au-dessous de la foule qui se disperse dans la confusion la plus totale. Des corps d’épouvante me frôlent, des cris sans haleine s’échappent des poitrines des manifestants. Mes jambes commencent à réagir. Un instinct de survie primaire s’empare du reste de mon corps. Je ne pense plus. Je fuis. J’entre dans un parc. À quelques mètres de moi, deux policiers de l’anti-émeute plaquent au sol un étudiant qui s’écroule près d’un arbre. À ma droite, d’autres flics me dépassent. Je suis dans le peloton de queue. Dans ma tête, une seule phrase : « C’est moi le prochain. » Je m’attends à être jeté au sol d’une seconde à l’autre. Je parviens à accélérer. La course de ma vie.

Prolongation

Une nuit parmi tant d’autres. Plus de 100 jours de grève étudiante. Un conflit que laisse pourrir le gouvernement libéral à des fins électoralistes. La carte de la loi et l’ordre est jouée sans fin dans ce coup de poker sordide d’une élite corrompue qui cherche à se refaire.

Ce soir-là, je ne fus pas arrêté. Montréal est un champ de bataille où s’affrontent désormais les anciennes et nouvelles énergies d’un peuple qui cherche encore et encore à naître malgré les forces qui s’y opposent. Je ne suis qu’un simple citoyen qui rêve d’un monde meilleur.

Je ne suis qu’un simple citoyen.

Printemps 2012 : « Je me souviens. »

 

David Bergeron

 

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