Au bout de la douleur

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Chers auditeurs, ici Juan Lapereau de Radio Présages, je suis en direct du stade de la Jeunesse Sportive de Pierreuse, pour la tant attendue rencontre entre les casseurs de jambes du FC Malavita et les grenouilles de bénitier de la S.J. Foutebol. Les Vaticannais n’ont plus gagné ici depuis 1999 et, tenez-vous bien à votre transistor, ils n’ont jamais fini à onze depuis que ces match amicaux ont été instaurés en 1978.

Les mafieux, emmenés par leur gardien de but et valeureux capitaine Outchj Outchjinson, comptent malheureusement ce soir quelques défections importantes, notamment celle du talentueux médian offensif Sam Essaimé et celle, ô combien préjudiciable, du buteur attitré de cette équipe, dont le nom palindromique n’a pas pu vous échapper, Max Ogologoxam. Il se chuchote dans les vestiaires que les deux joueurs ont été pris en flagrant délit de vol de sacristie et qu’ils croupissent actuellement dans les geôles de la rue Natalis ; mais certains n’hésitent pas à voir derrière cette arrestation la main occulte du Général Muchadamou, l’actuel numéro un de la société des Jésuites et premier supporter de l’équipe christique. Quoi qu’il en soit, ces deux éléments seront remplacés respectivement par Polype, serrurier de son état, et Grégor Rogerg, transfuge hongrois venu en droite ligne de l’équipe de la PJ de Liège, qui aurait récemment viré sa cuti, si vous me passez l’expression.

On me signale également que du côté des grenouilles, on n’a toujours pas retrouvé le père Pitre s.j., l’infranchissable gardien de la formation. Il aurait été aperçu la dernière fois sur le chemin des coteaux de la Citadelle, espérons qu’il ne lui soit rien arrivé de grave. C’est donc son substitut, le séminariste Grenier, qui a pris place entre les perches. L’arbitre de cette rencontre est monsieur Brancaleone, qui n’est pas connu pour être le meilleur sur la place.

Les deux entraineurs, Georges Marzineau Junior pour le FC Malavita et le père Apathie pour la SJ Foutebol, se serrent la main et, oh ! chers auditeurs, il semblerait bien que le premier ait balancé un vicieux coup du pied droit dans le tibia gauche du deuxième ! Le jésuite se tord de douleur alors que Marzi, les mains dans les poches, se dirige tranquillement vers son banc. Monsieur Brancaleone ne bronche pas : il se dirige vers le rond central pour donner le coup d’envoi d’un match qui risque fort d’être tendu.

[…]

Je vous l’accorde, chers auditeurs, cette première mi-temps est totalement soporifique ; plutôt que de commenter les absurdes schémas tacticiens des deux entraineurs, je vous propose d’écouter religieusement les cours de la bourse et de revenir à ce magnifique stade de Pierreuse pour les dernières quarante-cinq minutes qui, à n’en pas douter, verront émerger un vainqueur.

[…]

On rejoue depuis quinze minutes et, à part un tir complètement croqué de Gino Maraviglia pour les Mafieux à l’entame de la seconde période, on n’a pas eu grand’ chose à se mettre sous la dent. Vous l’aurez compris, c’est toujours zéro à zéro, mais les Jèzes sont en possession de balle, bien décidés à tenter quelque chose. Les pères Julie et Jéricho s.j. remontent le terrain en alignant quelques passes de belle facture. Sur la droite, le père Constantinou est démarqué ; le séminariste Francart, que tout le monde ici appelle Patate, je vous laisse deviner pourquoi, est seul dans le rectangle et agite les bras pour recevoir le ballon. Malheureusement pour lui, il n’obtient qu’un coup de coude de Coco Rococo, le rugueux arrière central des Mafieux, revenu défendre ses couleurs avec ses cent dix kilos et toute la hargne qu’on leur connaît.

Les Jèzes ont cependant toujours la balle, Julie s.j. combine avec Constantinou s.j., celui-ci rentre dans le jeu, passe le docteur Boka, ailier de formation mais replacé par Marzineau au poste d’arrière droit où on ne peut pas vraiment dire qu’il excelle. Constantinou s.j. encore, il s’avance, il tire, le ballon se dirige vers la lucarne et… Chers
auditeurs, c’est incroyable, tout le monde ici voyait déjà les filets trembler. Mais que s’est-il passé ? On a entendu un coup de feu et le ballon est retombé tout flapi juste devant la ligne de but. Voici un fait de match qui risque de peser lourd dans le décompte final !

M. Brancaleone accourt pour s’enquérir des faits auprès d’Outchj Outchjinson, le portier mafieux qui, sur ce coup-là, était battu. Un coup d’œil du côté des bancs : le père Apathie s’est levé, il monte sur le terrain pour engueuler l’arbitre, celui-ci lui indique les tribunes où l’imbécile en soutane finira la rencontre. Marzineau, quant à lui, essuie tranquillement le canon de son revolver avec la manche de son veston. Vraiment, chers auditeurs, j’en suis toujours à me demander comment ce but n’a pas été inscrit.

Ce n’est pas fini : les pères Cagoule et Palok s.j. s’en prennent eux aussi à l’arbitre et, oh là là, sainte Marie mère de Dieu, mais ce sont des choses qu’on ne voudrait jamais voir sur un terrain de foot, quel exemple ces joueurs donnent-ils à nos enfants ? M. Brancaleone a pris des coups, il a la figure en sang. J’ai bien peur qu’il ne puisse pas continuer à arbitrer la rencontre. Carton rouge pour les deux défenseurs centraux du SJ Foutebol !

Et voici les grenouilles à neuf sur le terrain alors qu’il reste à peine vingt minutes à jouer. Vont-ils pouvoir faire autre chose que défendre, à présent ? Permettez-moi d’en douter, chers auditeurs, d’autant plus que c’est Georges Marzineau Jr. lui-même qui reprend le flambeau de l’arbitrage, Brancaleone étant, si je puis dire, hors-jeu.

[…]

À présent, chers auditeurs, il n’y en a plus que pour les briseurs de jambe ; les curés sont repliés depuis une bonne dizaine de minutes dans leur partie du terrain, alors que la défense entière du FC Malavita a entrepris une partie de belote au niveau du rond central. Ce n’est certainement pas ainsi que les mafieux vont briser le catenacio vaticanesque. L’arbitre et entraîneur de cette fin de rencontre ne semble pas s’en formaliser, d’autant plus que les siens sont partis à l’assaut du but chrétien. Polype passe deux jésuites qui ne s’en relèvent pas, il donne le ballon sur sa gauche à Episiotome, le brésilien, qui dribble et entre dans la surface de réparation ; il est légèrement gêné par le séminariste Patch, un des grands espoirs de sa génération, et il tombe au beau milieu du grand rectangle. Tout le monde se tourne vers l’arbitre, qui sort un carton rouge et accorde un pénalty aux Mafieux.

Mesdames et messieurs les auditeurs, la tension est à son comble parmi l’assistance pourtant clairsemée du stade. Si les mafieux inscrivent ce but, on pourra parler d’un véritable hold-up étant donné la bravoure et la volonté de fer qu’ont affiché les adeptes du cannibalisme religieux. C’est le spécialiste des phases arrêtées Tom Perlouze qui va botter ce coup de réparation. Dans les cages, Grenier tremble de toutes ses maigres jambes de séminariste. Les supporters mafieux l’insultent en flamand en espérant qu’il flanche. Perlouze s’élance, ajuste son tir, il prend Grenier à contre-pied et oh ! Ce n’est pas vrai ! Le tir échoue sur le poteau. Décidément, cette balle ne veut pas rentrer.

En désespoir de cause, Outchj Outchjinson, qui a remonté l’entièreté du terrain pour venir donner du poids dans le rectangle adverse y fait le ménage, à grand renfort d’un objet totalement incongru et non règlementaire puisqu’il s’agit d’une batte de base-ball. Chers auditeurs, il n’y a plus un jésuite debout, et devant le portier Grenier, la boue graisseuse a fait place à une mare de sang et de dents ; pourvu que personne ne se fasse mal sur cette surface à l’aspect pour le moins douteux. Les Mafieux sont, en quelques passes, à nouveau devant le but de Grenier, M. Marzineau regarde son chrono, il porte son sifflet à la bouche, depuis le côté droit, Episiotome centre, Outchj se détend, il se laisse retomber de tout son poids sur le gardien adverse, et Gino Maraviglia en profite pour pousser la balle dans le goal adverse avec un petit geste technique
superflu mais néanmoins réussi, alors que M. Marzineau siffle la fin de cette deuxième mi-temps. Dans les gradins, les scouts se lèvent et se dirigent la tête basse vers la sortie, alors qu’on entend déjà les hurlements de joie et les chants barbares de l’amicale délinquante venue supporter la bande à Marzi.

Les Mafieux s’imposent donc au bout de la douleur dans ce match qui n’aura certes pas été un grand match de football, ni même une grande publicité pour le sport en général, mais qui aura au moins eu le mérite de respecter la logique et de sauver l’honneur si précieux des hommes de main, qui portent si bien leur nom. FC Malavita 1 – 0 SJ Foutebol. Depuis le stade de la JS Pierreuse, Juan Lapereau pour Radio Présages.

 

Pascal Leclercq

 

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