Prendre religieusement des bonnes résolutions
pour le nouvel an ?

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Les excès commis en période de fêtes – les repas copieux, les gueules de bois interminables, les dépenses en cadeaux futiles… – précèdent toujours l’arrivée d’une nouvelle année qu’on aura pris soin d’investir en bonnes résolutions diverses. Il s’agira d’améliorer notre vie, notre santé – de réformer un peu nos existences pour soulager nos consciences. Ce drôle de rituel du grand projet intime pour l’année qui vient tient-il de l’examen de conscience d’ordre religieux ou du bilan personnel désacralisé?

Depuis l’antiquité, dans la plupart des sociétés connues, la célébration du nouvel an représentait un moment de réflexion, de bilan des actions inappropriées de la période qui vient de passer – avec la fin ultime de renouveler la consécration aux Dieux ou d’obtenir leur pardon ou leurs faveurs. C’est le cas de l’Akhet de l’Egypte Antique, du Roch Hachana juif, de l’Awal muharran musulman ou du Nourouz perse. Depuis très longtemps, le moment apparaît opportun pour méditer ses comportements passés et prendre les résolutions qui s’imposent en vue de faire la paix avec les Dieux et de se soumettre à leurs exigences.

Le Roch Hachana juif inaugure une période de dix jours de pénitence, les deux premiers étant consacrés à une réflexion sur son orientation dans la vie en s’en remettant au jugement de l’autorité divine – et aussi à la prise de bonnes résolutions. En point de mire de ce temps de remise en question : Yom Kippur, le Grand Pardon. D’un autre côté, la tradition musulmane commémore l’hégire (ou émigration du prophète Muhammad) dans le mois Muharran, le premier mois de son calendrier, juste après le mois de Ramadan – marqué par les privations. Chaque musulman doit accueillir le nouvel an avec la résolution et la détermination nécessaires pour renoncer à ce que Dieu a interdit – ils seront interrogés à ce sujet le jour du jugement.

Dans le christianisme, le nouvel an n’est soumis à aucun examen de conscience spécifique – cette fête existe juste parce qu’elle représente le début du calendrier, marqué par le jour de la circoncision de Jésus et de la solennité de Marie, mère du fils de Seigneur. Mais il n’existe, dans les écritures, aucun précepte qui relie cette journée à la prise de bonnes résolutions – certes, le deuxième commandement de l’église prêche l’obligation de confesser ses péchés au moins une fois par an, mais sans préciser de date.

Il n’est pas impossible que la coutume de prendre des bonnes résolutions dès que le premier janvier pointe le bout de son nez, très bien implantée dans les sociétés chrétiennes, ait été adoptée sous l’influence du judaïsme ou l’Islam – mais aussi sous celle des croyances mythiques qui identifiaient cette période du nouvel an comme un temps de réparation et de renouvellement, une réaffirmation périodique. Les Babyloniens, par exemple, avaient pour coutume de commencer l’année par une célébration lors de laquelle on dressait une liste de bonnes résolutions (payer ses dettes, aider le voisin, ou rendre les objets empruntés). Deux siècles plus tard, les Romains consacraient tout le premier mois de l’année au Dieu Janus qu’ils représentaient avec une tête à deux visages : l’un pour contempler le passé, l’autre pour regarder vers le futur. Ils s’en remettaient à lui afin de se faire pardonner pour leurs mauvaises conduites tout en lui promettant d’améliorer leur comportement.

Résolus au changement

D’origines diverses, cette habitude de la bonne résolution a conquis l’imaginaire occidental. Et son revers, la notion d’erreur ou de faute, continue de hanter toutes nos prises de décisions – bien après la fin janvier. Qu’est-ce qui nous pousse à vouloir nous auto-corriger de la sorte?

Dans « Le Gouvernement de soi même », Antoin Eymieu, jésuite spécialisé en psychologie, explique que cela pourrait avoir trait à l’essence de l’homme : « prendre une résolution, c’est
en effet voir avec sa raison et vouloir avec sa liberté ce qu’il faut faire. C’est donc d’abord la condition indispensable de tout progrès, puisqu’il faut, pour progresser, se donner un but avec sa raison et y adapter des moyens avec sa liberté.
» Cet auteur oppose les résolutions aux poussées de l’instinct : notre capacité de se fixer des buts et de les atteindre nous différencierait des animaux. La « prise de résolutions » est indispensable pour le fonctionnement de la société. Et Eymieu de prendre l’exemple des forces de l’ordre, des avocats, des médecins, pour expliquer que s’ils n’étaient pas résolus à accomplir convenablement leur tâche, la société s’effondrerait.

Pour Eymieu, la société ressemble à un château de cartes où chaque personne a sa place et ses devoirs. La résolution de chacun des membres, c’est la colle qui tient l’ensemble : elle doit être « continuelle, raisonnée et enfoncée dans la réalité la plus concrète ». Nos petits rituels de fin d’année fonctionneraient donc comme une machine à produire du lien social? Et la croyance dans ce sentiment de « faute » (conséquence d’un comportement à modifier) deviendrait alors la condition sine qua non pour permettre aux humains de vivre en société…

Mais en quoi décider de perdre du poids, de faire un voyage, d’arrêter la cigarette ou de payer ses dettes pourrait-il contribuer à générer un « ordre spécifique » ? En quoi le fait d’être « quelqu’un de mieux l’année prochaine » coopère-t-il au maintien de la société commune ?

Accréditer l’ordre du monde ?

Tout se passe comme si toutes ces ambitions typiques du début de l’année tentaient, avec un peu de désespoir, de combler le gouffre qui nous sépare de l’image d’un citoyen modèle, reflet ambivalent des normes de la communauté passées au crible de notre propre regard. On dirait que, fatigués de n’avoir pas réussi à changer la manière dont la société se conçoit, nous décidons finalement de répondre aux injonctions que les institutions collectives nous envoient en permanence. Leur permettant, au passage, de voir leur légitimité en partie reconfirmée. Nos bonnes résolutions entérineraient l’ordre du monde!

Pendant de longs mois, nous vivons l’impossibilité de réaliser l’image de la parfaite mère/travailleuse dynamique qui fait du sport, cuisine bio et joue au moins une heure par jour avec ses enfants – tout en restant toujours impeccablement coiffée mais l’air de rien, fringuée dans un style hype, cool et fair-trade en même temps. Une improbable hybride entre Joëlle Milquet, Vanessa Paradis et Mary Poppins. Tellement improbable qu’on n’y arrive pas… Mais au moment des bilans et des projets, on décide à nouveau de changer sa méthode de travail, de s’acheter un livre de cuisine, de prendre soin de soi et des gosses puis de se détendre. Et c’est reparti pour un tour!

En définitive, tout ce que nous tentons, c’est de nous débarrasser de la culpabilité générée par notre incapacité à nous conformer aux modèles sociaux. Nous voulons donc donner de nouveaux gages de crédit pour (faire) oublier onze longs mois d’échec, et nous promettons de faire beaucoup mieux ce coup-ci. L’enjeu est bien plus de taille qu’il n’y parait puisqu’il s’agit de garder le contact avec l’ordre social – qui se trouve d’ailleurs réaffirmé par ce rituel mal identifié en tant que tel. Nous remettons au pouvoir un imaginaire qui nous impuissante. Tout ça ne participe certes pas d’un examen de conscience religieux au sens strict, mais tient pourtant de l’acte de foi – en une morale, en une vision que la société se donne d’elle-même et de ses membres. Et c’est bien une sorte de « mea culpa » que nous prononçons, en creux, à chaque Saint-Sylvestre : nous confessons publiquement tous nos manquements aux codes sociaux en vigueur. Le pardon, la mauvaise conscience et la culpabilité continuent de fonctionner dans l’obsession moderne du bilan personnel – auquel il ne manque d’une certaine manière que le nom pour se vivre comme une religion.

 

Marta
Luceño

 

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