Jeannine explore le quotidien

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Il y a quelques semaines, une grande enveloppe se trouvait dans le courrier adressé à notre magazine. Elle avait été glissée dans notre boîte aux lettres par son destinataire originel, Hubert B. – lecteur de notre périodique et vieil ami de la rédaction, qui n’hésite jamais à puiser dans son expérience et dans son savoir quand ceux-ci peuvent se frotter à l’histoire des luttes ouvrières ou des mouvements sociaux. L’enveloppe contenait un petit billet interrogatif, « Ceci pourrait-il intéresser les lecteurs de votre publication ? », ainsi qu’un texte de plus de trois pages sobrement intitulé « octobre 2011 ». Ce dernier portait la signature de Jeannine Dubois – 84 ans, habitante de la ceinture ouvrière liégeoise.

À la lecture du document, nous découvrons un discours qui s’applique résolument à penser la situation critique de l’industrie locale et ses implications politiques. Le contexte présent s’y reconstruit en faisant appel à une histoire méconnue ou souvent passée sous silence. La voix qui porte cette parole se montre lucide et aiguisée. Elle ne faiblit jamais — et certainement pas au moment de conclure, en affrontant la question de sa légitimité : « vous me jugez trop grave, trop pessimiste, trop vieille, trop ignorante, trop naïve peut-être? Et femme par-dessus le marché! C’est vrai, de quoi je me mêle? J’avoue, je ne suis pas qualifiée pour exposer mes peurs, mes doutes, mes souhaits, mais je ne peux m’en empêcher. Je dois laisser ça aux experts. Il en pleut ».

Cet automne 2011, si doux, si clément, est cependant douloureux pour notre population.

Triste, sombre, incertain. Le désarroi règne, envahit les foyers. Pour certains, il s’agit d’une vraie tragédie. L’inquiétude grandit chez les métallos, l’emploi est rare dans la région.

« Ils » dégraissent? Non, ils foutent le camp! La pièce est finie. Les dés sont jetés. On retire ses pions. Les travailleurs étaient les figurants, d’autres tiraient les ficelles. Les voilà, laissés pour compte. Les syndicats clament leur indignation, leur courroux, annoncent des ripostes, des nouveaux projets (?), fourbissent leurs armes. Des politiques veulent rassurer, des solutions existent disent-ils, nationalisation? Autre partenaire? Nouveau départ? Pour où? Avec qui, pour qui, pourquoi ??? Pour un nouveau bonheur dispensé par l’industrie?

Les commentaires des médias vont bon train… En fait, ce qui prime pour Mittal… et tous les autres, c’est l’efficacité, jamais le social.

Ce qui importe, ce qui est essentiel, c’est vendre, encore vendre, et vendre des produits qui génèrent de gros profits, peu importe la marchandise, qu’elle soit nocive, superflue, utile, criminelle, dangereuse. Ils n’en ont rien à foutre!

Le profit, c’est-à-dire la religion du capitalisme, est essentiel à sa vie, sa longévité. Si, par hasard, pris d’un remord (!), d’une lassitude, d’une erreur, il n’agit plus de cette façon, il atteint un autre statut. Il n’est plus capitaliste. Pour vivre, survivre, il fait appel à ses pulsions vitales. Ce système d’accumulation des profits est son identité et pour se donner bonne conscience, il dit agir pour le bien de l’humanité.

L’empire Arcelor ira là où le profit sera supérieur. C’est son rôle, sa définition, sa personnalité. L’économie, c’est l’efficacité, un point c’est tout. Et ce système est généralisé à l’ensemble de l’humanité. Tout est commerce. C’est le règne de la valeur marchande. Tout se mesure aujourd’hui à l’aune du marché. La loi de celui-ci remplace la loi qui n’est plus faite pour l ‘homme mais pour le marché et ses droits.

Revenons à la sidérurgie liégeoise. Au « » qui, nous dit-on, sera sacrifié. C’est un premier acte.

J’ai entendu à la radio cette déclaration: «Avant, nous étions dirigés par de vrais industriels. » Je n’ai pas compris cette phrase. Que veut-elle dire? De tout temps,
ils ont œuvré pour leurs intérêts, cela va de soi. Les méthodes changent et évoluent avec la science. Mittal est de son temps, acquis aux idées nouvelles, méthodes peu scrupuleuses du sang neuf en quelque sorte. John Cockerill, quant à lui, est né en Angleterre, berceau de la révolution industrielle. Le voilà qui s’installe dans une humble bourgade, peu peuplée, attiré par le fleuve, le charbon présent dans les sous-sols, et l’espace nécessaire à ses projets. Je ne crois pas que cela soit pour les beaux yeux du peu de population de la région à cette époque.

John Cockerill installé, la population s’accroît. Des valets de ferme de la Hesbaye, du Limbourg, débarquent et viennent grossir les rangs.

Arrivent ensuite des habitants des Flandres. L’industrie s’étend, achat des lieux boisés, des espaces forestiers et des châteaux. Des belles fleurs surgissent de terre ; des hauts-fourneaux, des ateliers, des fours à puddler, des laminoirs s’érigent.

De hautes cheminées transforment le paysage, l’envahissent de fumées grises et crachent des flammes, vomissent des effluves qui retombent en poussières grises et toxiques et s’installent dans une humble bourgade, l’exploitation du charbon, la sidérurgie, la construction mécanique et des aciéries.

Tout un peuple de travailleurs, père, mère souvent et enfants de huit, neuf ans, pour de longues journées de travail. Le bruit, la chaleur, les accidents mortels, les salaires bas, la peur du grisou et la rigueur des répressions à la moindre revendication, voilà le lot des ouvriers dirigés par un vrai industriel.

En 1886, le peuple a faim, ses conditions de salaire sont déplorables. Deux francs, quatre-vingts centimes pour quatorze heures de travail! Tilleur, Seraing, Ougrée, communes martyres, c’est la condition ouvrière, sous un vrai industriel! Une vie misérable et précaire. Devant les protestations du personnel et les arrêts de travail surgit déjà le compromis, le suffrage universel sitôt installé est rongé par le vote plural. 

Le capitalisme en marche transforme les valeurs des populations rurales et ouvrières, cela leur est indispensable, nécessaire pour la marche de leurs affaires. Le lien social se dilue. Cette création artificielle d’autres valeurs est un fait. Où nous mènera-t-elle, cette marche étrange d’un monde où l’argent semble avoir détruit les rapports humains? Ce règne de la religion de la croissance légitime la production industrielle tout azimut. Nous sommes les petites mains de cet état de choses. Les conséquences de cette industrialisation menacent toute la planète… et les hommes. Nous serons soumis à devoir évaluer les risques, les subir … ou les refuser, comment et avec qui ?

Autre phrase entendue à la radio: «Notre tâche aujourd’hui est de canaliser les luttes ». Quel est, ici, le sens du verbe canaliser? Dans une telle situation, il peut être pluriel. L’avenir nous le dira.

Oui, ils partiront, laisseront derrière eux, après leur passage, d’immenses terrains pollués, à grande profondeur, d’innombrables friches, des habitations délabrées, vandalisées, en piteux état, des commerces fermés. Des pancartes «A VENDRE» fleurissent parmi des populations démunies, résignées dans une vie (!) rétrécie.

Que deviendront-ils dans ces lieux dévastés, pollués? La convalescence sera longue. Dans ce genre de dégâts, de laideurs, de désert intellectuel, il y a de fortes chances que des pratiques délinquantes se développent. Chance n’est guère le mot approprié.

Et surgit une contradiction. Privé de son labeur dangereux, polluant, l’ouvrier qui ne possède que sa force de travail et la vend, n’a pas le choix. Il vend sa force, sa santé et son temps. Comment va-t-il vivre cette relation complexe? Cette perte, cette réalité, très douloureuse, est contraignante dans une société de consommation à outrance, où tout est commerce. Il « échappe» à un dur labeur, mais le voilà démuni financièrement, oisif, peu fier. Va-t-il regretter son travail, son
travail pénible et le départ de MittaI? Celui-ci a-t-il la conscience de ce désastre humain ? Je ne le crois pas. Le capital et ses représentants ne possèdent pas le monopole du cœur que je sache? Ou alors c’est bien caché.

Existe-t-il aujourd’hui des forces, des désirs, des capacités pour défendre une autre politique? Je l’ignore, même si je le souhaite.

Vous me jugez trop grave, trop pessimiste, trop vieille, trop ignorante, trop naïve peut-être? Et femme par-dessus le marché! C’est vrai, de quoi je me mêle?

J’avoue, je ne suis pas qualifiée pour expo-ser mes peurs, mes doutes, mes souhaits, mais je ne peux m’en empêcher. Je dois laisser ça aux experts. Il en pleut.

C’est très gentil de m’avoir lue. Je voulais parler des gens de peu, les gens ordinaires, et des préoccupations de ce milieu populaire, de ses aléas, de ses peines, de ses contradictions. J’ai oublié de vous entretenir de ses joies, de son humour, de son ironie. C’est peut-être là que résident leurs forces, mais d’autres se suicident …

 

Jeannine DUBOIS, 84 ans, exploratrice du quotidien

 

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