Luttes ludiques

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Dès la fin des années 90, de nouveaux groupes activistes vont utiliser médias et nouveaux médias pour ouvrir le champ du buzz et du «hoax » (canular, littéralement : tour de passe-passe) à des objectifs politiques. Ainsi, un collectif de précaires italiens crée de toutes pièces une figure de jeune styliste, Serpica Naro, pour tourner en dérision le monde de la mode et dénoncer la précarité à outrance des petites mains qu’elle exploite. Adorateurs de Saint-Précaire et adeptes de l’Eglise de la Très Sainte Consommation singent les rituels religieux. Cette militance décalée est l’héritière des happenings des seventies, un art de la guérilla dont les figures de Noël Godin, Jan Bucquoy ou encore Laurent d’Ursel sont sans doute les plus connues en Belgique, et dont le cabaret du Cirque Divers (1977-1999) à Liège fut un des incubateurs. L’artivisme est l’art des contestataires, l’art festif des collectifs décidés à réenchanter la vie, ou encore celui de la résistance esthétique à la publicité et à la privatisation de l’espace public. Ces « interventionnistes », qui se réclament volontiers de mouvements artistiques radicaux dada, punk ou situationnistes, se retrouvent dans les mouvances de l’anti-pub, où ils pratiquent le « subvertising » (détournement publicitaire), ou dans l’« hacktivisme » (piraterie informatique politique). Ce nouvel activisme, en rupture avec les postures et la phraséologie « gauchiste » de jadis, pratique l’ironie, la dérision et l’auto-dérision, et fait émerger un nouveau type d’action politique, un style «mauvais genre » à l’heure du « reflux des idéologies ». Sur la trame ancienne du carnaval, on a pu voir, dans la foulée des manifestations de Seattle en 1999, une armée de clowns affronter la police dans les manifestations par la caricature et l’imitation, tandis que les « Yes Men » dénoncent le libéralisme par le canular élevé au rang de l’art. Rappelons-nous leur site pirate du GATT qui leur permit de se faire inviter en lieu et place des porte-parole officiels de l’OMC. Depuis 2006, les militants parisiens de « Jeudi-Noir » s’invitent régulièrement aux visites collectives d’appartement, pour y festoyer et jouer aux candidats à la location que ces galériens du logement ne pourront jamais s’offrir sans une régulation du marché de l’immobilier. Certes, régulièrement, par souci d’information ou en contrepoint, C4 a donné la parole à des représentants syndicaux et des partis politiques. Mais plutôt que la figure du militant classique, rationnel, progressiste et revendicatif, c’est toute une génération de nouveaux militants et collectifs décalés et subversifs que l’on a pu croiser au fil des pages depuis vingt ans. En cela, C4 est résolument l’héritier des trublions du Cirque Divers, « Grand Jardiniers du Paradoxe et du Mensonge Universel ».

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