Le regard de/sur l’autre au fil des années : de l’individuel au collectif

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Au milieu des années 90, plusieurs collectifs de défense des droits des « sans-papiers» et des immigrés voient le jour un peu partout en Belgique, suite à de nombreux scandales et drames humains.

Au même moment, les médias commencent à relayer la question des « immigrés clandestins » . La représentation de ces derniers se limitera, comme maintenant d’ailleurs, à une généralisation qui n’échappe pas à l’altérisation 1. Dans ce contexte, C4, lance « Eux parmi nous » qui se détache du «modus operandi» en vigueur dans la presse. Laurence Vanpaeschen, initiatrice de cette rubrique, adopte une méthode inductive pour s’intéresser à la vie quotidienne très concrète des sans-papiers, à une époque où arrestations et déportations se multiplient.

« L’idée est venue lors d’un comité de rédaction. Moi, ça m’intéressait, donc on a commencé un peu au hasard des rencontres que je pouvais faire, ou alors je cherchais des personnes en interrogeant les gens autour de moi pour savoir s’ils connaissaient quelqu’un qui venait d’ailleurs. L’idée était de réaliser des portraits de personnes différentes, de toutes nationalités… » se souvient Laurence. Ainsi paraît en 1993 le premier « Eux parmi nous » incarné par Georges, Togolais réfugié en Belgique, qui avait fui son pays en 1991 pour des raisons politiques. « Pour un candidat réfugié, l’intégration est très difficile. L’ordre de partir peut arriver à tout moment, et puis on court tout le temps pour des démarches administratives. Même si ça paraît absurde, on n’a pas le temps non plus de s’intégrer » 2 affirmait-il lors de sa rencontre avec C4.

Son histoire personnelle, ses propos, son récit de vie, ainsi que ceux des autres interviewés, composent le récit de de ce(s) peuple(s) invisible(s) qui partout en Europe vi(ven)t dans des conditions similaires. «On voulait déconstruire ce qui se faisait habituellement : parler de l’ensemble, sans jamais voir les histoires particulières. Nous pensions que c’était extrêmement important de partir de celles-ci parce que ce sont elles qui, toutes ensembles, constituent le problème des migrations – avec tout ce que cela englobe comme considérations politiques, sociales, économiques. Les liens se font entre des personnes, des liens entre des particularités, et on voulait partir de là. Si tu ne repars pas de la personne qui est là, comment veux-tu connaître le monde ? ».

À travers les rencontres avec des immigrés, pas forcément des sans-papiers, « Eux parmi nous » a retracé quelques moments de l’histoire contemporaine : le génocide des Juifs avec Leica Buhbinder, originaire de Moldavie, qui avait vécu l’horreur du camps d’Auschwitz; l’histoire de l’immigration italienne à travers le récit d’Elise Tamburrini; celle de l’Algérie avec la vie d’un journaliste qui a dû fuir son pays; une partie de celle de la Turquie, de l’Inde, d’Haïti. Un cheminement qui passera aussi par l’Espagne, le Chili, etc. « Tous les conflits, les questions politiques et économiques mêlés avec des questions personnelles, l’histoire du monde à travers celle des gens » ajoute la journaliste.

La méthode d’« Eux parmi nous » s’intègre parfaitement dans la démarche du magazine. « Ça a toujours un peu été comme cela dans C4 : donner la parole aux gens qu’on entendait peu dans la presse habituellement – les précaires, les personnes les plus fragilisées… On ne voulait pas entrer dans le même discours qu’on entendait tout le temps, ne plus parler des étrangers, des immigrants, mais dire qui ils et elles sont, et leur donner la parole. » En contraste avec les récits généralisant de la presse mainstream, qui ne
parlaient alors que des expulsions de «sans-papiers», sans tenir compte de la vie des individus, ou qui opéraient une déshumanisation dans leurs discours, de faire connaître . « Tout était dépersonnalisé, ce qui permettait justement, en les déshumanisant, de mettre en œuvre des politiques proprement odieuses qui ne tiennent pas compte de la personne. Quand tu dis : « on enferme les illégaux, parce que c’est pas bien d’être illégal et la Belgique ne peut pas accueillir toute la misère du monde… » ça peut passer auprès des gens. C’est différent si tu dis « ce ne sont pas des illégaux, ce n’est pas toute la misère du monde, ce sont des personnes ! On expulse Fatoumata, Semira, Mohammed et voilà l’histoire de chacun. Et maintenant que vous connaissez son histoire, trouvez-vous toujours normal qu’on l’enferme et qu’on l’expulse ? ».

Et puis, les médias de masse vont un peu changer de point de vue poussés par les luttes, très manifestes, du Collectif contre les expulsions : « La parole qu’on a tenté de diffuser pour rendre visible le fait que Semira Adamu a été tuée a réussi à toucher les ‘grandes’ rédactions : là , elle ne pouvaient plus dire ‘une illégale est malheureusement décédée’, Non! C’était Semira dont nous avions parlé, on avait diffusé son histoire un petit peu partout. Mais malheureusement, c’est retombé dans le discours déshumanisant… même s’il reste des journalistes qui font de bons articles, on continue à tenir un discours négatif qui parle des ‘illégaux’, ‘d’afflux’, ‘de crise de demandeurs d’asile…’ et pas des personnes ».

Au-delà de la démarche, « Eux parmi nous » a consitué une excellente opportunité de jeter les bases d’articles de fond sur des questions liées à l’immigration. « À partir de cas concrets, on a commencé à enquêter sur certains aspects de la loi sur l’immigration. Par exemple, un jeune Marocain de 25 ans, né en Belgique, qui par un imbroglio administratif se retrouvait sans nationalité belge. Il avait reçu un ordre de quitter le territoire et risquait d’être expulsé au Maroc, pays qu’il ne connaissait même pas. Il est venu à C4 avec sa copine, qui avait lancé une mobilisation, après j’ai écrit un ou deux articles sur son histoire » se souvient Laurence.

Avec le temps, les articles ne suffiront plus à explorer la question : « C4 sortira du journalisme pur et commencera ainsi à se fondre davantage dans l’activisme.Les portraits et les articles de fond ont été une conjugaison évidente entre ce qui se faisait à C4 et ce qui se faisait ailleurs sur les sans-papiers : ça a été une rencontre, un moment propice, avec les mouvements de lutte qui refusent ce mode de fonctionnement. » Le magazine a collaboré à diverses actions de sensibilisation qui ont été mises en place par des collectifs « On a lancé une campagne contre les centres fermés, qui comprenait des visites guidées d’un centre, tout à fait dans le style C4. On avait fait plusieurs excursions avec une centaine de lecteurs qui s’étaient sentis interpellés par les articles. Ils se rendaient en bus au centre fermé et suivaient les explications des experts sur la question du droit d’asile, de l’immigration. » A partir de là, des liens se sont créés avec le « Collectif Contre les Expulsions » qui s’était formé à Bruxelles. Suite à ces visites guidées, un autre collectif a vu le jour à Liège, le CRACPE («Collectif de résistance aux centres pour étrangers»).

En 1998, Laurence Vanpaeschen décide de suivre d’autres chemins professionnels, mais son passage par C4 et les nombreuses rencontres avec des immigrants ont marqué son parcours. « ‘Eux parmi nous’ m’a mené à l’activisme, le fait de rencontrer tous les mois des personnes qui sortent de l’invisibilité, qui me racontent leur quotidien, les obstacles terribles pour avoir un statut, m’a révoltée et ça m’a menée à rejoindre le Collectif Contre les Expulsions, à m’engager dans un type d’action plus direct. » La rédaction de C4 continuera à s’inquiéter de la question des migrations et des sans-papiers. « Ça reste une
thématique essentielle dans C4 – comme les pages sur le chômage. Il y a clairement eu une évolution, dûe aussi à ceux qui travaillent pour le magazine. On continue à donner une grande place à la parole directe des personnes mais, par rapport aux migrants, je dirais que ce n’est plus forcement abordé de la même manière. Dans certains articles, C4 a évolué vers une analyse qui se fait davantage en termes de « précarité » et de « précaires», et parmi ceux-ci, il y a la question du migrant, des raisons de la migration et de la situation de la migration ici.
»

 

Propos recueillis par M. L.

 

Notes:

  1.  Le terme désigne un processus de hiérarchisation qui vise à mettre (bien clairement) les uns derrière les autres.
  2. Le 22 septembre 1998, les gendarmes en charge de son expulsion assassine Semira, 20 ans. Ils l’étouffe avec un coussin – selon une technique habituellement en usage.
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