Vingt ans… Quel devenir ?

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« L’idée d’un changement de société est devenue impossible à penser, et d’ailleurs personne n’avance sur le sujet. Nous sommes condamnés à vivre dans le monde où nous vivons. »

François Furet, année de ma naissance

« Le sens de l’histoire lui-même n’a pas lieu seulement sur la scène historique, dans les hauts faits et les méfaits des agents ou des acteurs qui s’y illustrent, mais aussi dans le sentiment des spectateurs obscurs et lointains (la salle de l’histoire) qui les regardent, les entendent, et qui distinguent dans le bruit et la fureur des res gestae ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. »

J.-F. Lyotard, « L’enthousiasme », un an après

Un « nous », le devenir

Notre existence, celle des bipèdes surgis au crépuscule du triste siècle dernier, peut être décrite comme celle qui vient toujours « après ». Trop tard. Toujours déjà passée.

Condition postmoderne a pu écrire J.-F. Lyotard : celle qui se caractérise par « la fin des grands récits », par l’essoufflement de toute perspective globale quant à ce que nos aïeux ont pu appeler « Histoire » ou « Savoir ». Fin de l’Histoire, fin des idéologies, fin des utopies, fin du mythe du progrès, …

Nous baignerions enfin dans les eaux tièdes de la Fin, dans l’amniotique liquide des démocraties libérales, chantres de la mesure et de la bonne gouvernance du troupeau humain. On gère!

Après les camps de la mort rationalisée, après les folies guerrières de quelques illuminés, après les théories et les techniques mises au service des pires atrocités, on ne peut plus faire les malins : on nous demandera simplement de jouir, d’un peu travailler, de nous divertir. 1

There Is No Alternative. « Nous » sommes venus au monde dans cette terreur molle, cette démocrature auto-glorificatrice.

Nos affects passionnés pour d’autres mondes possibles sont priés de se laisser canaliser dans un fade contentement. Le désir proliférant, la révolte viscérale, les raisons de la colère sont renvoyés au mieux à l’imaginaire, sinon à l’impossible meurtrier.

Voici venu le temps des rires et des champs nihilistes… : tout est dans tout, tout se vaut, et chacun son opinion. Nous pouvons tout dire, tout penser, mais surtout- surtout !- que rien ne change vraiment.

Misère de l’absence de misère ?

Foutaises.

Nous avons près de vingt ans, ces années v(i)olées.

« Jouissez ! » (du néo-fascisme)

« Jouissez ! » Voilà la pire des injonctions, la plus perverses des répressions 2. Ce qui contrevient à une telle « invitation » se voit directement codifié comme une pente d’enfant gâté. Gâtés? Abîmés en fait…

« Nous », ce que nous vivons avec tremblement, c’est l’administration du désastre, la gestion de la catastrophe, la plus extrême séparation, la normalose dépressive des métropoles, une innommable dé-filiation d’avec les acteurs des luttes passées nous plongeant dans l’incapacité léthargique de rencontrer quelque territoire d’action un peu plus large qu’une souscription à telle ONG ou l’achat d’une marque de café équitable et biologique.

Ce n’est pas nouveau, certes. Mais c’est de là que nous partons : de cette congélation des possibles diagnostiquée par P.P.Pasolini sous le nom de néo-fascisme. C’est-à-dire, fondamentalement, une machine capable de recycler les codes d’émancipation en
axiomes de répression. Les frontières qui définissent ce nouveau régime de pouvoir sont extrêmement difficiles à circonscrire.

Comme si le Capital était devenu, au terme du long processus historique d’auto-accomplissement de l’Occident, la figure destinale et naturelle, débordant les limites des Etats jusqu’à s’étendre au monde dans sa globalité, aux confins de la Terre.

Comme si l’Occident se mondialisait tout y en disparaissant lui-même, entraînant avec lui la figure de la démocratie telle qu’elle s’était jusque-là réalisée en lui, accouchant ainsi d’une étrange figure du pouvoir, trans-étatique et trans-nationale, que le vocable même de démocratie ne parviendrait plus à nommer.

Comme si en fin de compte la globalisation du monde par le capitalisme contemporain avait subrepticement – à mesure que les Grands Récits d’émancipation politique de la Modernité s’étaient les uns après les autres exténués et effondrés – occupé le lieu vide du pouvoir dit démocratique, en lui substituant le seul « divin marché » 3.

Pris dans ses filets, nous voilà comme envoûtés par ce fonctionnement cyclopéen qui ne laisse rien ni personne indemne, aspirant l’entièreté de l’existence jusqu’au plus profond de son intimité.

Passé glacé, avenir empaqueté :

nous sommes ici

Mais absorber l’adversaire, intégrer la critique, rassembler les marges ne constituent pas la logique interne fatale du capital ainsi que le soutient l’air du temps post-moderne dont nous parlions. Ce poison qui nous fut inoculé du dehors.

Retournement.

Les gloses pro- et rétro-spectives qui saturent l’espace depuis que nous sommes venus au monde, celles du marché et du patrimoine, de l’histoire officielle et de la course à l’innovation, mais aussi de la « résistance » ont en commun leur cécité quant aux ruptures douces, ou écoulements imperceptibles, aux transformations silencieuses.

Elles tracent les figures imposées du passé et de l’avenir, avec leurs leçons et leurs lignes droites, pendant qu’un présent impensable dissimule le feu d’artifice de révolutions grouillantes : nouvelles formes de vie, dispositifs inédits, agencements collectifs, puissances d’expression.

Prospection et rétrospection sont donc nécessairement du côté de la domination, qu’il s’agisse de ne croire qu’au monde tel qu’il est, hérité d’hier et bannissant les possibles, ou de ne croire qu’en un autre monde possible, horizon asymptotique qu’ont fait miroiter à leurs ouailles des générations de prêcheurs.

L’aptitude à croire au monde au sens fort que lui donne G.Deleuze, nous l’acquérons tous les jours : non pas croire en sa transformation ou en sa légitimité en l’état, mais en ses trouées d’où débordent les incontrôlables, en ses béances multiples par lesquelles on peut faire fuir une société dont l’homogénéité n’était qu’illusion.

« Croire au monde », à toute la positivité du désir, consiste avant tout à refuser à la fois de l’accepter aujourd’hui et d’en remettre à demain le chambardement. Double refus qui seul peut commencer de conjurer la honte de ce qui est infligé à « notre génération ».

Minorités, lignes de fuite, puissances des devenirs : ingrédients d’une révolution permanente, sans forme stable : « l’Avenir de l’histoire et le Devenir actuel des gens », disait Deleuze, « ce n’est pas la même chose».

Nous avons près de vingt ans, nous avons tous les âges,… et nous devenons. Les puissances anonymes peuvent s’entendre comme l’autre nom de ce qu’on appelait jadis l’histoire par le bas, l’histoire plurielle des vaincus.

Angelus novus

Notre existence, celle des êtres non-inhumains engendrés au terme du pitoyable vingtième siècle, peut ainsi être produite comme celle qui vient « au milieu». Re-génération. Re-filiation. Rebattage des cartes sur la table du Grand Jeu.

W.Benjamin,
parlant de L’Angelus Novus de P. Klee disait: la « figure enroule et déroule le futur dans le passé », entraîne « l’individu dans l’histoire comme sur le chemin du futur antérieur. ».

Nous devenons ce futur antérieur.

 

Nicolas Zurstrassen

 

Notes:

  1.  Bercés par le « tittytainment … explicite expression forgée par le conseiller du président des Etats-unis d’alors (J.Carter) : un cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant selon lui de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète. La promotion de ce breuvage soporifique allait de pair avec le mythe de la « fin du travail » (J.Rifkin). Nous en voilà bien revenus.
  2.  Comme de nombreux ouvrages de Slavoj Zizek le montrent avec drôlerie, nous serions passés de l’injonction moderne (kantienne) « tu peux parce que tu dois ! » à l’impératif postmoderne – paradoxalement bien plus répressif – « tu dois parce que tu peux ! ».
  3.  Expression de D.-R.Dufour, lequel insiste fort bien sur le « vide » d’un tel pouvoir. Un vide nécessaire cependant aux êtres néotènes que nous sommes, qui peut être comblé de diverses manières, plus ou moins « d’hommestiquantes » ou émancipatoires.
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