Le sport ? Quel Sport ?

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Quel Sport ?, revue théorique, militante et autonome fondée en 2006 critique l’institution, l’idéologie, l’animalisme, le corps sportif – et la sportivisation du monde vécu. Elle critique aussi les activités parasportives telles que la chasse, la pêche, la tauromachie – et ce qu’on nomme les «nouvelles pratiques corporelles » de défonce physique ou d’entretien de soi, de bien-être, de « fun » considéré comme les rejetons de l’institution sportive mondialisée. Rencontre avec Fabien Ollier, son directeur.

 

C4 : Pouvez-vous brièvement présenter la revue «Quel sport » et la situation de celle-ci dans votre singulier parcours ?

Fabien Ollier : Quel Sport ? Continue le travail de la revue Quel Corps ? (1975-1997) fondé par Jean-Marie Brohm : comprendre, dénoncer et organiser la lutte contre la machinerie sportive, fédérer les combattants, promouvoir la théorie critique du sport. Ce n’est pas un hasard si l’acte inaugural de la revue Quel Sport ? fut de mener pendant deux ans la lutte pour le boycott total des J. O. de Pékin au sein du Comité de boycott des J. O. de Pékin (COBOP).

Quel Sport ? ne se donne pas d’autres tâches que de déconstruire les fondements de la propagande et de l’idéologie sportive tout en menant des luttes effectives contre les manifestations spectaculaires de l’aliénation sportive généralisée : Jeux olympiques, Coupes du monde de football et de rugby, Grand prix de F1, etc. Le prochain numéro, le 18/19, qui sortira dès l’ouverture de l’Euro 2012 de football le 8 juin prochain, est d’ailleurs consacré aux dopés du football : ceux des terrains comme ceux des gradins.

 

C4 : Qu’entendez-vous par l’expression de « normatisation répressive des corps et des désirs », concernant le sport ?

 F.O. : Les sportifs que les médias exhibent en train d’agiter bêtement leurs montagnes de muscles ou de livrer avec trois mots de vocabulaire leurs états d’âmes de semi-monstres et leurs recettes de bien-être fortuné à une « populace » abonnée aux passions tristes, ces sportifs donc, d’autant plus encensés qu’ils incarnent la veulerie monumentale de la société du spectacle, offrent à présent les modèles dominants du corps parce que l’institution matériellement dominante, financièrement, technologiquement et idéologiquement dominante sur le corps est l’institution sportive.

Telle une pieuvre dont les tentacules se mêlent à ceux de la pieuvre du travail, le sport mondialisé s’est emparé au fil du XXe siècle de tous les secteurs de la vie et de l’énergie du vivant. Tout ce qui palpite tombe sous sa domination, tout ce qui bouge, tout ce qui fait mouvement est immédiatement phagocyté par le sport : par ses organisations d’encadrement de la jeunesse, par ses méthodes anthropométriques et antropomaximologiques, par ses diverses idéologies corporelles fascisantes et par ses structures de plus en plus crapuleuses qui imposent au monde entier les normes du corps-machine.

Ce procès de sportivisation du corps vivant peut se résumer en une formule marxienne : il s’agit en réalité d’une vampirisation de la force humaine pour créer une valeur marchande spécifique, commercialisable par tous et partout : le record ou la performance sous la forme d’une victoire face au temps, face à l’espace, face à d’autres individus et toujours face à soi-même. En tant que marchandises vivantes mondialisées et hypermédiatisées, les corps sportifs offrent tous les jours le spectacle régressif et infantilisant du muscle massif et agressif, du mental de vainqueur et du langage réifié voire totalitaire.

La force vive, généralement dopée pour valoriser la performance, subit diverses opérations de mortification, d’abstraction, de réification. Managée, coachée, entraînée, mesurée, boostée, carénée, vitaminée, génétiquement modifiée, cette force est en réalité séparée de la totalité affective que forme l’individu vivant plongé dans des
rapports sociaux particuliers et conflictuels. Cette séparation du corps de ses déterminations ontologiques et historiques se déroule dans le cadre d’une fuite en avant insensée, irrationnelle et souvent suicidaire. La force vive, la palpitation paradoxale du corps vivant qui se donne à soi pour devenir subjectivement un habitant singulier du monde, devient alors une chose objectivée, comptabilisée, domestiquée, qu’on fait fructifier le plus possible : en gros, c’est un capital qui rapporte. Devenue chose ou objet, devenue mécanique plus ou moins complexe qui produit des records à battre dans le cadre d’une compétition réglementée universellement, la force vive du corps devient aussi le cadavre du temps et le fantôme de l’espace. Corps disproportionné, corps tuméfié, corps saccagé, corps de douleur permanente, corps-biomachine de guerre, corps évalué en permanence, corps castré spirituellement, corps impersonnel, corps finalement sans corps vécu par un sujet sexué, désirant et conscient, le corps sportif est une abstraction sur pattes, aussi vite oubliée qu’elle fut portée en triomphe sur le devant de la foire aux bestiaux.

Ce modèle de séduction du champion sportif dont le corps-machine n’appartient qu’à des machines à influencer (médecins, coachs, appareils de musculation, systèmes d’optimisation des ressources, répertoires techniques, programmes nutritionnels), c’est celui du corps du record. Il agit en profondeur, notamment sur la jeunesse qu’il contamine par toutes les images de réussite musculaire égoïste et de courses suicidaires à l’exploit.

 

C4 : Comment se nouent (et se dénouent), selon vous, politique (la, le) et sport ?

F.O. : En tant que mode de production particulier de corps et de rapports aux corps le sport produit un lien social particulier au sein de la cité. Et bien entendu, cela n’est pas politiquement anodin de valoriser les corps performants et les rapports corporels compétitifs. L’idéologie sportive a toujours flirté avec la « racialisation » du struggle for life, la « gladiatorisation » du darwinisme social et la vision sociobiologique du monde.

Plus concrètement, en matière de « politique sportive », que s’est-il passé ces derniers mois en France ?

Durant la campagne pour l’élection du Président de la République, le sport a tenu une place éminemment idéologique et totalement démagogique. Le traitement médiatique de cet affrontement électoral n’a pas été très différent en effet de celui d’une compétition sportive acharnée, par exemple un match de football à l’arraché, un sprint à la fin d’un marathon. Discours sportifs et discours électoraux, aussi bavards et creux les uns que les autres, étaient de plus en plus interchangeables. Vue et entendue sous cet angle, la lutte politique pour la conquête de l’Élysée fut dès lors réduite à un « choc » entre athlètes électoraux et supporters colleurs d’affiches, mais aussi à un festival de commentaires débilitants sur les prestations, les « programmes » et « propositions» des candidats, les estimations des instituts de sondage, les micro trottoirs.

La scène politique et au-delà tout l’espace public furent transformés en un vaste ring de catch. Avec la sportivisation totale de la politique, le vainqueur de l’élection n’est plus affublé du prestige que pouvait encore revendiquer le « monarque républicain » des années 1970-1980 ou « l’entrepreneur conquérant » des années 1990-2000 mais de l’auréole du héros sportif capable de fusionner en une seule émotion toutes les vertus du winner. La grande illusion véhiculée par ce type de communication est celle de l’homme providentiel, investi comme tout champion d’une puissance d’action individuelle et d’une « vista» exceptionnelle. L’autre face de cette mystification de masse est évidemment la dépolitisation de la politique et la réduction à l’impuissance politique de celui qui aura pourtant pour mission d’exercer et d’incarner la puissance de l’État…

On a assisté à une sportivisation de l’espace-
temps politique. On a pu vérifier que dans la société des foules solitaires, la psychologie de masse des meetings politiques ne se distingue plus de celle des stades : elle ne couronne que les vainqueurs, les démagogues, les vedettes des
prime time.

 

C4 : Utilisez-vous encore le vocable de « sport » (d’où vient-il d’ailleurs, et pourquoi cette catégorie englobe-t-elle à ce point la multiplicité d’activités que l’on range sous sa coupole ?) pour qualifier des pratiques hétérogènes à votre critique ? Comment qualifieriez-vous ces dernières ?

F.O. : Incontestablement, nombreux sont ceux qui confondent encore sport et activité physique et qui prétendent « faire du sport » quand ils transpirent ou quand ils font un effort physique « soutenu », seuls ou à plusieurs. Par conséquent, ils deviennent incapables de mettre en doute le sport qui se confond pour eux avec leur propre corps en mouvement.

Dans cette perspective, le sport ne saurait pas plus être soupçonné que le corps. La critique du sport est alors faussement interprétée comme un déni des sensations corporelles, du plaisir de bouger ou des joies de la vie physique. Convenons pourtant que, par exemple, faire l’amour n’est pas encore devenu une activité sportive. L’institution qui prendrait en charge l’activité sexuelle dans le but d’organiser des championnats de corps à corps en appliquant des règles strictes, en réservant des espaces et des temps pour ces matchs d’orgasmes, en constituant un appareil bureaucratique capable d’enregistrer et d’homologuer les progrès, en formant des entraîneurs et des coachs, en magnifiant les champions et championnes du « sexe performant » et en spectacularisant leurs ébats.

Tous les historiens du sport le savent bien, des caractéristiques précises définissent l’institution et l’activité sportives qui les distinguent des jeux traditionnels, des jeux antiques ou des jeux spontanés : temps et espaces rationalisés (stades, piscines, pistes, gymnases, etc.), règlements standardisés et officiels (applicables partout, non modifiables et non négociables sauf par les bureaucrates haut placés de l’institution), objectivation des résultats, compétition mondialisée de tous contre tous, fabrique de champions dans des clubs prévus à cet effet, records et performances enregistrés par une bureaucratie, spectacles qui financent l’institution.

Un individu non licencié à une fédération sportive peut aussi prolonger l’institution sportive en courant ou en nageant tous les dimanches pour tenter de battre son record sur une distance précise, en s’entraînant régulièrement ou non dans cet objectif, en s’alimentant en fonction de ce projet, en utilisant les techniques efficaces et homologuées, en mesurant et consignant constamment les progrès réalisés. La compétition « en solitaire » contre soi-même (ou contre la nature) n’est pas moins sportive que celle réalisée en masse dans des clubs. D’où le fait que de nombreuses activités physiques comme le footing, la marche à pied, le vélo, la musculation ou la nage, soient aujourd’hui très ambiguës. Pratiquées pour le « bien être » corporel, toutes ces pratiques et techniques du corps sont aussi instituées en sports de compétition qui incitent constamment au dépassement de soi et des autres et infléchissent l’activité de détente vers l’activité de performance.

Le corps sportif est l’invariant trans-institutionnel de la société bourgeoise, au même titre que la valeur marchande, le temps chronométré ou le langage du capital. Le corps sportif devient le référent absolu de la corporéité bourgeoise, et cela, à mesure que toutes les autres dimensions du corps tendent à être refoulées ou à être prises en charge par la logique de la marchandise et de la mise en valeur du capital. Dans ce contexte, le sport est la mise en œuvre systématique du rendement corporel. On peut même le définir comme la science expérimentale du rendement physique : tout tend vers la performance, la productivité corporelle et la production
de records. C’est pourquoi il faut absolument distinguer les activités physiques – même celles à caractère sportif – et le sport proprement dit. Par exemple, on peut nager en utilisant une technique sportive déterminée (la brasse ou le crawl). Cela ne devient du sport que lorsqu’on cherche à améliorer la vitesse ou la résistance, lorsqu’on se fait chronométrer sur une distance précise et lorsqu’on s’entraîne en vue d’améliorer les performances antérieures.

Ce qui définit un geste comme sportif est donc l’institutionnalisation de la mesure des résultats, l’arbitrage, la recherche de la performance, la codification des affrontements et l’entraînement rationnel. C’est donc par abus terminologique qu’on qualifie de sport à peu près l’ensemble des activités physiques. Cette distinction est importante car on assiste aujourd’hui à une sportivisation totale de toutes les activités physiques. Ce qui intéresse l’appareil sportif, c’est de transformer toutes les activités du corps en techniques sportives fonctionnelles.

Dans un tel contexte, le recours conservateur à l’étymologie moyenâgeuse du terme – desport : amusement – pour tenter de préserver un « idéal » depuis longtemps disloqué par le « dur argent qui guette » (Marx) et par le caractère « totalement administré » (Adorno) de l’institution sportive est une manière souvent cynique de refuser les modifications profondes que le sport a subies durant ces dernières décennies. Ce n’est pas moins vrai de la posture épistémologique post-moderne qui s’imagine à l’inverse que le sport recouvre tout le champ corporel sans distinction et qu’ainsi tout est sport : la compétition mais aussi la marche à pied, le jardinage, le surf, le roller… et, pourquoi pas ?, la masturbation, l’écoute musicale, la déclamation de poèmes, la méditation transcendantale ?

 

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