La potion magique pour tous?

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​Le dopage est utilisé par les sportifs depuis que le sport moderne existe. Fin 19ème, on n’allait pas dans la dentelle et les cyclistes s’enfilaient en douce des mélanges de morphine et de cocaïne tandis que dans le commerce on vendait « l’Elixir de vitesse », le « Vélo Guignolet », à base d’alcool ou encore le « Vin Marianni », aromatisé à la feuille de coca et très apprécié des sportifs.

 

medocPatrick Laure, universitaire et spécialiste des drogues de la performance replante bien le décor de l’époque: « il était difficile de jeter la pierre aux sportifs de cette époque-là. On se « dopait » en effet fréquemment dans le monde du travail. (…) Les cyclistes étaient considérés comme des travailleurs comme les autres. Personne ne parlait de tricherie à leur égard. 1» Bref, rien n’a changé sous le soleil, la plupart des métiers pénibles gardent leurs substances dopantes et même si, d’un point de vue moral, on peut stigmatiser la pratique, personne ne viendrait à traiter un étudiant de tricheur sous prétexte qu’il s’enfile des redbull.

Mais alors pourquoi cette chasse aux sorcières?… La lutte organisée et systématique contre le dopage est finalement assez récente. C’est suite à un décès d’un cycliste aux JO de Rome en 1960 que les premiers contrôles de masse sont réalisés de façon officieuse… sans jamais donner les résultats. Il faudra attendre 1989 pour que les premiers contrôle inopinés soient effectués chez les fous du vélo. On n’est plus dans l’ambiance du « vin Marianni » non plus. A partir des années 50, la pratique se médicalise avec l’apparition des hormones de croissances et des corticoïdes. Les anciennes potions « annihilant la douleur» sont peu à peu remplacées par des substances améliorant la condition physique du coureur. Bon, il ne s’agit pas ici de taper sur les cyclistes en particulier mais le milieu est symptomatique : épreuves de plus en plus éprouvante et exigence de plus en plus accrues des sponsors pour du résultat. Jean-Claude Missa, chercheur en philosophie des sciences biomédicales résume d’ailleurs bien la situation : « Dans les fondements du Code mondial antidopage, il est affirmé que « le dopage est contraire à l’essence même de l’esprit sportif ». Il s’agit là d’une contre-vérité. Le dopage fait partie intégrante du sport de compétition, de sa réalité, de son histoire, de sa logique (…) année après année, les athlètes sont contraints de prendre des produits s’ils veulent rester compétitifs. Tout le monde est conscient de l’ampleur du phénomène dopage. Pourtant, dans le discours public, on fait semblant de considérer qu’il ne concerne qu’une poignée de mauvais joueurs obstinés à contourner le règlement pour remporter des victoires faciles. 2». Comme s’il fallait encore le démontrer, les périodes de records battus au 100 mètres (après de longues périodes de stagnation) coïncident avec l’arrivée sur le marché de nouveaux produits, sans parler d’Amstrong qui, après un cancer des testicules gagne 7 tours de France consécutifs!

Plus le dopage devient évident, plus le harcèlement (en France notamment) des athlètes est digne d’un chapitre de « 1984 ». Géolocalisation, contrôle inopiné, carte d’identité biologique, descente de police. Au delà de leur santé physique que les sportifs mettraient en danger, leur santé mentale est également mise à rude épreuve par un système qui les dépasse, et que finalement, ils n’ont pas vraiment choisi. On dit souvent que c’est le
dopage qui a tué Pantani. On pourrait supposer que c’est cette « machine anti-dopage » et son lynchage médiatique qui l’a fait sombrer dans la coke…

La problématique du dopage a des similitudes avec l’usage des drogues dans la société, comme on l’a dit plus haut. Réseau maffieux, produit de mauvaise qualité, non suivi médical. L’hypocrisie, comme pour l’usage des drogues en général, veut qu’on interdise la pratique sous prétexte qu’elle est dangereuse alors que c’est l’interdiction elle-même qui crée en grande partie ce danger. Le Professeur Bruno de Lignière au service : « Si le monde entier s’accorde à trouver respectable le spectacle des compétitions sportives, je dis simplement qu’on doit pouvoir aider ses acteurs à atténuer leurs souffrances et les risques qu’ils encourent. Il faut rechercher ce qui est objectivement utile à leur santé, et ce qui ne l’est pas. Sans éluder les risques mais sans relayer non plus des craintes absurdes. 3 »

 

La potion magique pour tous?

L’année dernière, le « sportif préféré des Français », Yannick Noah, médiatise un peu le sujet de la dépénalisation avec un billet d’humeur un brin provocateur dans « le Monde » 4. D’après les mauvaises langues, il n’aurait pas digéré que son basketteur de fils se fasse « matchaquer » en équipe de France junior par l’Espagne et même si Noah a le mérite de relancer le débat sur la dépénalisation du dopage, son propos se ridiculise par lui-même tant il tape sur une Nation, l’Espagne. Ecoutons-le plutôt : « Une question me taraude : comment une nation peut-elle du jour au lendemain dominer le sport à ce point ? Auraient-ils découvert des techniques et des structures d’entraînement avant-gardistes que personne avant eux n’avait imaginées ? Entre nous, j’ai beaucoup de mal à croire à cette hypothèse. Car, aujourd’hui, le sport c’est un peu comme Astérix aux Jeux olympiques : si tu n’as pas la potion magique, c’est difficile de gagner. Et là, on a l’impression que, comme Obélix, ils sont tombés dans la marmite. Les veinards. (…) La meilleure attitude à adopter est d’accepter le dopage. Et tout le monde aura la potion magique. »

 

La drogue ne donne pas de talent.

Ce que notre Rasta sympathique oublie, c’est que les drogues ne donnent pas de talent. Pour preuve, c’était un excellent tennisman, on ne peut pas dire la même chose de sa carrière d’artiste. A ce sujet, imaginons qu’un jury décide qu’on ne peut plus se doper pour produire de l’art, c’est la moitié des prix Goncourt qui passeraient peut-être à la trappe, comme on finit par constater que ces dernières années « personne » n’a gagné le tour de France. Ce n’est pas la drogue qu’a ingérée Baudelaire pour écrire « Les fleurs du mal » qui en fait un chef d’œuvre, ca le met juste en condition, ça potentialise son génie, tout au plus. A l’image du joueur de foot argentin Diego Maradona, cocaïnomane avéré, qui, lors du quart de final contre l’Angleterre au Mondial de 1986, part du milieu du terrain avec la balle, dribble tout le monde pour aller marquer un but. Vous pouvez donner la coke que vous voulez à Yannick Noah, il n’aura pas la capacité technique de le faire. La tricherie, finalement, dans le dopage, c’est de nous faire croire que la majorité des athlètes ne sont pas dopés, qu’ils font 200 kilomètres par jour à vélo, 1 match de foot tous les 3 jours ou des parties de tennis de 3 heures « parce qu’ils récupèrent plus vite que la moyenne »…

Le skieur Bode Miller a un argumentaire intéressant. En 1997, il souligne l’exemple de l’EPO (érythropoïétine) et du cyclisme: « Des coureurs se sont dit : ‘On n’a pas tous naturellement le même niveau (d’hématocrite). On va faire ce qu’il faut pour être juste à la limite tolérée’. Est-ce que c’est illégal? Ce n’est pas différent de quelqu’un qui fait une opération pour corriger sa vue » 5 Puis, de conclure, qu’il lui arrive souvent de boire un peu avant de skier… « ça te fait aller plus vite »…

A partir du moment, où une grande partie des sportifs de haut niveau sont dopés, ne serait-ce pas judicieux de l’assumer publiquement, de contrôler l’affaire médicalement et de réorganiser les compétitions en ce sens? Ce ne serait plus honnête de renommer la Jupiler League avec 82 matchs par saison, l’Ephédrine League? Ou imaginer plusieurs divisions cyclistes en fonction de niveau de dopage. Ou organiser les Bobolympiques, pour les puristes du « dépassement de soi »… Bref, on lance le débat, mais ce n’est pas sûr qu’on aura autant de retentissement que Yannick Noah dans « le Monde »…

Notes:

  1. « Le dopage est une pratique culturelle dans le cyclisme », Patrick LAURE : http://bit.ly/McAdNI
  2. « Le dopage est au cœur même de la logique du sport », Le Nouvel Observateur en ligne du 7/02/2012.
  3. « Polémique sur une tombe », Sport et vie N°51
  4. Le Monde du 19 novembre 2011.
  5. « Légalisation du dopage, alcool: Bode Miller persiste et signe » , AFP du 18
    novembre 2007

10 Commentaires

  1. Greg Pascon's Gravatar Greg Pascon
    22 octobre 2012    

    la lutte anti-dopage semble perdue d’avance. Qui a envie qu’on mette un policier de la brigade des stup’ derrière chaque coureur? (çà en ferait des policiers supplémentaire à engager!)

    à partir de là le choix se construit de la manière suivante : soit on légalise le dopage, soit on continue de l’interdire et on risque d’annuler à tour de bras une série de palmarès a posteriori…

    Mais après tout, je ne sais pas quel effet çà fait au juste, sur les spectateurs, d’apprendre que ce qu’ils ont regarder comme compet’ n’a pas de vainqueur? après tout, çà peut aussi être un dispositif intéressant : on remet le cyclisme au niveau du catch, ou du théâtre – un spectacle avec du suspens mais le tout dans un fiction.

  2. José Blanco's Gravatar José Blanco
    22 octobre 2012    

    Le problème du dopage pour le sport, c’est essentiellement celui de l’égalité des chances dans la compétition. Tant que tout le monde a eu accès aux produits dopants et que ceux-ci ne transformaient pas un âne en cheval de course, c’est passé inaperçu et on s’en fichait. Mais ce n’est plus le cas.
    1) Cet article minimise le gain sportif du dopage. On n’est plus au « pot belge ». Aujourd’hui l’EPO et autres méthodes peuvent faire gagner des tocards. C’est très visible dans certains sports essentiellement musculaires (cyclisme, altérophilie, lancer du poids, course, etc) mais c’est relativement vrai aussi pour des sports d’équipe qui sont plus techniques (foot, basket, etc).
    2) L’article passe sous silence l’accès économique au dopage. Pas sûr que s’il est légalisé, tout le monde pourra se payer l’organisation d’Armstrong. D’un autre côté, cet accès est peut-être rendu plus difficile pour les pauvres par l’interdiction du dopage. Ce qui coûte de l’argent, c’est peut-être surtout la manière de berner les contrôles anti-dopage.

    Après, il y a aussi des considérations d’ordre sanitaire mais c’est surtout localisé à certains pays occidentaux, spécialement la France (le mythe « coubertinien » du sport bon pour la santé mentale et physique). Partout ailleurs, ce qui choque dans le dopage, c’est surtout le côté « compétition faussée ».

    • DF's Gravatar DF
      23 octobre 2012    

      Je suis d’accord avec JB. Armstrong a amassé une fortune personnelle estimée a 95 millions d’euro, entre autres formes de gain il pariait lui même auprès d’un assureur sur ses futurs victoires au TDF. Ce qui fait un peu penser – et ce n’est pas un hasard – aux combines spéculatives de Goldman Sachs.

      Si on légalise, ou va-t-on mettre la limite? Et que fait-on des sportifs après leurs retraites s’ils présentent des gros problèmes physiques? L’étudiant qui se dope n’empêche pas les autres de réussir leur examen, ce n’est pas une bonne comparaison.

      • Greg Pascon's Gravatar Greg Pascon
        23 octobre 2012    

        Evidemment que l’organisation mise en place par Armstrong & co a besoin de moyens gigantesques que tout le monde ne saurait avoir à disposition mais l’impact d’un différentiel financier sur les prestations sportives, il ne se marque pas qu’au travers du dopage. On ne va pas découvrir maintenant que la libéralisation (de n’importe quel secteur) signifie plus que souvent donner un maximum de pouvoir à ceux qui possède des moyens financiers important 🙂

        Je crois que le problème de la régulation (parce que c’est un peu de çà dont il s’agit), on ne le retrouve pas que dans le cyclisme ou le sport en général : il est largement transversal à la société – à partir du moment où elle est conçue comme le produit d’un rapport entre concurrents. Le ridicule de la situation (et les médias, notamment public, qui ont payé des fortunes pour voir les 7 tours de France rayés des livres d’histoires ne devraient peut-être pas se voir si aisément épargnés), c’est un peu celui de la logique de compétition – dont on devrait commencer à comprendre qu’elle implique très souvent l’usage de la tricherie (et là, DF, ton allusion à Goldman Sachs tombe à point nommé 😉 )
        Bref, je ne sais pas s’il faut ou pas légaliser le dopage mais je me demande sérieusement s’il ne faudrait pas sortir un maximum d’activités humaines (dont le cyclisme, le foot, l’émission de monnaie, la production de récit, la balle pelote,…) de la logique de compétition – c’est le plus sûr moyen de ne plus se casser la tête avec les tricheurs.
        d’ailleurs quand tu joues avec des potes au foot le dimanche matin (et que tu fais les équipes à la façon cours de récré), tu piges vites que la collaboration prime sur la concurrence : pour faire un superbe passe en profondeur, faut que les mecs qui jouent en défenses de l’autre côté soient bien placé (donc bon) – sinon tu rentre dans leur charnière centrale comme dans du beurre et tu t’emmerdes.
        Bref, faudrait un peu retrouver le goût du jeu coopératif et perdre celui de la compet’ à mort. Qui ne devient pas ridicule que dans le cyclisme…

      • joe napolillo's Gravatar joe napolillo
        24 octobre 2012    

        @DF : ok pour l’étudiant, c’est un peu large … disons l’étudiant en architecture qui passe un examen d’entrée 😉 Pour fixer les limites, c’est effectivement un peu compliqué, comme je disais plus haut. D’où cette idée, un peu sarcastique (mais pas tant que ça) de faire des compétitions de dopés avérés, un peu dans la logique « sport extrême ». Des étapes cyclistes de 3/400 kilomètres avec la blinde de col hors catégorie, ou des matchs de foot d’une après-midi (avec des règles proches du tennis par exemple)

    • joe napolillo's Gravatar joe napolillo
      24 octobre 2012    

      Tout à fait d’accord avec l’aspect financier. C’est quelque chose que je voulais traiter dans l’article mais quand on a 8500 signes à respecter, on est obliger de faire des choix. Cela dit, je pense que le problème se poserait également dans le cadre d’une légalisation, même si les différences de coût seraient moindres. J’aurais bien voulu fouiller aussi la réflexion de Bode Miller que je trouve vraiment pertinente: un tireur à l’arc qui se fait opérer pour rectifier sa vue, est-ce que c’est du dopage? Les sportifs ne naissent pas égaux physiologiquement; Comment fixer les limites permettant un recours à la médication et/ou la prothèse?

      • José Blanco's Gravatar José Blanco
        24 octobre 2012    

        C’est le problème de l’égalité des chances. Et pas qu’en sport.
        A noter que dans les courses de chevaux par exemple, on donne un handicap pour égaliser les chances (on considère donc l’avantage physiologique comme un avantage « inéquitable »). Si un cheval gagne des courses, hop on lui rajoute du poids. On pourrait faire ça au tour de France, ça pourrait être rigolo. Armstrong aurait été chargé comme un mulet, au propre comme au figuré, après deux ou trois tours gagnés d’affilée.

  3. zaphod beeblebrox's Gravatar zaphod beeblebrox
    23 octobre 2012    

    En 78 les coureurs du tour de France ont fait la grève pour dénoncer la pression exercée par les sponsors pour rendre le cyclisme plus attrayant pour la télévision:
    http://www.ina.fr/economie-et-societe/vie-sociale/video/I00009078/greve-des-coureurs-du-tour-de-france-a-valence-d-agen.fr.html

    • Greg Pascon's Gravatar Greg Pascon
      23 octobre 2012    

      magnifique archive.
      et on voit bien le rôle des médias dans le soutient de l’organisation de cadences infernales – le journaliste n’arrivent pas à affirmer que les revendications des coureurs sont légitimes (il souligne 2 fois qu’ils ont été prévenu dés novembre 1977 de ce qui allait se passer en juillet 1978).
      Mais bon, que les journalistes des grands médias analogiques ne soutiennent pas les grèves, c’est pas un scoop 🙂

    • José Blanco's Gravatar José Blanco
      23 octobre 2012    

      Excellent. Ben ouais, c’est ça le problème, la course à la performance. Aujourd’hui à la radio, j’ai encore entendu un débat plein des poncifs habituels. « Maintenant le cyclisme est propre » que j’ai entendu. Dingue. Ils montent les cols plus vite que jamais, mais maintenant ils sont propres. Toute cette hypocrisie…
      Autre poncif: « le dopage ne transforme pas un mulet en cheval de course ». Je l’ai entendu aussi. Ces gens n’ont aucune idée de ce que font les nouvelles techniques de dopage. Un gars qui ne se dope pas, il a beau être un extra-terrestre, il n’a aucune chance de battre un cycliste moyen qui se dope. C’est bien simple, un gars non-dopé ne peut pas gagner une seule course cycliste chez les pros. C’est physiquement impossible. Il suffit de regarder les chronos.

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