Louvain-la-neuve, chronique d’une asphyxie

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Début des années 70, les conflits communautaires contraignent l’Université Catholique de Louvain à la scission. Pas loin, dans le Brabant wallon, l’Etat prononce la réaffectation du plan de secteur permettant la construction en zone agricole : les terres y sont massivement confisquées, rachetées. Dans les champs de maïs et de betteraves, une ville va être construite, comme sortie de la cuisse d’un évêque…

Aux dires de son bourgmestre, « il aura fallu faire des choix, parfois controversés, voire déchirants, pour faire évoluer la ville » 1 et pour atteindre cette «réussite flamboyante » dont il est si fier. Des choix qui ont surtout progressivement gommé la mixité sociale et culturelle qui faisait de la ville un territoire atypique. Depuis que la ville est devenue avant tout une cité-dortoir pour navetteurs et étudiants fortunés, les initiatives des habitants, portant des réflexions sur  le logement, la culture, l’habitat, se sont vues systématiquement étouffées.

Une ville privée

Le projet d’implantation est financé par l’Etat fédéral. Une grande partie des terres agricoles et habitations du plateau se voient expropriées et offertes à l’Université Catholique de Louvain comme propriétaire et gestionnaire du projet. Le projet? Créer, en plus d’un campus, une ville universitaire 2.

En septembre 1972, dans la ville en chantier, l’université célèbre sa première rentrée et des projets ambitieux voient le jour : dalle piétonne, zones vertes, point d’eau, logements sociaux, campus et habitations mêlés, règles d’urbanisme strictes et uniformes pour des baux emphithéotiques 3, chauffage collectif par quartiers, bannissement d’enseignes lumineuses, de tours d’immeubles, mise en place de coopératives d’achats : la ville excelle dans l’innovation bien-pensante.

Le résultat a quelque chose d’étourdissant : une ville aux rues néo-moyennageuses, appartenant en quasi totalité à un propriétaire privé unique, l’UCL. Une ville aux logements sociaux verdoyants, presque centraux,  parcs feng-shui et fontaines, salles polyvalentes dans chaque quartier, pensée pour la rencontre. Une ville réfléchie par les uns pour les autres, où face à la puissance et au pouvoir investi par l’université, le collège communal tient rapidement lieu de pantin folklorique agité par des mains cléricales. Une ville où dès la mise en chantier, en marge de la vie universitaire, cohabitent étudiants, habitants en résistance et fermiers sans terre; où dans les friches, les zones ignorées, désinvesties ou floues, une foule d’expérimentations collectives de toutes sortes se mettent en place. Émulations, mélanges parallèles, anarchiques, habitations hybrides sur des terrains squattés… Les nombreux espaces, dans un premier temps restés libres sont investis, et la vie associative y est dès lors, sans doute davantage qu’ailleurs, particulièrement active.

Quel cinéma!…

En septembre 2012, dans la ville en chantier, l’université, fêtera sa quarantième rentrée. Quelle fête! Quel chantier! Quel centre commercial! Quel musée Tintin! Quel cinéma!

Laboratoire de l’asphyxie culturelle, Louvain-la-Neuve semble avoir trouvé sa voie. Exemplaire.  De première classe. Parce que de ces initiatives mises en places par les habitants pour eux-mêmes, la ville ne veut plus. On l’a dit, elle a été pensée par les uns pour les autres. Lorsque les autres décident pour eux-même des modalités de leur accès au bien-
être, lorsque les individus habitant la ville investissent l’espace public en-dehors des canevas ficelés par les institution, leurs projets tendent à être systématiquement mis à mal. Car le public portant ces initiatives et celui auquel elles s’adressent n’est résolument pas celui, privilégié, à qui la ville est tacitement dédiée.

Laboratoire de l’omni-présence des PPP 4

Et c’est là que Louvain-la-Neuve tient aujourd’hui lieu de laboratoire. Si, partout, des partenariats publics-privés déjouent le sens crucial de ce que «public » signifie, si partout les friches sont rachetées, les marges récupérées, à Louvain-la-Neuve, le flou a presque disparu de l’environnement urbain et fait figure d’ovni. Une disparition programmée et systématique. Partout, ces écoquartiers qu’on nous promet sous des prétextes d’exposition internationale ou de développement local cachent finalement aussi une confiscation privée d’importantes zones d’espace public.  Que lire sous les notions de « participation citoyenne », d’ «innovation», de « développement culturel », d’ «écopôle », de « contrat de quartier » sinon, comme à LLN, la récupération progressive, lente mais opiniâtre, de ce que les zones franches voient naître comme parts essentielles de liberté et d’autonomie ?

« On m’aime vide » 5

Dans la ville neuve, trente années de lissage. Un lissage dédié à ce que l’université produit comme esprit et comme élite, prioritairement. En prenant le parti d’infrastructures d’envergure, en ouvrant largement les zones de constructions au standing, en faisant le pari du superlatif, cela fait bien vingt ans que la ville passe au gant de crin son paysage culturel. Résultats progressifs : des accès au logement particulièrement problématiques, un cinéma multiplexe sous-fréquenté, un centre commercial extensible, un espace culturel sans identité, des logements de standing habités par des navetteurs… Et tandis que sur la dalle, au-dessus de trois couches d’automobiles bien parquées, un musée Hergé a vu le jour sans que personne n’en comprenne l’intérêt, les projets d’habitants, témoins de l’émulation particulière de la ville, se sont vus tour à tour sérieusement malmenés. Combien sont-ils à avoir disparu, combien sont-ils encore à avoir fondu, rétréci, combien sont restés, déplumés, récupérés, dénaturés, salis?

La poule aux œufs d’or a chié dans son nid 6

Lorsque la ville aura obtenu les subsides permettant de finaliser les travaux de rénovation de la ferme du Biéreau, tout porte à croire que les habitants, chassés du corps de logis, n’iront pas trouver logement ailleurs pour continuer à faire vivre une programmation iconoclaste et accessible. Ils n’organiseront plus de concerts atypiques dans leurs écuries branlantes ou leurs caves à torticolis. Précisément parce que la particularité de ce type de projet réside dans leur mode de fonctionnement dont le sens même échappe aux institutions culturelles (centres culturels, échevinat de la culture, espaces culturels). Ici, la conjonction d’un habitat avec une programmation culturelle, là, un espace autogéré par des collectifs, par des individus. Ces assemblages qui permettent à des habitants de conjuguer travail avec autre chose qu’emploi, qui permettent l’activité désintéressée (ou intéressée seulement par son objectif), bénévole. Ces assemblages qui font exister des espaces de concert où il fait bon être musicien ou cinéaste en tournée, où l’art est respecté parce que vivant donc invendable, où la musique ne s’
exprime pas en termes consommables. Et dans la perte de ces lieux, dans l’étouffement des énergies du squat « 111 », de la ferme du Rédimé, de « la météo » puis de « la Poste », des années sans maison de jeunes, de tous ces amenuisements intégrés ou non dans une vision institutionnelle et stérile de la culture, la ville tend à s’assécher. Et lorsque, pour emballer des résidences d’artistes, organiser des concerts onéreux, produire des émissions de télévision, elle utilisera ces mots, qu’elle a elle-même bannis de son fonctionnement (« l’accueil », le «collectif », « l’alternatif »), ne soyons pas dupes. Ces termes qu’elle emprunte, la culture devenue institution les a vidés de leur sens. Et ce ne sont pas des mots dont les habitants des villes se nourrissent, mais bien de ce qui se loge dans la possibilité donnée à la rencontre, à l’autonomie, au libre-arbitre, aux partages des savoirs. Les villes ont besoin d’espaces vierges, de zones d’expression non pré-définies. Tant que les villes ont leurs marges, leurs failles, leurs espaces d’alternance, squats, associations, ciné-clubs et espaces de concerts, terrains-vagues, il s’agit d’en profiter et de les défendre, parce que ce qui s’y vit est l’expression inaliénable de ce dont est faite la liberté.

Muriel

Notes:

  1. Voir Jean-Luc Roland, Un bourgmestre vert à Ottignies-Louvain-la-neuve, éd. Luc Pire.
  2. Bon an mal an, la ville progressivement s’est considérablement agrandie, formant désormais une seule entité avec la riante bourgade d’Ottignies (centre commercial moribond, centre culturel en déperdition, hôpital joyeux comme onze jours de pluie et gare sncb, pôle subjuguant de mobilité).
  3. Sous le régime de l’emphytéose – c’est-à-dire d’un droit de jouissance d’un immeuble ou d’un terrain et non d’un droit de propriété.
  4. Partenariats Publics-Privés.
  5. Graffiti inscrit sur les murs extérieurs de la ruine de la FERME DU RÉDIMÉ, ferme démantibulée par les pouvoirs communaux afin de la prémunir de toute occupation. La ferme, privée depuis de toiture, est en ruine. Voir illustration et « un avenir pour la ferme de Rédimé » dans Le soir du 8 juin 2007.
  6. Voir La Hache, numéro unique et papier d’un des multiples sursauts critiques de cette asphyxie, « Mon mignon cocon dans le nid de la poule aux oeufs d’or », un texte de Daniel Helin.
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