« Vous pourrez trouver de tout ici sauf de l’aide »

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Quand la petite délinquance d’un adolescent de dix-sept ans tourne à la tragédie, sa vie bascule. Condamné par une cour d’assises à dix-huit ans de prison, Jean-Marc Mahy s’évade rapidement : « J’avais prévenu mon avocat que si je prenais quinze ans, un jour,  je m’évaderais »
1. Et là, le drame à nouveau : une deuxième mort «sans intention de la donner». Jean-Marc est ré-arrêté, conduit dans une prison de haute sécurité et placé dans le quartier d’isolement total « inventé par l’administration pénitentiaire pour anéantir l’individu, qui se tue lui-même ». Il est condamné à la perpétuité et sera libéré en conditionnelle dix-neuf ans plus tard. Depuis, il n’a de cesse de témoigner, racontant son parcours afin de critiquer le système pénitentiaire belge, espérant également briser la fascination de certains jeunes face à l’image de dur à cuire qui colle à la peau de ceux qui ont connu la détention. « Il ne faut pas passer par la prison pour devenir un homme : on devient un homme en liberté, et les rêves se réalisent en liberté, pas en prison. Et celui qui dit le contraire n’a pas osé dire qu’il a pleuré dans sa cellule en appelant sa mère, a été frappé dans le préau ou peut-être violé dans une douche. »

Rencontre avec Jean-Marc Mahy

« Entrez ici comme un lion, sortez comme un mouton »

Trois ans d’isolement total, c’est 9 m2 et deux inscriptions sur les murs : « Entrez ici comme un lion, sortez comme un mouton », « Vous pourrez trouver de tout ici sauf de l’aide ». Sa famille, sa copine lui tournent le dos, le renient. « Même l’aumônier a décidé de me laisser tomber : il est venu une fois m’annoncer qu’il ne reviendrait plus jamais. Pour lui, j’étais inapprochable. Il m’a glissé une Bible et m’a dit : « Cela ne suffira pas à sauver ton âme. » » 2

Il apprendra ensuite que cinq personnes s’étaient donné la mort pendant cet orage. « J’étais un miraculé, mais en enfer. » C’est à ce moment que « j’ai décidé de vivre et de remonter ma vie marche après marche, avec l’ami que j’avais découvert en moi…»

Aussi paradoxal que ça puisse paraître, c’est dans ce quartier d’isolement que j’ai réussi à me recréer une nouvelle vie.  Cet isolement total, celui où rôde la folie, il faut un mental d’acier pour en sortir sans être complètement anéanti. Pour Jean-Marc, ce fut « une longue confrontation avec moi-même. C’était comme si les murs de ma cellule étaient devenus des miroirs et que je ne pouvais plus me
cacher.
» Une très profonde introspection, une plongée en lui-même qui lui a permis de se regarder en face, de prendre des décisions : « Je m’étais juré qu’à partir du jour où je quitterais le bloc de la mort qu’était l’isolement, si je pouvais faire quelque chose pour les autres, je le ferais. »

Dans sa minuscule cellule, Jean-Marc se mit à écrire ses conditions de détention, son histoire. Il découvre la radio, son « ouverture sur le monde ». Et puis la lecture… « La lecture, ça m’a sauvé la vie, même si je j’étais limité à dix livres par semaine (et il arrivait très souvent qu’on me redonne les mêmes !) »

L’attente

Sorti de l’isolement, Jean-Marc est soumis à « la plus grande violence dans une prison : la violence du temps perdu », devient écrivain public pour les détenus sachant à peine lire et écrire, lance deux journaux et passe six diplômes. Ça ne l’empêchera pas de tomber, comme beaucoup, dans l’enfer de la came. Jean-Marc parle de la dé-responsabilisation, de l’infantilisation de détenus qui ne peuvent prendre aucune initiative, passant leur temps dans leur cellule. « La télé, la playstation ? Des camisoles psychologiques ! Si un détenu sur quatre travaille et un sur sept suit une formation, ce n’est bien souvent que pour sortir de sa cellule. » Rien n’est mis en place pour que les détenus ne soient pas en proie à cet affalement qui n’est finalement que l’attente de « se retrouver sur le parking de la prison, le jour de la libération, sans personne qui vous attend, sans rien à faire, déboussolé par l’évolution de la société. ». C’est la meilleure recette pour le taux maximal de récidive, estime-t-il. « On nous met dans une prison comme on nous contiendrait dans une bouilloire sous pression. »

Des alternatives

Selon Jean-Marc Mahy, de ses quatre missions, la prison ne remplit que les deux plus rassurantes pour un monde extérieur ignorant tout du système pénitentiaire  : protéger la société, et faire en sorte que les détenus purgent leur peine. Et ce au détriment des deux autres objectifs, pourtant fondamentaux et essentiels.
Tout d’abord, briser l’attente, l’affalement sur soi et l’habitude de l’assistanat en donnant un sens pédagogique à la peine. « Un cours d’habilitation sociale, un contrat moral avec la société pour apprendre l’autonomie : gérer un budget, se débrouiller dans les arcanes administratives, préparer un entretien d’embauche, même savoir se faire à manger ou recoudre un bouton ! » Et il cite un programme norvégien. Depuis dix ans, « un détenu n’y est jamais libéré du jour au lendemain, il est envoyé sur une île avec des baraquements, sans barreaux, où le détenu continue à travailler tout en retrouvant une certaine autonomie. Il ne quittera pas l’île sans avoir trouvé un logement, un travail,… »

Et, surtout, favoriser l’amendement par la justice restauratrice.  « Attention, ce n’est pas le pardon : on n’oublie jamais ce qu’on a commis, mais il est important d’un jour pouvoir passer à autre chose ». Alors que les victimes se retrouvent face à des questions sans réponse, souffrent de maladies psychosomatiques, et que les auteurs des faits, eux, ont tendance à se réfugier dans la victimisation, la mise en place d’une médiation peut vraiment être bénéfique : des courriers d’abord, une rencontre physique ensuite, avec un médiateur extérieur au monde de la justice. « Il y a des traumatismes que l’on peut restaurer, et d’autres dont on peut se servir pour apporter une plus-value sociétale. » 3

Dehors

Jean-Marc part du principe que « si tu as vécu six mois de souffrance tu as besoin de six mois de guérison. » Donc pour se rassurer il se dit qu’il va « encore emmerder la société, de manière positive, pendant 11 ans ! Mais je pense que j’aurai tourné la page bien avant : je commence après huit ans et demie à
trouver d’autres sources d’intérêt dans lesquelles je prends du plaisir, notamment en étant acteur
. » 4

Mais ce n’est pas facile : depuis sa sortie en 2003, Jean-Marc a eu huit logements, neuf contrats de travail et a reçu six C4 liés à son passé. « Faut s’accrocher ! Un simple article de journal et on se fait virer ! C’est un réaction normale qui reflète la peur et la méconnaissance du milieu carcéral. Mais il y a toujours une porte qui va s’ouvrir, quelqu’un qui va vous accepter pour ce que vous êtes aujourd’hui. Un bout de chemin, une aventure humaine. Si ça n’existait pas, il y a longtemps que je serais retourné en prison et que je serais mort. »

Et puis, le monde a changé : « avant, les gens se disaient bonjour dans la rue, dans le bus, maintenant ils déposent leur sac sur le siège d’à côté pour être seul. Ce monde va vite, très vite. C’est une société très égocentrique, très individualiste, où tout le monde est replié sur soi. On a sa famille, ses amis, et le reste on s’en fout ! On ne connait pas ses voisins de pallier alors qu’on ne peut se passer de son GSM et d’amis virtuels à l’autre bout du monde… »

Grégory Robert

Notes:

  1. Les citations qui ne renvoient pas à une note de bas de page sont tirées de l’entretien entre l’auteur  et Jean-Marc Mahy.
  2. Portrait de Jean-Marc Mahy : http://www.kbs-frb.be/uploadedfiles/KBS-FRB/Files/Getuigenis_van_een_geselecteerd_project/portrait_JeanMarc_Mahy.pdf  5
    La deuxième inscription, lancinante, le hante inexorablement. « L’aide, j’ai dû aller la chercher en moi-même et là, je me suis trouvé un ami ». Pour cela, il lui a fallu du temps, de la force et la traversée des pires moments. Il se souvient des paroles d’un éducateur trois ans plus tôt : « Le jour où tu voudras jouer ton propre rôle, il va falloir que tu laisses tomber ton masque, quitter le rideau que tu ne veux pas ouvrir parce qu’à la base, tout est là. » Et j’ai pris la peine d’ouvrir ce rideau et j’ai vu que chaque pas que j’ai fait, chaque pas qui m’a enfoncé, je l’avais fait moi-même et que personne ne m’avait poussé. »

    Ça passe ou ça casse

    Une nuit de terrible orage, face à la solitude et au désespoir, Jean-Marc tente de mettre fin à ses jours… « Finalement, ce n’est pas moi qui suis monté au ciel cette nuit-là, mais lui qui est descendu à moi. » 6 « La Revue Nouvelle », mars 2011, p.50

  3. En Wallonie : ASBL Médiante  http://www.mediante.be/ 
  4. Si Jean-Marc Mahy joue la pièce « Un homme debout », qui raconte son expérience, il a eu l’occasion de jouer d’autres thèmes, qui lui ouvrent d’autres horizons. Il a également co-écrit un livre avec J-P Malmendier, qui sortira fin mars : « Après le meurtre, revivre », aux éditions Couleur Livre.
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