La révolution ne sera pas racontée en direct à la télé

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« The revolution will not be televised », grandiose chanson du début des années 70 à laquelle on prête volontiers une influence majeure sur les premiers rappeurs, a récemment réintégré quelques playlists de programmateurs radio. Son compositeur, Gil Scott Heron, turbulent poète black U.S. pourvu d’un grand sens de l’à-propos, vient juste de la remettre au goût du jour… en mourant (fin mai 2011). En le ré-entendant aujourd’hui scander avec aplomb l’idée d’une incapacité congénitale de la reine des mass médias à rendre compte d’un événement dans tout ce qu’il implique comme rupture dans l’ordre des choses et des discours, d’explosion de possibilités inouïes, on ne peut s’empêcher de penser que si quelque chose venait à se passer, effectivement, on ne pourrait compter sur aucune « édition spéciale » pour nous le raconter…

Le sens commun voudrait pourtant qu’en période de trouble, l’information joue un rôle déterminant. Dans une conférence prononcée en avril dernier dans une unif américaine, Wu Ming 1 explique qu’étonnemment, l’histoire dément cet a priori : la révolution russe de 1917, par exemple, a réussi à toucher les prolétaires italiens, coincés dans les tranchées de la première guerre mondiale, alors qu’ils n’en savaient littéralement presque rien! L’événement a résonné dans leur imaginaire politique – « les prolétaires projettent sur lui une multiplicité d’images, toutes liées à leur plus grand désir : le désir que la guerre finisse […] » 1. L’extension d’une révolution dépendrait davantage des narrations qui la propagent que des infos qui la montrent.

Broken Television by ~samgoesdown on deviantART

La révolution ne passera pas au journal télévisé parce qu’elle fonctionne comme une irruption de contingence et de possible là où, hier encore, la nécessité régnait. Elle se raconte au conditionnel et au pluriel. Et, dans un JT, en 2011, il n’y a plus de place que pour des informations objectives – certifiées 100 % neutres et énoncées à l’indicatif. Le code de déontologie, farci du mythe de la transparence, qui s’est imposé ces quarante dernières années à presque toute la production d’info, a transformé le discours médiatique de telle manière que la seule chose qu’il parvient encore à faire résonner, c’est la contre-révolution!

Bon, il y a de la résistance, il reste des exceptions – mais elles se font rares et ont la vie dure. Et n’ont pas d’accès en prime time. Aujourd’hui, les propos d’un journaliste modèle doivent demeurer neutres. Et qu’est-ce qu’ils neutralisent? Simplement la politique. Margaret T., grande prêtresse de la contre-révolution conservatrice des années 80, l’a très bien synthétisé dans ce leitmotiv : « There Is No Alternative! » On ne discute pas l’exposé des faits et des chiffres.

Si une révolution s’envisage comme une chute de régime(s), on peut parier que l’un des premiers à tomber sera celui du régime discursif « objectif » – cher à la neutralité journalistique. Comment continuer d’ignorer que les « faits » cachent des problèmes politiques? Est-il encore possible de répéter à longueur de flash la formule « plan d’aide à la Grèce» sans prendre parti pour ceux qui croient qu’on est vraiment en train d’aider ce pays et que LA Grèce existe encore? N’y en aurait-il pas plusieurs? Et si les Grecs qui occupent les places publiques virent des lieux de résistance des journalistes des grands médias, c’est parce qu’ils savent que leur neutralité ne saurait désormais plus être qu’une fiction – et que leur loyauté n’ira certainement pas aux manifestants.

Pour Wu Ming 2, qui parlait en avril dernier, juste après son co-équipier Wu Ming 1 2, le piège tendu à l’évènement ne consiste pas en un manque d’objectivité, il se trouve dans
les narrations empoisonnées. « […] Une narration qui ne fait pas son job et qui annule toute dimension conditionnelle masque l’hypothétique, cherche à bloquer par tous les moyens le désir de raconter autrement, de penser d’autres histoires possibles, d’autres vérités poétiques pour un ensemble de faits donnés. »

Au contraire, une bonne narration saurait se montrer loyale. Plurielle et conditionnelle, elle pousserait son lecteur à construire à son tour un autre récit, d’un tout autre autre point de vue. Quittant résolument le domaine de la vérité comme correspondance à la réalité pour entrer dans celui de la vérité comme processus de vérification par ses effets, comme énoncé qui marche 3. Du coup, par exemple, la plan d’aide à la Grèce n’est plus vraiment une aide…

WM2 passe en revue une série de poisons qui risquent de faire rapidement baisser le niveau de la puissance qu’implique un évènement révolutionnaire. Citons parmi ceux-ci « l’illusion rétrospective de fatalité » qui nous poussera à oublier que les choses auraient pu se passer différemment, « l’effet synecdoque » qui se combat en ré-injectant de la complexité et de la singularité dans le récit. Il y a aussi « l’effet Ceausescu », qui consiste à focaliser l’attention sur la figure du dictateur déchu pour masquer le retour au statu quo, ou encore la très dangereuse « fatigue post-coïtum » qui nous fait croire que la prise du pouvoir par les rebelles signifie la fin du récit révolutionnaire alors que la seconde partie ne fait que commencer…

La révolution ne passera pas en direct à la télévision parce l’état du système immunitaire des mass média l’expose beaucoup trop aux narrations empoisonnées – quand il n’en est pas simplement le vecteur. L’événement pourrait, par contre, se diffuser sur les réseaux socio-numériques. Attention! Ce n’est pas une façon de vous jouer, en douce, la complainte sur le rôle déterminant de Facebook et de Twitter dans le monde arabe : ils sont clairement les « Lawrence d’Arabie du XXIème siècle » (WM2), rassurant le bon peuple d’Occident en lui racontant que de l’autre côté de la Méditerranée, on est simplement en train de faire un merveilleux usage de la technologie pour mettre en place la démocratie.

La révolution pourrait bien se faire en streaming ou en podcast pour autant qu’on (c’est-à-dire « le general intellect ») réussisse à faire circuler sur la toile des narrations capables de désintoxiquer l’évènement en racontant comment, dans des domaines variés, à des vitesses différentes et dans des styles dissemblables, les possibilités subitement ouvertes s’explorent par des individus connectés en collectifs éphémères et mouvants. L’effort de lecture sera tout aussi déterminant que celui d’écriture – la première pratique devenant une modalité de la seconde. Et le problème ne saurait se réduire à sa dimension technologique : il s’agira de rester loyal à un style d’énonciation – résolument conditionnel, cherchant la complexité, attentif à la divergence.

Le récit de voyage en Tunisie de David Vercauteren, notamment, posté sur le blog « éphémère production » 4, fonctionne comme une sorte d’exercice de narration loyale. Le texte raconte comment les alliances qui créent les forces rebelles se composent, comment la révolte ne se réduit pas à l’occupation de l’espace public mais implique immédiatement une mutinerie à l’encontre d’une multitude d’autorités établies (ce fameux « dégage » qui résonne à tous les niveaux de pouvoir). Il nous propose bien sûr une chronologie de l’évènement — raconter, c’est toujours ordonner dans le temps — mais tout en précisant qu’il pourrait aussi bien en exister mille autres. L’événement se compose en n’ignorant jamais sa conclusion : « Il y a une
virtualité propre à l’événement qui ne se confond pas avec son effectuation concrète. Et l’enjeu est de penser les manières de prolonger les possibles ouverts : quelles sont les façons de construire un territoire qui permettent de les relayer? »

Sinon, il y a une super-méthode de narration garantie loyale à l’évènement : on pourrait appeler ça l’exploration du quotidien…

Notes:

  1. Le texte complet de cette excellente conférence est disponible en italien et en anglais à cette adresse : http://www.wumingfoundation.com/giap/?p=3637
  2. La conférence de WM2 est tout aussi forte que celle de WM1 et est disponible dans les mêmes langues à l’adresse suivante : http://www.wumingfoundation.com/giap/?p=3832
  3. Bon ok, ce n’est peut-être pas la lecture de plage idéale mais comment éviter de conseiller la « sixième leçon : conception pragmatiste de la vérité » dans Le pragmatisme de William James.
  4. http://ephemereproduction.over-blog.com/article-du-possible-sinon-j-etouffe-76190663.html

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