Chaleur tournante

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Elle est au centre, sans qu’aucune partie ne touche les parois. Le four est ultramoderne, de ces appareils qui allient plusieurs modes de cuisson. En plus de la convection naturelle, ce four propose un système de chaleur tournante aussi appelée pulsée ou brassée. Un ventilateur permet à l’air chaud de circuler et d’être projeté sur les aliments, sur elle. Elle a longtemps utilisé un produit nettoyant très puissant pour désencrasser les parois puis a découvert la pyrolyse et la catalyse. Elle a finalement opté pour la seconde option. L’émail poreux des parois d’un four à catalyse détruit les particules de graisse pendant la cuisson. L’intérieur est toujours propre, surtout que ce four ne cuit plus d’aliments. Elle est sensible à la moindre éclaboussure. Aucun souper familial, composé d’un quelconque poulet ou d’une lasagne préparée dans un grand plat rectangulaire avec deux poignées, rien qui représente un risque de souillure. Heureusement, ses soupers ne comptent qu’elle depuis longtemps. Une ou deux ombres, sans plan de table, ni rond de serviette attribué, s’invitent parfois, mais ça ne remplit pas un agenda, ni un four.

Elle compte. Film trois images seconde. Cent vingt degrés, Celsius. Quatre heures, vingt-cinq minutes, trente et quelques secondes ? Sûrement. Comme elle voit l’heure de l’intérieur, cela prend un peu plus de temps pour déchiffrer. Un rapport au temps plutôt symbolique, finalement.

L’habitacle ne se fait guère sentir. Il fait noir, de toute façon. Il fait noir dedans et dehors. La notion de claustration n’a pas de support. Il fait chaud et noir partout, également. C’est quand le jour bondira, fier de ses rais blancs, c’est quand elle pourra compter les lignes de la vitre, trouver trop près le cadre de verre entouré de caoutchouc ininflammable, peut-être même un bout de la barre de fermeture et le reste de la pièce, cette cuisine si bien aménagée, c’est quand tout ça émergera, c’est là que ça risque de faire mal. Avant ça, elle y arrive encore bien. Mais penser est réfléchir. Réfléchir est planifier. Planifier est mourir.

Ne pas chercher à situer les couteaux aimantés au mur, alignés par taille. Ne pas visualiser le yucca vivace et ses quenouilles affûtées, prêtes à dégainer à chaque fois qu’elle frôle la plante. Ne pas dessiner les contours des tabourets design et froids. Ne pas ranger virtuellement ces meubles agencés comme dans le show-room d’une chaîne de magasins. Ne pas retrouver l’ordre établi d’une page 27 de ce magazine déco féminin acheté tous les premiers mercredis du mois. Tout ces calculs invoqués par ce qui est ailleurs.
Un clic. Le programme du four continue sa boucle. Fidèle dispositif. La broche tournera bientôt. Son corps, enroulé autour de la barre métallique centrale, s’accroche, comme un python autour d’une charmeuse aux sept voiles. La chaleur, intense, est équitablement présente. Parfaitement omniprésente. Pas une partie du corps n’est à l’abri de cette unanimité. Tout souffre et tout est comptabilisé. Tout est brûlant, rien ne brûle. Rien n’échappe au rayonnement. Une seule phalange glisse et c’est un déclenchement, une mise en danger, une perspective délirante. Un cri ? Une forme de néant ? Qu’arriverait-il ? Est-il concevable qu’elle chute ? Qu’elle fonde ? Le corps, son corps si souvent pleutre, piètre, ce corps prend une valeur inédite. Il ne doit pas lâcher. Elle doit se reprendre si jamais la peur pointe. Il n’est de toute façon plus question de peur ou de survie, mais bien d’être entière, enfin absolue. Tout ce qui lui appartient vraiment, c’est elle. Le reste disparaîtrait de la surface du globe qu’aucune poussière ne serait soulevée. Alors, là, c’est le moment ou jamais. « Jamais »… quelle résonance. Ce mot ressemble à sa mère.

Le four lui fait tourner la tête. Deux heures qu’il fonctionne sans pause syndicale, ni répit. Deux heures de grand calendrier. Elle reconnaît à présent les espaces entre les différentes fonctions qu’elle a programmées. Elle sait que dans le temps de dire JE encore vingt-
quatre fois en suivant le battement du cœur le plus fort de sa veine, elle sait que jusque-là, ça ira. Quand la chaleur tournante elle aussi, soufflera sa fièvre, ce sera un cran au-dessus de ce qu’elle vit, là.

Alors, elle prend appui sur la première fois. Elle se rappelle son besoin d’exalter, d’exulter, de ces besoins qui trouvent rarement un trou pour nicher et éclore. Un besoin comme pour expier ces trahisons qu’elle s’inflige au quotidien. Elle a pensé à l’endroit le plus confiné, le plus étroit. Celui qui ne lui donnerait de la place que pour elle. Sans trop d’air pour se changer l’idée. Sans trop de lumière pour faire ressurgir les rêves du placard. Non, quelque chose de réduit, d’une seule place, la sienne. Le four est devenu une évidence.

Il y eut quelques maladresses au début. Quelques malaises physiques aussi. Lors des premières tentatives, les jambes ou les bras pouvaient tenir dans l’antre mais jamais les quatre membres ensemble. La tête toute seule aussi, bien entendu. Mais là, on était dans le cliché. Petit à petit, l’oiseau a fait son nid. L’amplitude des coudes, la souplesse des creux poplités, la mollesse des articulations, tout s’est simplifié. Le corps au service de la nécessité. Une forme d’ascétisme de la volonté. Se retrouver uniquement avec son corps, sans aucun artifice de souffrance, de douleur, variations de l’être si banales aujourd’hui. Et la respiration. Cette étrange habitude qu’on ne renie que la nuit, entre apnée et soupir.

Sa vie, du moins celle qu’elle débute une fois rentrée chez elle, a basculé. Après les heures de travail dédiées aux autres, à ceux qui demandent, qui réclament, qui quémandent, qui veulent, qui ont besoin. C’est avec elle qu’elle s’est retrouvée. D’abord timide face à tout cet espoir, elle a rapidement trouvé une voie, un plan unique. De repas frugaux en verres d’eau, d’un peu de vin fluidifiant à quelques pincées de sel afin d’éviter la déshydratation et le gonflement de certains organes dans le four allumé, elle a commencé à se sentir proche de sa peau, à se regarder sans le filtre de l’alarme et de l’urgence. Tous ses actes sont devenus prévus, appréhendés et appréciés. Jamais elle ne s’était sentie à ce point vivante. À ce point responsable de chaque geste.

Il y a deux semaines, elle a réussi à pénétrer entièrement, à fermer la porte sans la claquer. Une précision intense, sublime. Le lendemain, elle a dû se méfier d’elle-même. Une allégresse de trop, une allure de liesse et les gens sentiraient un changement. Des autres finiraient par remarquer une variation. Et de ce virage émergeraient les questionnements, les explications et conséquemment, les postures de défense, les statuts du rien-tout-va-bien. Puis les liens au monde finiraient par se rattacher à elle comme d’habitude, comme avant, dans la convention, la soumission et la disposition. Une seule rougeur dans la nuque, une seule bulle d’eau sur un doigt, une seule odeur de chaud et elle serait visée. Plus question de discrétion mais de prudence. N’être qu’elle ne pouvait se faire qu’avec elle, qu’en elle.

Les vingt-quatre JE se sont échappés. Un autre clic. Celui-ci entraîne dans sa rondeur un bruit de ventilation forcené. Ce qui se déroule à présent est l’accalmie et l’apothéose. Un instant si incisif que les horloges les plus précises ne remarquent rien. Elle atteint le sommet de sa conscience d’elle. Après treize jours d’entraînement, cette nuit lui offre la vérité. Pas de ces vérités dont seul Dieu convainc mais une vérité qui la fonde. Elle compte encore, devine qu’il reste une centaine de JE à murmurer, sans trop ouvrir la bouche (elle se retrouverait asséchée immédiatement). Le compte à rebours entraîne les pensées si rapidement qu’elles s’encollent jusqu’à créer une ligne claire, souple. Un son illustrerait cette ligne qu’il serait sibyllin. Elle compte encore quelques autres JE, détache la lèvre supérieure de sa siamoise et souffle comme pour ne plus jamais avoir à avaler quoi que ce soit.

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