Tant de chiens

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Il y a des jours, comme ça, où on ferait mieux de ne pas se lever. Le bocal de Nescafé est vide, la bonbonne de gaz lâche son dernier souffle quand on est sous la douche et on finit, trempé et glacé, par essuyer ses aisselles encore savonneuses avec la première serviette qu’on trouve, juste avant de se rendre compte que c’est celle qu’on a utilisée la veille pour transporter un chien mort. Et s’il y a bien un truc qui pue plus qu’un chien mouillé, c’est un chien écrasé dont les tripes pendouillent sous l’abdomen. Vous pouvez me croire, je sais de quoi je parle.

Je ne suis peut-être pas vétérinaire mais je connais ce genre de drame mieux que personne.

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Mon boulot à moi, ce n’est pas détective, c’est plutôt nettoyeur privé. Pas du genre qui éradique les cafards et les puces, ces trucs-là sont trop tenaces pour moi, ma spécialité, ce sont les encombrants : les concurrents, en affaire comme en amour, ceux dont on veut se faire quitte à bon compte.
J’ai ouvert une petite agence de services aux particuliers, j’ai mon bureau près de la machine à fléchettes au fond du bar Chez Josiane, je suis juste à côté des toilettes, c’est pratique pour évacuer ce que j’ingurgite à longueur de journée et l’odeur évite que mes clients ne s’attardent trop pour raconter leurs malheurs.

Certains habitués du troquet s’imaginent sans doute que je tiens une permanence politique. Mon boulot n’est pas très différent, au fond. Les gens viennent me confier leurs petits soucis ou leurs grosses emmerdes, ils me disent de qui ils souhaitent se débarrasser et moi je leur rends service. Même si je ne fais pas ça pour gagner des voix mais pour récolter des sous, à vrai dire, au bout du compte, le résultat est le même. Parce que le politicard, s’il veut des voix, c’est pour être élu, et s’il veut être élu, c’est pour toucher le salaire.

On fait le même genre de travail avec les mêmes objectifs. On est au service du public.

Ça me rassure, de penser que je suis quelqu’un de bien. Même si, moi, ces temps-ci, c’est pas tellement le salaire, c’est plutôt le fond que je touche. Les clients se font rares. À croire que personne ne veut plus se débarrasser de son voisin ou de sa belle-mère. Enfin, moi, mon truc, c’est la rubrique des chiens écrasés. Comprenez-moi bien, ce n’est pas une image, il faut prendre ça au pied de la lettre : c’est devenu ma spécialité. J’écrase les chiens.
La première fois que j’ai empoisonné un yorkshire, je ne me suis pas rendu compte que je créais une filière porteuse, dans le même secteur que les salons de coiffure pour toutous et les supermarchés spécialisés dans la bouffe pour animaux domestiques. Un filon en pleine croissance. Les gens du marketing, il paraît qu’ils appellent ça une niche. Faut croire qu’ils ont le sens de l’à-propos.

En tout cas, moi, je viens tout à la fin, dans le cycle de vie de l’animal: juste avant qu’on le recycle en farine pour nourrir les poulets en batterie.
Faut voir la réalité en face, le chien des voisins est bien souvent plus encombrant que les voisins eux-mêmes. Pourtant, même si on rêve d’envoyer le clébard d’à-côté au paradis des chiots, on a du mal à sortir le marteau et à lui taper sur le museau. C’est là que j’interviens. Travail soigné, tarifs plancher.

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Pour le premier toutou, j’ai eu quelques scrupules. J’aimais plutôt bien les animaux, au départ. Quand j’étais gamin, je ne loupais pas une numéro de Trente millions d’amis. Plus grand, je souriais toujours aux vieilles solitaires qui promenaient leur dernier compagnon dans les parcs, au bout d’une laisse flasque.

Mais, quand j’ai compris que le travail n’était pas très compliqué, qu’il pouvait rapporter de quoi financer mon tiercé, mes bières et mes cigarettes, ma conscience ne m’a pas retenu longtemps. J’ai surtout deviné que le risque de se faire pincer sont quasi nuls, vu que la police ne pratique pas les autopsies sur les clébards. Il y a des cas plus préoccupants et d’autres gens à envoyer en prison que les égorgeurs de chiots.

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En
plus, je les égorge pas, je les tue à peine. On pourrait dire que je les suicide.

Presque aussi propre qu’un vétérinaire et bien moins cher pour le proprio, vu que ce sont les voisins qui paient.

Je fais ma pub en me baladant dans les quartiers résidentiels. De préférence les barres de cités et les petites maisons mitoyennes sans double vitrage : je connais mon cœur de cible, c’est le secret du métier.

Je glisse des petits papiers dans les boîtes aux lettres des voisins à chaque fois que je repère un cabot qui hurle à la mort ou aboie en continu. Ça me permet d’éviter les chiens d’attaque, les teigneux, les solides et ceux qu’on entasse par troupeaux de cinq ou six dans des appartements minuscules. Je prospecte de préférence dans l’environnement direct des caniches, des bassets et autres chiens de salons. Petits gains sur petits risques. J’ai appris ça en pariant sur les chevaux. Puisque ça ne marche pas pour le PMU, faut bien que ça marche dans un autre secteur.

Un billet orange pour dégommer un cabot : voilà le tarif. Cinquante euros, c’est une somme raisonnable, si on compte la tête et les pattes, ça fait dix euros tout rond pour chaque membre et c’est la maison qui offre le corps et la queue. Mon baratin fait rire les clients, ça les détend, ça les prépare pour l’étape suivante où je leur demande de régler d’avance, pour éviter les contacts successifs. L’anonymat est notre meilleur protection à tous, que je précise toujours.

Vous me payez et on ne se revoit pas. Je fais le travail dans la semaine et Tarzan ne vous embêtera plus jamais. Vous avez ma parole.

*

Tarzan, je l’ai traité comme tous les autres : à l’aide d’une saucisse pur porc premier prix, marinée dans une bassine de déboucheur pour tuyauterie, auquel j’ajoute le contenu de quelques pilules de somnifère. L’acide attaque un peu la viande mais le tout se transporte facilement dans un sac plastique. Qui penserait à chercher l’arme du crime dans un bête sac de la FNAC ?
Dès que la viande dévale l’œsophage pour rejoindre l’estomac, le chien se met à grogner puis, sous l’effet des médocs, titube pour de bon. En général, il est en trop sale état pour aboyer. C’est alors que que je l’emballe dans une serviette éponge, que je le fourre dans mon sac réutilisable à poignées renforcées. Je file vers la voie rapide la plus proche et je relâche le chien, sonné et agonisant, au bord de la bande de droite, où il ne manque pas de se faire renverser pour de bon quelques minutes plus tard.

Les chiens crevés en bord de route, ça n’intéresse personne. Le service de nettoyage les balance avec les déchets verts, sans autre forme de procès.

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Mais quand les affaires tournent, ça ne dure jamais longtemps.

Ce matin, une petite vieille est venue me trouver Chez Josiane. Elle m’a expliqué qu’elle habite sur l’horrible tour au milieu de la cité : un building si haut que le toit semble toujours racler le bas des nuages gris. Je vois très bien lequel. Une mauvais endroit pour traquer les chiens, je ne peux pas les attraper plus haut que le premier étage.
— J’habite au vingt-septième, qu’elle m’a dit. Je passe ma journée avec des jumelles à surveiller le pavillon de ma sœur dans la rue plus bas. Elle a peur des cambriolages.
J’ai hoché la tête. Encore une folle, j’ai pensé.
— Elle a même acheté un chien pour se protéger. Il s’appelle Tarzan.
J’ai senti le carrelage du troquet qui glissait sous mes pieds.
— Je crois que vous le connaissez, non?
Je ne savais pas quoi répondre. Je n’ai rien dit.
— Je voulais vous remercier. C’était vraiment un clébard de merde. Je peux vous offrir une bière ?

C’était la première fois que je trinquais avec une vieille qui puait la naphtaline. Mais on s’est bien marré. Quand on était un peu éméchés tous les deux, elle m’a chuchoté :
— Vos saucisses, là, on peut les cuire? Parce que si vous pouviez me débarrasser du mari de ma sœur, après son chien, je suis prête à vous payer plus que la tournée.

Je l’ai regardée dans les yeux.

Elle avait l’air sérieuse.

Voilà, je suis lavé à l’eau froide et prêt à
me mettre au boulot.
Il va falloir que je trouve un très très grand sac et une serviette de plage.
Pour le reste, ça doit pas être beaucoup plus compliqué que pour les chiens.

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