L’ère du temps paradoxal

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Voici peu encore, d’aucuns pensaient que les progrès technologiques, en réduisant la durée et la dureté des processus de production et de communication, allaient libérer l’humanité du travail, ou du moins lui libérer du temps. Mais rythmes de vie et de travail suivent le mouvement d’accélération général. Peut-être avait-on sous-estimé l’incroyable force de la dynamique accumulatrice et fétichiste du capitalisme universel? Et, plus la technologie, plus l’info va vite, moins on a de temps…

C’est ce paradoxe que tente d’éclairer Harmut Rosa dans un essai simplement intitulé « L’accélération » (Ed. La Découverte). Celui-ci a l’ambition de faire une « critique sociale du temps » à l’heure de ce qu’il nomme notre modernité tardive. Pour Rosa, bien plus que d’être une simple conséquence de l’axiome capitaliste « le temps c’est de l’argent », le phénomène d’accélération générale serait devenu le principe même à l’œuvre au cœur de notre civilisation. En lieu et place de La lutte des classes, aujourd’hui bien en panne d’énergie, L’accélération du temps serait en quelque sorte le réel moteur de l’histoire.

L’homme qui court à sa perte?

La question du temps est au cœur de tout projet humain. Alors pourquoi pas une grille de lecture de l’humanité avec l’accélération du temps comme prisme? Le temps trouve des implications dans tous les champs: quotidiens, professionnels, philosophiques, métaphysiques et physiques, politiques même. Et l’idée d’une accélération est pas mal débattue en ce moment. Il suffit d’une recherche internet pour s’en convaincre.

On y trouve d’abord toute une littérature autour du calendrier des Mayas. Ce calendrier prémonitoire appréhende le temps de manière cyclique : des cycles de plus en plus courts s’y succèdent depuis «l’origine », d’où l’idée d’une accélération du temps. LE dernier cycle prendrait fin en… 2012 ! Puis, on tombe sur le travail de Virilio, urbaniste et philosophe qui s’intéresse beaucoup au concept de vitesse. Pour simplifier, il a une formule: « En inventant la voiture, l’homme a inventé l’accident; en créant des avions qui transportent les gens à 1000 kmh, il a inventé le crash aérien de masse… Et en développant le règne de la vitesse généralisée, l’humanité prépare l’accident généralisé, la crise globale… dont on vit peut-être déjà les prémisses ». Maintenant, quelle sera l’issue de cette catastrophe globale? Tous les scénarios sont ouverts…

Ensuite, on trouve donc H. Rosa. Mais là où Rosa envisage l’accélération du temps comme principe majeur et autonome, Virilio n’en fait qu’une conséquence, faisant de la technologie et de la vitesse son élément central.

L’homme qui court sur un tapis roulant à contre-sens

L’une des images fortes de Rosa est pourtant très proche de l’inertie à toute allure: c’est celle de l’homme qui court à perdre haleine sur un tapis qui roule de plus en plus vite en sens inverse, et qui a du mal juste à faire du sur-place… Nous vivrions une espèce d’éternel présent comprimé et fuyant. « Laisser ouvertes toutes les options est devenu l’impératif catégorique de notre époque… Nous devenons des surfeurs hasardeux, chevauchant la vague de l’accélération sans but et sans direction, prêts à saisir la prochaine chaque fois que les vents tournent ». Notre emploi du temps, notre vie donc, serait dicté par l’urgence, devenant tout entière précaire.

Face à de tels constats, on se demande si tout ceci a une fin: un terme et un objectif. Cette tendance à l’accélération peut-elle être infinie?

Gagner du temps et en manquer…

Logiquement, plus on va vite pour réaliser, transmettre les choses, plus on devrait gagner en temps pour soi. Mais Rosa explique bien que simultanément à l’accélération technologique, l’ensemble des possibilités qui nous sont offertes se développe, elle aussi, exponentiellement. D’un côté, on peut accéder en un clic à n’importe quelle info, d’un autre, ce clic nous ouvre une somme d’infos indéfinies. D’où l’
impossibilité de tout faire, de tout lire ou tester, en dépit de la rationalisation, de la flexibilisation , du multi-tâches. L’entreprise est impossible! Le champ des possibles est trop large. D’où un sentiment de culpabilité, une impression qu’il faut à tout prix ne pas perdre son temps. L’exemple de la crise écologique suit un peu la même logique. : l’impact que nous avons sur l’environnement dépasse la capacité de celui-ci à se régénérer.

Plus de Passé et de Futur signifiants : juste le brouillard du Présent

L’accélération du temps va jusqu’à provoquer une crise de l’identité, mais aussi de la politique de la démocratie, du rapport à l’Histoire et à la mémoire même! L’homme contemporain peut de moins en moins se réclamer d’une identité stable et bien définie. Jusqu’au milieu du siècle dernier, on pouvait se définir comme « marié à X, vivant en un lieu Y, boulanger et votant à gauche ». Alors qu’aujourd’hui ce serait plutôt: « marié à X, mais en instance de divorce, habitant pour l’instant à Y, mais bientôt installé à Z, pour le moment en CDD comme boulanger, mais préparant une reconversion en ferronnerie, et ayant voté socialiste au dernier scrutin, mais pour la dernière fois… »

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Les identités sociales, familiales, géographiques, idéologiques qui hier nous constituaient sont aujourd’hui mouvantes et éphémères. Assisterions-nous à l’émergence d’un certain nomadisme identitaire ?

Pour Rosa, les individus perdent « leur capacité à intégrer par le récit leur existence personnelle dans un passé riche de référents et un futur porteur de sens ». A l’époque prémoderne, les choses restaient assez stables de génération en génération, la transmission se faisait lentement des aînés vers les jeunes. Avec la modernité, le temps s’accélère, mais les parents peuvent encore transmettre des techniques et des valeurs à leurs enfants. Aujourd’hui, dans notre ère post-moderne, ce sont les grands frères qui transmettent leurs savoirs aux plus jeunes, quand se ne sont pas les enfants qui transmettent leurs compétences à des parents déjà hors du coup. Dans le même temps, c’est la première fois que les parents occidentaux se demandent si leurs enfants auront une aussi bonne vie qu’eux! Ces dynamiques marquent une rupture claire avec les idées modernes de progrès et de projet final pour l’humanité. Cette accélération a aussi des répercussions sur la façon dont on aborde l’histoire et la mémoire. De même, il y a désynchronisation entre le temps de l’économie virtuelle mondialisée et le temps du politique. En un clic, on échange des milliards et on change d’orientation. Le marché numérique se détache de l’économie réelle. En face, la politique semble impuissante, trop lourde, trop lente. La vraie démocratie prend du temps. Or, on a déjà pris la voie d’une politique du court terme, de l’hyper-réactivité. Décrire la désynchronisation entre différents types de temporalité, voilà encore un des apports majeurs du travail de Rosa

Résister au mouvement?

Où cela nous mène-t-il? Court-on inexorablement vers la fin des/du temps, ou vers la grande dégression/dépression contrainte et salvatrice ? Est-il encore temps de faire marche arrière, ou des pas de côtés? Qui sont ceux qui tentent de résister à cette tyrannie et comment? Et peut-on vraiment vivre hors du mouvement général?

Il y a bien sûr tout le mouvement écolo, dont la frange la plus décroissante mène une réflexion critique sur un système qui en veut toujours plus et plus vite. Certaines communautés ou réseaux expérimentent aussi concrètement des formes d’organisations désertant le travail salarié et la consommation de masse. Mais c’est si difficile et lent à construire que souvent, ces collectifs sont eux aussi éphémères. Et puis ces thèses et expériences antiproductivistes restent encore très minoritaires.

Et qu’en est-il de cette masse de population  hors-travail salarié  : chômeurs, pensionnés, enfants? Echappent-ils à cette accélération? Pour Rosa, ceux-ci subissent une décélération forcée, en particulier les chômeurs.
Pourtant, pour autant qu’ils restent un peu socialisés, ils sont eux aussi pris dans la même spirale d’un rythme de vie effréné et d’un manque chronique de temps. Les chômeurs doivent s’activer, les plus jeunes et les plus vieux rentabiliser leur temps. Et puis il y a tous ceux dont le rythme biologique ne supporte déjà plus toute cette accélération et qui réagissent par des syndromes psychosomatiques: la dépression, la procrastination, le burn-out, la schizophrénie, le suicide… A travers ces échappatoires intériorisées, peut-être se passe t-il quelque chose? Ces stratégies inconscientes(?) de rupture radicale avec le rythme imposé socialement, bien qu’extrêmes et négatives, ne sont-elles pas révélatrices d’une société malade de son temps? Peut-être faut-il cesser des les considérer comme des pathologies acceptables à la marge, et les envisager comme des signaux d’alarme intrinsèques à un système aliénant?

Bibliographie:

H. Rosa, « L’accélération », Ed. La Découverte
Entretien avec H. Rosa, « Au secours, tout va trop vite », in LeMonde.fr (www.lemonde.fr/…/le-monde-magazine-au-secours-tout-va-trop-vite_1403234_3224.html )
Paul Virilio, « Le critique de la vitesse » , in nouvelobs (http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20100818.BIB5478/paul-virilio-le-critique-de-la-vitesse.html)
« En quatrième vitesse », article de Libé (http://www.liberation.fr/livres/0101643127-en-quatrieme-vitesse)
Robert Kurz, « L’expropriation du temps » (http://obeco.planetaclix.pt/rkurz_fr29.htm)

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