Un nippon dans la ville

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Toshi, c’est par ce diminutif qu’il se fait appeler, était un citoyen japonais sans histoire, né dans le début des années 50’ du côté de Nagasaki. Issu de la classe moyenne, il a, suite à un bref passage par l’université industrielle de Kumamoto, fait carrière en tant que maître rocailleur 1. Spécialiste d’un savoir-faire relativement demandé au Japon, sa réussite dans le monde du travail sera tout à fait honorable. En 1971, il n’a qu’une vingtaine d’années quand il obtient un poste très enviable sur le chantier de construction du futur parc d’attraction Tokyo Disney Land. Son travail sur ce projet pharaonique lui permettra de se bâtir une solide réputation qui lancera sa carrière et fera de lui un artisan demandé. Sa vie professionnelle sera ainsi partagée entre la réalisation de créations en béton sur mesure, destinées à des particuliers, et des collaborations diverses avec des entrepreneurs chargés de travaux d’envergure. Mais la sculpture, dont il a plus ou moins fait son métier, n’est pas son véritable centre d’intérêt.

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La passion

Ce qui le fait rêver, c’est la peinture. Parallèlement à son activité principale, Toshi va donc se mettre à peindre, d’abord pour le plaisir, puis pour gagner un peu d’argent. Il exposera régulièrement son travail pictural à Tokyo et réalisera quelques ventes qui lui permettront de se faire remarquer. Respecté de ses pairs, jouissant d’un métier stable et correctement rémunéré ainsi que d’une certaine notoriété dans le milieu artistique tokyoïte, Toshi était en somme parfaitement intégré à la société nippone. Pourquoi avoir quitté famille, amis et travail ? L’explication est finalement très simple : il a « commis l’erreur » d’assumer ses passions alors qu’il vivait dans une société considérant comme normal le fait de refréner celles-ci.

La culture japonaise est très traditionaliste et extrêmement superficielle, tant elle accorde d’importance au fait de sauver les apparences. Le divorce y est vu comme une forme d’échec grave, de déshonneur. Et dans les années 80, Toshi va divorcer : très jeune, il avait épousé une femme avec laquelle il eut une première une fille, née en 1986. Après quelques années vécues en famille dans la banlieue de Tokyo, il commet l’irréparable : il quitte sa femme pour une autre, une occidentale qui plus est ! Histoire de séparation banale chez nous, mais catastrophique dans la société nippone : Toshi a attiré le déshonneur sur son ex-épouse ainsi que sur lui-même. En se remariant avec une étrangère, il a purement et simplement insulté son ancienne belle-famille. En l’espace de quelques mois, Toshi est donc passé du statut de respectable travailleur et père de famille à celui de lâche et de goujat.

Le départ

Soit! Le bonheur apporté par son second mariage lui suffit malgré le mépris que lui manifeste son entourage, et il continue sa vie tranquillement. La nouvelle compagne de Toshi, Catherine, est une Belge native de la région liégeoise venue faire carrière au pays du soleil levant comme professeur d’anglais et de français. Elle et Tochi vont ainsi vivre une relation idyllique jusqu’à la naissance de leur fille en 1994. Un gros problème va alors pointer le bout de son nez : la jeune mère a le mal du pays et ne veut pas voir son enfant grandir dans l’élitisme et l’austérité typiques du système éducatif japonais. Elle désire revenir en Belgique.
La question d’un éventuel déménagement vers l’Europe devient une source de discussions et de disputes récurrentes au sein du couple. Pour Catherine, le choix s’impose naturellement, mais pour Toshi, il n’a rien d’évident. Comme la plupart des Japonais, ce dernier ne parle qu’une seule langue, la sienne. De plus, son expérience professionnelle n’a aucune valeur aux yeux des employeurs belges – son travail étant lié à la culture des
jardins nippons. Toshi n’a vraiment aucun atout dans son jeu pour s’insérer facilement dans la vie active de notre pays, et il s’en rend bien compte.

De l’autre côté, venir en Belgique représente une possibilité de prendre un nouveau départ. C’est l’occasion pour lui de peut-être embrasser la carrière artistique qu’il n’a pas eue au Japon. Puis, entre sa famille qui le considère comme un paria, et sa première fille qui ne veut plus lui parler, il n’y a pas grand-chose pour le retenir. Et de toute façon, l’exil semble la seule manière de sauver son second mariage et sa vie de famille.

En 1997, ils viennent donc s’installer dans notre plat pays, accompagnés de leur fillette de trois ans et demi. Pour Catherine, tout va alors se passer comme prévu : il y a pénurie de professeurs qualifiés, elle va trouver immédiatement un job à temps plein. Pour Toshi, tout va aussi se passer comme prévu… Malheureusement ! Ne parlant pas français, il est incapable de faire la moindre démarche auprès d’un éventuel employeur, de bosser au sein d’une équipe ou même de contacter un galeriste pour essayer de faire connaître son travail artistique. Par manque d’alternatives, Toshi devient homme au foyer et se consacre à la peinture.

Le couple belgo-japonais avait emménagé à la campagne. Contrairement aux idées reçues, l’air pur et les grands espaces ne sont pas toujours aussi bénéfiques qu’il y paraît. La vie à la campagne peut se révéler cruellement monotone. Toshi va s’y emmerder sérieusement. Il faut bien reconnaître que si l’on est un étranger désireux de s’intégrer à la société belge, aller s’enterrer dans le fin fond de la cambrouse, précisément là où il ne se passe jamais rien, n’est pas une solution… Notre ami nippon et sa femme ne réalisent pas encore que leur choix erroné de cadre de vie signifie pour leur union le début de la fin.

L’isolement

La journée-type de Toshi le rend cinglé : il se lève le matin, profite de la présence de sa femme et sa fille une petite heure avant qu’elles ne partent au travail et à l’école. Puis, il reste seul, jusqu’à leur retour à 18h. Toshi sombre dans l’ennui : il ne parle que japonais – ne pouvant dès lors communiquer qu’avec son épouse et leur enfant. Son « travail » d’homme au foyer, sa vie de père, la peinture et les cours de français qu’il suit chaque semaine lui évitent de basculer dans l’oisiveté absolue – mais ne lui suffisent plus. Pour rompre l’isolement, Toshi commence à traîner dans les bistrots – avec l’espoir de faire de nouvelles rencontres. À force de fréquenter ce genre de lieux, le seul nouvel ami que Toshi se fait, c’est la bouteille. Au bout de trois ans en Belgique, il sombre dans l’alcoolisme – et son second divorce est prononcé l’année suivante, en 2001.

Depuis, Toshi vit seul dans un modeste appartement du quartier Saint-Léonard. Il subsiste grâce à un revenu d’intégration que lui verse le CPAS, mais seulement tant qu’il continue à suivre des cours de français. Il y a aussi ses trop rares amis qui le sollicitent et le rémunèrent pour ses qualités de maçon, lorsqu’il vient prêter main-forte sur un chantier. S’il a choisi de rester ici malgré le fait d’avoir tout perdu, c’est principalement pour voir grandir sa petite Fanny, aujourd’hui âgée de dix-sept ans. De toute manière, son retour au Japon n’est pas envisageable : il était de toute façon très clair dès le départ qu’il s’agissait d’un voyage sans retour.

Ne pouvant espérer un quelconque soutien dans son pays d’origine et ayant un trou de plus de dix ans dans son curriculum vitae, Toshi sait que retourner au Japon le condamnerait à une vie de clochard. La société nippone ne lui donnera pas de seconde chance. De plus, il estime avoir réussi à développer à Liège des amitiés beaucoup plus sincères que toutes celles qu’il a eues au Japon – ce qui constitue pour lui une autre excellente raison de rester. Enfin, la récente chaîne de catastrophes qui frappe le Japon l’aide à accepter son sort : s’il était resté au pays, il serait peut-être mort à l’heure qu’il est! Il peut ainsi se dire qu’il a
paradoxalement fait le bon choix.

Après quatorze ans de vie en Belgique, Toshi ne parle toujours pas parfaitement français et a énormément de mal à communiquer. Son histoire nous prouve que l’exil n’est pas toujours engendré par des questions de survie ou des préoccupations matérielles. Notre vie sentimentale, nos émotions, peuvent tout aussi bien nous y conduire, comme ce fut le cas pour lui. Mais son vécu est également un bon exemple de comment l’exil peut virer à la tragédie : plus qu’un simple départ, c’est un périple sans possibilités de retour, menant trop souvent à une vie d’exclusion, où l’on est bien seul face à soi-même…

Notes:

  1. Rocailleur : Artisan maçon spécialisé dans l’imitation de la roche naturelle grâce au ciment. Son travail vise généralement la fabrication d’ornements ou d’éléments de mobilier destinés aux jardins.

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