Schizoïdie civilisationnelle: l’exil intérieur

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On devait déjà au psychiatre suisse Eugen Bleuler (1857-1939) l’introduction du terme « schizophrénie», dont la définition est loin de faire l’unanimité dans le très respectable corps des médecins et des psychanalystes, certains allant même jusqu’à lui dénier toute pertinence. Disons pour faire court que ce serait un trouble de la personnalité marqué par une perte de contact avec la réalité, ou du moins par un conflit entre le Moi et la réalité. En 1908, Bleuler distingue une « personnalité schizoïde », pour désigner une tendance naturelle d’une personne à s’attacher à la vie intérieure, en-dehors du monde extérieur. Il s’agit ici davantage de « repli sur soi », d’«introspection » : une « amplification morbide» mais non-psychotique, au contraire de la schizophrénie. La schizoïdie serait la capacité de ne plus se rendre compte de sa solitude ou de son besoin d’expression corporelle et sentimentale, une sorte d’exil vers l’intérieur de soi. La définition n’est pas plus précise que cela, chacun pourra donc s’y reconnaître, de l’ascète des villes aux tendances érémitiques qui s’enferme dans son appartement pour écouter Chostakovitch, descendant direct des moines solitaires, jusqu’à la ménagère pavillonnaire qui ne rate aucun épisode de la série Dr House.

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La schizoïdie est pourtant reprise dans les typologies du genre « DSM » (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux). Elle toucherait de 1 à 5 % d’individus, un peu plus fréquemment les hommes que les femmes, et se marquerait par une certaine apathie. A l’image de l’Ignatius Reilly de « La conjuration des imbéciles », le schizoïde manifeste peu d’intérêt pour les relations sociales, voire éprouve des difficultés à en nouer et à exprimer ses émotions; ses activités professionnelles ou de loisirs sont généralement solitaires; rien ne semble le toucher, etc. La relative banalité de ce constat pousse le Suisse Roland Jaccard à généraliser ce diagnostic à la société entière : il parle de « schizoïdie civilisationnelle » 1. C’est dans un wagon où personne ne se parlait que l’idée lui serait venue. Jaccard décrit la civilisation occidentale du Moyen Âge pour arriver à la conclusion qu’aujourd’hui, « nous côtoyons l’autre mais ne le rencontrons jamais. »

Pour étayer sa démonstration, il s’appuie sur plusieurs théories très discutées dans les années 70 : l’anti-psychiatrie 2, l’ethnopsychiatrie de Georges Devereux et la sociologie historique de Norbert Elias. Selon ce dernier, « la civilisation des mœurs a consisté à accroître le contrôle sur tout ce qui tient à la nature animale de l’homme, refoulé soit vers les coulisses de la scène sociale (découpage des viandes à la cuisine, satisfaction des besoins naturels en des lieux ad hoc), soit vers la vie privée du couple (sommeil, rapports sexuels). Ce refus progressif du corps est intériorisé par les individus au cours de la socialisation familiale, qui règle efficacement et définitivement l’affectivité de l’enfant, de sorte qu’en chaque individu s’accomplit en raccourci un processus qui a duré des siècles. L’histoire d’une société se reflète dans l’histoire de chaque individu. »

La société de cour ou des cours de la bourse ?

Norbert Elias vécut lui-même « l’exil extérieur » et le processus de « brutalisation » des sociétés occidentales : soldat pendant une des plus grandes boucheries de l’histoire, la Première Guerre mondiale, Juif réfugié en Angleterre à l’aube de la Seconde, sa mère meurt déportée à Auschwitz. Pourtant, il ne faut pas y voir un démenti à sa propre théorie, mais bien plutôt des pauses (à moins qu’il ne s’agisse d’un retour du refoulé ?), une sorte de petite rupture provisoire, dans un processus beaucoup plus global de civilisation, marqué par ce qu’il appelle la « curialisation » 3, c’est-à-dire de l’extension des pratiques de la cour à l’ensemble de la société.

Cette pacification des mœurs ne signifie pas pour autant émancipation et libération. Bien au contraire. Pour Elias, la prétendue « libération sexuelle », pour prendre un exemple dont on parle beaucoup à l’époque où Jaccard écrit son livre, n’est qu’un reflux de surface. Il y a fort à parier que nous allions au contraire vers des formes plus sévères encore de refoulement et d’(auto)contraintes. Le prétendu relâchement des mœurs n’est que le jeu avec la norme que prévoit et autorise toute forme sociale. « Ultime figure de l’histoire, le petit-bourgeois s’étend planétairement. Sur-contrôlé de l’extérieur, décorporalisé, désexualisé, hyper-normalisé, l’homme de la modernité, quoi qu’il en ait, sera de plus en plus l’image même de l’homme administré coulant une existence paisible dans des sociétés d’abondance totalitaires – sans jamais prendre conscience que si ses besoins y sont satisfaits, c’est au détriment de sa vie même. »

Le schizoïde n’est pas un « anormal », il est parfaitement capable de s’adapter à son entourage, à la société. Ce n’est pas le fou, le schizophrène, qui, lui, « n’en peut plus ». Le fou, ainsi qu’on appelait jadis le malade mental, est la figure paradoxale et antagonique, le faux pli de la schizoïdie sociale, celui dont le repli sur lui-même déborde dans les marges du convenable et des convenances. Il menace l’équilibre fragile de l’homme assujetti à la pacification de ses instincts, il fait toujours peur. Il inquiète, parce qu’il refuse les bonnes manières, au point de ne pas se lever pour aller travailler-comme-tout-le-monde ; parce qu’il ne « paye pas sa dette de civilité dans le face à face de la vie quotidienne », au point de ne pas suivre les prophylaxies et les interdictions de fumer dans les lieux publics ; parce qu’il ne peut pas s’expliquer dans des termes socialement justifiables sur son ordre mental personnel que trahit un comportement bizarre.

« Pourquoi continuer à vivre lorsque vous pouvez être enterré pour dix dollars ? » (publicité américaine)

Au fond, l’homme aliéné de la civilisation schizoïde ressemble beaucoup à ce bourgeois que ne veut (ou ne peut) pas être le Loup des steppes, dans le roman d’Herman Hesse : « Le bourgeoisisme lui-même, en tant qu’état humain qui subsiste à perpétuité, n’est pas autre chose qu’une aspiration à la moyenne entre les innombrables extrêmes et antipodes de l’humanité. » Exilé en lui-même, le bourgeois a abdiqué toute idée de grandeur et cherche à garder le milieu modéré entre les extrêmes. « Jamais il ne s’absorbera, ne s’abandonnera ni à la luxure ni à l’ascétisme; jamais il ne sera un martyr, jamais il ne consentira à son abolition : son idéal, tout opposé, est la conservation du moi; il n’aspire ni à la sainteté, ni à son contraire, il ne supporte pas l’absolu, il veut bien servir Dieu, mais aussi le plaisir; il tient à être vertueux, mais en même temps à avoir ses aises. Bref, il cherche à s’installer entre les extrêmes, dans la zone tempérée, sans orage ni tempêtes violentes, et il y réussit, mais au dépens de cette intensité de vie et de sentiment que donne une existence orientée vers l’extrême et l’absolu. On ne peut vivre intensément qu’aux dépens du moi. Le bourgeois, précisément, n’apprécie rien autant que le moi (un moi qui n’existe, il est vrai, qu’à l’état rudimentaire). Ainsi, au détriment de l’intensité, il obtient la conservation et la sécurité; au lieu de la folie en Dieu, il récolte la tranquillité de la conscience; au lieu de la volupté, le confort; au lieu de la liberté, l’aisance; au lieu de l’ardeur mortelle, une température agréable. Le bourgeois, de par sa nature, est un être doué d’une faible vitalité, craintif, effrayé de tout abandon, facile à gouverner. C’est
pourquoi, à la place de la puissance, il a mis la majorité; à la place de la force, la loi; à la place de la responsabilité, le droit de vote.
»

Notes:

  1. Les lignes qui suivent se réfèrent à l’ouvrage de Roland Jaccard : « L’exil intérieur. Schizoïdie et civilisation », PUF, 1975.
  2. Cf. « Antipsychiatres de tous les pays », C4, n°123-124, septembre-octobre 2004.
  3. Il
    développe ce concept dans son opus magnum, « Sur le processus de civilisation » [1939], traduite et publiée séparément en deux parties : « La Civilisation des mœurs », 1974, et « La Dynamique de l’Occident », 1975, aux Presses Pocket.

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