L’impossible exil de la logique carcérale

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Jean-Pierre est aumônier de la prison de Lantin 1. Il s’est engouffré dans le monde carcéral par le biais de l’enseignement : il accepte de donner quelques heures de cours, et ses croyances personnelles le poussent à « rester » pour jouer un rôle. Deux jours par semaine, de 8h à 19h, il se consacre aux prisonniers. En plus des célébrations liturgiques, comme la messe, il annonce les décès aux familles et organise les funérailles. Sa démarche auprès des prisonniers est une démarche d’humilité et de charité chrétienne, il veut croire en l’homme et s’efforce de ne pas les juger. Face à certains prisonniers, il lui arrive toutefois de ne pas pouvoir respecter cette volonté. Les réalités très dures auxquelles il est confronté en prison marquent son existence; pour prendre le recul nécessaire, il rencontre régulièrement une abbesse de Sainte-Véronique.

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Dans un régime de bannissement.

Les deux mots que je retiens du témoignage de Jean-Pierre sont : arbitraire et violence 2. Ce qui semble a priori paradoxal dans un univers de réglementation extrême et d’intense surveillance… Violence des détenus entre eux, des gardiens envers les détenus ou des gardiens entre eux. Et personne n’ose se plaindre, par crainte des représailles. Les prisonniers sont en cellule 18h sur 24, et la télé (payante) y est allumée presque en continu. Dans ces 9 m?, ils vivent à deux le plus souvent, dans une complète oisiveté.

En principe, les personnes souffrant de troubles mentaux sont envoyées dans un établissement de défense sociale – à condition que le diagnostic des experts psychiatriques ait pu se faire avant l’incarcération. Or, les symptômes apparaissent souvent pendant l’incarcération, ils ne sont donc plus reliés aux faits incriminés, ce qui contraint le malade à purger sa peine dans des conditions qui ne lui sont pas adaptées. D’où le nombre de personne « sous médoc » pour tenir le coup. Quand ça ne s’achève pas en suicide…

Les détenus peuvent travailler s’ils le veulent, mais il n’y a pas de travail pour tous. Celui qui n’a pas d’argent pourra éventuellement se livrer à des « prestations sexuelles ». Le fait est avéré et courant. On assiste également à des regroupements en fonction des origines ethniques : noirs, Arabes, « gens de l’Est». Bien qu’administrée et contrôlée à l’extrême, la société carcérale s’organise de manière très primitive, les solidarités ou les loyautés qui s’y créent ont quelque chose de tribal : la loi du plus fort y est prépondérante.

Espérer qu’une personne s’améliore en l’enfermant dans un espace surpeuplé et violent est stupide : elle en sortira au mieux dans le même état qu’en entrant. Le respect de la victime est crucial, on néglige complètement celui du coupable. Or, les raisons qui poussent au crime sont très souvent liées à des conditions de vie précaires. Jean-Pierre donne l’exemple d’un chevilleur qui gagnait 1300 euros pour un travail harassant et qui, en dealant, gagnait près de 2000 euros dans les mauvaises semaines… Notre société, celle-là même qui se met en scène par le biais du téléviseur allumé tant dans nos maisons que dans les cellules des prisonniers, valorise la réussite par l’argent. Ceux qui n’en ont pas, sans des barrières morales très solides, peuvent très vite « basculer ». « On commence par de petites choses », me dit Jean-Pierre, « puis c’est l’escalade ». Le milieu de vie a aussi son importance, certains contextes sont plus criminogènes que d’autres. D’où l’enjeu et l’importance de créer de la mixité sociale.

Bref, les choses sont loin d’être simples. Même pour ceux qui ne restent pas longtemps derrière les barreaux, les conséquences sont terribles, ils sont «marqués » — à vie. Dans L’industrie de la punition, Nils Christie
nous apprend qu’aux Etats-Unis, où le taux d’incarcération est le plus élevé au monde, la pénologie ne s’intéresse plus à l’individu, elle ne s’embarrasse plus de réhabilitation. Les populations dangereuses sont « gérées », sans plus. Il n’est question que de « catégories ». Le système américain, soumis à un principe d’hyper-administration et d’hyper-rationalité, simplifie à outrance. Il n’est pas impossible que d’autres pays industrialisés suivent la même direction, indique Christie. A voir la place prépondérante qu’occupent les affaires criminelles et les problèmes de justice dans les médias dominantspar rapport aux débats de fond et aux mises en perspectives globales, on est en droit de s’inquiéter.

Utopie Norvégienne

Loin de l’enfer américain, la prison modèle située sur l’île norvégienne de Bastoy accueille des détenus en fin de peine. Parmi eux, des meurtriers, des violeurs, des pédophiles… Le magazine Time lui a consacré un article en 2010, intitulé « Sentenced to serving the good life » (« Condamnés à la belle vie »). Comment punir sans faire souffrir et comment espérer qu’une personne devienne meilleure après lui avoir infligé une souffrance, d’autant que c’est souvent une souffrance qui la conduit au crime ? À Bastoy, on veut affronter ce cercle vicieux. Subvertir cette logique mortifère. Instaurer un cercle vertueux.

Il faudrait donc accepter qu’un criminel ne souffre pas et mène « la belle vie » ? Pour Jean-Pierre, la prison sert à écarter les individus jugés nuisibles, son rôle n’est pas de faire souffrir. Souvent, il entend : « ils ont trop bon en prison ». L’ambiguïté qui entoure la notion de punition amène souvent à ne pas restreindre son champ à l’enfermement ou la mise à l’écart. Idéalement, l’Etat intervient pour annuler la vendetta, pas pour se substituer au désir vengeur de la victime et « faire justice » à sa place. Nils Christie parle du rôle fédérateur de la victime dans une société en perte de repères : « Protéger le peuple contre le crime est la cause la plus juste de toutes ». Mais politiques et médias s’en emparent pour des motifs peu avouables, ramenant des réalités complexes à une logique manichéenne qui leur est très utile.

A Bastoy, entre les fjords norvégiens et les forêts de pins, vivent plus de cent détenus. Ni barbelés ni barreaux, et à peine cinq vigiles, qui surveillent l’île à partir de trois heures de l’après-midi et les week-ends. Ce sont aussi les prisonniers qui assurent la maintenance du ferry qui assure les liaisons avec le continent. Il y a un cinéma, un centre équestre, des solariums, des barbecues et des pistes de ski. La prison est écologique et quasiment autonome, les prisonniers sont responsabilisés en participant au travail quotidien, ils font pousser des légumes, s’occupent des poules, des moutons, des vaches…

« En Belgique, un prisonnier coûte 150 euros par jour », me dit Jean-Pierre ; à l’inverse, Bastoy ne coûte presque rien. André Grejbine, dans un article de la revue Alternatives Internationales qu’il consacre à la Norvège, dit ceci : « Selon un rapport de 2003, sept prisonniers sur dix étaient au chômage avant leur arrestation, près de la moitié n’avait pas dépassé le collège ; et 40% vivaient au-dessous du seuil de pauvreté, 25% d’entre eux ayant même du mal à financer leurs dépenses courantes. Un tiers des détenus souffrait par ailleurs de problèmes mentaux. » La justice norvégienne pense la réinsertion dès le premier jour d’incarcération et se montre extrêmement modulable. Refusant la systématique très fruste en vigueur aux Etats-Unis, elle tente de s’adapter aux individus, à leur histoire, leur profil psychologique, s’accusant d’abord de ne pas avoir su les intégrer. Dans une autre prison, à Halden, les murs sont dissimulés par des arbres et de grandes baies vitrées permettent à la lumière d’entrer dans la prison. Les autorités ont également investi dans l’achat d’oeuvres d’art pour que les détenus puissent au quotidien se familiariser avec le « beau » 3.

Quand Thomas More invente le terme « utopie » en 1516, il lui donne deux sens, celui d’utopia, qui veut dire « non-lieu » et celui d’eutopia, littéralement « lieu bon » ou « lieu du Bon». Entre prison et société, soit lieu et non-lieu, il y a une porosité radicale et une perméabilité. Si la prison est le reflet de la société, la société peut elle aussi devenir le reflet de la prison. Gageons que Bastoy devienne un exemple… Toutefois, en attendant que les choses changent, il faut compter sur le bon vouloir de personnes comme Jean-Pierre, et d’autres, visiteurs de prison, écrivains publics, bénévoles des plateformes de réinsertion.

Notes:

  1. Pour rappel, un aumônier est un laïc de n’importe quelle religion mandaté par un ecclésiastique de haut rang pour célébrer le culte en un lieu précis.
  2. Témoignages qui corroborent ceux que l’on peut lire sur le très bon site www.prison.eu.org.
  3. Plus d’
    infos sur le site www.kriminalomsorgen.no

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