Les ascenseurs de la vie

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Dominique est issue d’une famille paysanne de condition modeste. Son mari, Michel, est le fils unique d’un gérant d’une agence bancaire et d’une femme au foyer, elle-même fille de médecin. Ils ont quatre enfants âgés de cinq à treize ans. Passionné d’artisanat, Michel n’a jamais voulu marcher dans les pas de son père. Dominique, elle, a une formation d’assistante sociale, mais c’est surtout une « touche- à-tout » de génie : curieuse de tout, elle est de cette race d’autodidactes méticuleux et bûcheurs qui peuvent assimiler en un mois ce que d’autres mettent parfois des années à acquérir. En aidant son beau-père dans l’agence pendant deux ans, elle acquiert les compétences nécessaires pour que celui-ci, à sa pension, l’estime capable d’assurer la gérance.

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Champagne et Chablis

Au début, tout se passe bien. Pour Dominique, qui vient d’un milieu très modeste, l’accession à un poste de direction constitue une montée significative dans l’ascenseur social. Pourtant, fondamentalement, la vie de la famille ne s’en trouve pas modifiée. Le couple a pas mal d’amis et de connaissances, et leur maison est bien souvent le lieu un peu bohème où l’on se retrouve le soir, en fumant un pétard et en refaisant le monde autour d’une bière.

Dominique aime avoir du monde à la maison. Elle adore discuter, de tout et de rien, et les moments où elle peut échanger ses impressions sur le dernier bouquin qu’elle a aimé ou le dernier film qu’elle a découvert sont ceux qu’elle affectionne le plus.

Dans son travail, elle aime surtout le contact humain. D’ailleurs, sa propension à parler avec ses clients, sa façon de les amener à lui raconter leur vie, leurs habitudes, ses petites attentions pour eux, deviennent malgré elle, à travers le bouche à oreille, une publicité pour son agence.
Les affaires vont plutôt bien, et peu à peu, la famille, habituée à devoir se restreindre côté dépenses, commence à lâcher du lest côté finances. On ne fait plus les courses chez Aldi mais au Delhaize, on remet à neuf les chambres des enfants, on programme des vacances à l’hôtel au lieu du traditionnel camping… Et puis, surtout, on fait plaisir aux amis: les apéros au champagne, les soupers achetés chez le traiteur et arrosés au Chablis millésimé… Michel s’inquiète un peu de toutes ces dépenses, mais sa femme le rassure, et comme elle s’investit beaucoup dans son travail, il estime qu’elle a bien le droit à quelques compensations.

Une empathie sans limite

Les amis, eux aussi, constatent une différence dans le niveau de vie de la famille, et même si la convivialité et la générosité sont toujours au rendez-vous dans la maison de Michel et Dominique, cela n’empêche pas certaines jalousies…

Elle, avec des parents qui lui ont appris à toujours partager, et une formation d’assistante sociale qui a encore accentué son empathie naturelle, ne supporte pas de voir les gens qu’elle aime en difficulté. Quand une de ses proches amies se plaint auprès d’elle d’être dans une situation financière instable, elle lui propose aussitôt d’essayer de trouver une solution. Mais sans revenus fixes, malgré l’appui de la gérante, la demande de crédit est refusée. Catastrophée, ne sachant comment l’annoncer à son amie, Dominique décide de lui prêter la somme sur ses économies personnelles. La machine est en route…

Dos au mur : la fuite

Pas même quelques semaines plus tard, un copain de longue date de son mari qui vient de perdre son boulot après quinze ans de boîte vient la voir à l’agence pour introduire une demande de prêt voiture, seule solution pour qu’il puisse s’en sortir et retrouver du travail. Mais là aussi, le siège refuse. Et Dominique récidive, vidant quasiment le compte-épargne familial. Incapable de dire non face à des situations précaires, elle finit par débloquer illégalement des sommes placées par des clients pour les prêter à des amis et pour rééquilibrer ses propres finances en péril. En deux ans, elle se retrouve dos au mur et la famille n’a plus qu’une seule
solution : la fuite. Car il est inconcevable que Dominique affronte la justice et risque la prison. A la fin octobre 95, ils font leurs adieux et prennent la route.

Le désert

C’est chez une amie proche, dans le sud-ouest de la France, que la famille trouvera un premier refuge. Mais héberger et faire vivre six personnes dans une toute petite maison n’est pas tenable : dès l’été, Michel trouve une ruine qu’il décide de rendre vivable avant le début de l’hiver. En attendant, ils achètent une vieille roulotte et des tentes pour les enfants aînés.

C’est la pire période de leur vie. Entre Michel et Dominique, la tension est palpable : il lui en veut de ce qu’elle a fait, et s’en veut à lui-même de n’avoir rien vu. Pour les enfants, ce n’est pas simple non plus: après avoir dû changer d’école et de pays au milieu de l’année, il faut soudain s’adapter à une vie encore plus précaire, sans eau (la source la plus proche est à un kilomètre) ni électricité, dans une région inconnue, entre un père silencieux et une mère ravagée d’angoisse. En plus, leurs maigres économies ne tiendront pas bien longtemps, et les perspectives d’emploi sont plus que floues.

Communautés

En septembre, Michel a bien avancé : la ruine ressemble davantage à quelque chose. Deux pièces sont vivables, avec un toit réparé tant bien que mal et un minimum de confort.

Les deux mois de vacances leur ont permis de connaître quelques personnes du coin. La région est un refuge connu pour ceux qui sont lassés des habitudes urbaines et qui ont envie d’expérimenter de nouvelles façons de vivre. Parmi ces « exilés » de France et d’ailleurs, Michel et Dominique se font quelques bons amis qui, émus par leur histoire et leur situation, décident de les aider : ils trouvent des matériaux gratos pour les travaux, donnent un coup de main à Michel, emmènent les enfants en balade, et trouvent, via une connaissance, un boulot de relecture et de secrétariat pour Dominique.

Bon gré, mal gré, la vie s’organise. Des amis de Belgique les aident comme ils peuvent en leur envoyant des colis de vêtements et un peu d’argent. D’autres leur rendent visite. Et, sur place, un réseau de solidarité et d’amitié s’est mis en place. Un couple est venu s’installer dans une caravane, à quelques mètres de la « ruine » retapée et de la roulotte. La « ruine » est devenue le lieu de vie et l’espace de repos des parents, tandis que les enfants se sont approprié la roulotte où ils jouent et dorment. Michel a trouvé un boulot dans le bâtiment, et la famille peut à nouveau respirer. Peu à peu, avec et autour d’eux, une communauté se construit. Trois ans plus tard, la plupart des amis de Belgique y viennent en vacances l’été avec beaucoup de plaisir, heureux de quitter l’agitation des grandes villes.

Retour et… retour

Le fils aîné revient étudier en Belgique et finit par y fonder une famille. Il retourne régulièrement voir ses parents et ses frères et sœurs. Là, la vie est assez douce. Mais après dix ans d’exil forcé, la nostalgie du pays et des amis reste tenace. La famille décide de revenir s’installer en Belgique. Dominique a une opportunité d’emploi, et leur retour s’organise rapidement. Entretemps, la famille s’agrandit : un deuxième petit-fils voit le jour.
Pourtant, assez vite, le retour en Belgique sonne le glas d’un mode de vie avec lequel ils sont désormais incapables de renouer : il leur aura toutefois fallu y revenir pour s’en rendre compte. Le bleu du ciel, la lumière, la communauté d’amis, les cigales, l’horizon ouvert, et peut-être surtout cette façon radicalement différente d’appréhender et de vivre le quotidien, leur manquent cruellement. Ce qui s’était construit par contingence, les obligeant à recomposer et à reconfigurer radicalement leurs habitudes, parfois avec un goût amer dans la bouche, semble aujourd’hui se définir comme une nécessité d’absolu.

Quelques mois à peine après leur retour, leur décision était prise : dès que l’occasion et le moment se présenteraient, ils retourneraient « là-bas », un «là-bas » qui a désormais
les résonances de l’infini.

Il aura fallu deux ans pour que l’occasion et le moment tant attendus arrivent enfin. Quatre murs et des arbres à perte de vue, orientés plein sud, à quelques kilomètres de leur « communauté » de cœur. Un exil voulu, cette fois. Rêvé, même. Un exil qui résonne curieusement comme un retour au bercail.

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