Les « 2-3 G » prennent le relais de la culture chilienne à Liège

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C4 : Comment est venue l’idée de créer cette association ?

Vladimir : En septembre dernier, on a rassemblé plusieurs jeunes de la troisième génération afin d’organiser des activités pour l’hommage à Victor Jara 1, et cette expérience nous a vraiment plu. A partir de là, on s’est dit : « pourquoi pas recommencer et créer de nouveaux événements ? ». Finalement, on a décidé d’organiser la fête du 9 avril aux Ecuries de la Caserne Fonck pour produire ainsi une dynamique de groupe et pour récolter des fonds qui serviront à la mise en place d’activités culturelles liés à notre pays d’origine, le Chili.

C4 : Par contre, les assos’ de Chiliens ne datent pas d’aujourd’hui : on a connu un grand mouvement de rassemblemens et d’activités créé par cette communauté depuis leur arrivée en Belgique…

Ercilia : Effectivement, je suis pour ma part issue de la deuxième génération de Chiliens à Liège et dès notre arrivée, on se réunissait systématiquement pour fêter l’an nouveau. Cette fiesta était très connue partout en Europe, des Chiliens venaient des quatre coins du continent pour se retrouver avec des compatriotes. Au début, on pensait qu’on rentrerait chez nous, au Chili, et ces fêtes servaient à entretenir nos racines en attendant le retour vers notre pays. Ce retour n’étant jamais programmé, nous avons continué à organiser des soupers, des rencontres, des fiestas… mais au fil des ans, les porteurs de ces projets devenant plus âgés, leurs enfants étant mariés et jouissant d’une bonne situation professionnelle, plus personne n’avait de temps à consacrer à l’organisation. C’est comme ça que le réseau associatif chilien a peu à peu disparu.

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C4 : Donc, pour vous, la création d’un nouveau regroupement de jeunes Chiliens a été une bonne initiative ?

Ercilia : Je suis très contente de pouvoir faire partie de cette expérience, de pouvoir les épauler, les encadrer pour réaliser des événements qui ont comme fin le rassemblement des Chiliens et le maintien de nos racines. Avec la fermeture du Centre chilien, nous n’avions plus de local pour nous rencontrer, on avait perdu un peu le contact. Cette nouvelle démarche nous permet de faire se rencontrer deux générations qui ne se connaissaient pas forcément. Entre personnes de la deuxième génération, nous nous connaissions, mais une rupture, dûe sans doute aussi à l’absence de lieu de rencontre, existait avec la troisième génération.

C4 : L’organisation des événements se fait donc entre la deuxième et la troisième génération ? Qu’est-ce que ça vous apporte à vous ,Vladimir ?

Vladimir : Pour nous, c’est un grand appui, on a besoin d’eux pour nous encadrer et nous aider avec leur expérience. Sans eux, on ne saurait rien faire ! Pour organiser des événements comme « la Fiesta Loca », on a besoin d’eux parce qu’ils ont des contacts et des moyens que nous n’avons pas. On fait des réunions ensemble pour gérer tous les aspects de cette nouvelle démarche, par exemple on s’est rencontrés pour faire le bilan de la fête et pour parler ensemble des aspects à améliorer, mais aussi de la réussite de l’événement. On s’est surtout centrés sur les projets à venir : on sait déjà qu’on veut organiser des activités culturelles mais on ne sait pas encore exactement lesquelles.

C4 : En parlant de la fête, comment s’est-elle déroulée ?

Ercilia : On est contents, on a vraiment connu un beau succès, les Écuries de la caserne Fonck étaient pleines de monde. En plus, il avait une très bonne ambiance, un mélange de salsa, merengue et un peu toutes les musiques sud-américaines. On pouvait aussi trouver des empanadas (ndlr : gâteaux farcis de légumes et de viande typiques du Chili), des mojitos… et on a réussi à tout vendre ! On avait un peu peur car nous n’avions jamais organisé un tel évènement.
Nous partions totalement dans l’inconnu, mais heureusement, le public a répondu présent. On est très satisfaits.

C4 : Avez-vous déjà prévu des soirées ou des activités à venir ?

Ercilia : On est encore en train de discuter de différentes options, mais on voudrait organiser des activités pour le 18 septembre, le jour de la fête nationale du Chili. Depuis des années, tous les Chiliens nous appellent quelques jours avant cette date pour savoir si quelque chose est prévu pour notre fête nationale, mais rien n’est jamais organisé, alors on fête ça chacun de son côté. Il y a vraiment un manque à ce niveau qu’on voudrait combler.

C4 : Ce regroupement des 2ème et 3ème générations a-t-il également pour but la mise en évidence des causes qui ont amené les Chiliens en Belgique ? Essayez-vous de rappeler aux jeunes ce qui a provoqué le premier exode de leur pays d’origine ?

Ercilia : On ne développe pas cet aspect avec les jeunes du rassemblement. Chaque famille a raconté à ses enfants les motivations de son départ, et tous les jeunes connaissent leur histoire, d’où ils viennent et pourquoi ils sont nés ici. Le travail de mémoire est réalisé par chaque famille, chacun avec son histoire particulière. Pendant nos réunions, on essaie d’organiser des choses ensemble qui ont un lien avec l’Amérique latine ou avec le Chili, ce qui nous permet d’entretenir notre culture et nos besoins de rassemblement entre Chiliens, mais aussi avec les autres Sud-Américains.
Vladimir : D’ailleurs, dès le départ, le « 2-3 G jeunes Chiliens » avait un esprit très ouvert à tous les migrants de l’Amérique du sud. On voulait d’abord organiser des activités pour mettre en valeur les femmes de l’Amérique du sud dans le cadre de la journée internationale de la femme. Mais nous avons été un peu pris de court, donc nous nous sommes lancés dans la préparation de la fête d’avril.

C4 : Mais les chiliens gardent-ils encore un esprit politique dans l’organisation des événements?

Ercilia : Oui, on garde toujours un esprit critique par rapport à la politique, à l’égard des événements qui touchent de près ou de loin notre pays d’origine. Je me rappelle par exemple du moment où Pinochet a été arrêté en Angleterre : tous les chiliens étaient ensemble. Aussi après le tremblement de terre de l’année dernière, on a organisé une soirée où toutes les générations de Chiliens et de Sud-Américains étaient présents, plus de 800 personnes ont répondu à l’appel lancé pour aider notre pays. On a envoyé un conteneur avec des produits de première nécessité avec les fonds récoltés dans la soirée.

Entre Chiliens, on avait nos différences, on avait chacun nos valeurs et nos croyances, mais à un moment donné on les a laissées de côté. Avant, on fonctionnait avec des repères politiques, mais maintenant on travaille plutôt avec le cœur ; on n’oublie rien : notre histoire, nos disparus… tout reste dans nos esprits. Cependant, on a laissé un peu ça de côté pour faire des choses ensemble et pour pouvoir aider ou soutenir ceux qui ont besoin de nous.
Vladimir : Nous, la troisième génération, on n’a pas vécu tout ça. On connaît toute l’histoire mais entre nous, il n’y a eu aucun souci de caractère politique. On sait ce qu’est l’exil, mais on ne peut pas le ressentir, juste le percevoir à travers les récits de nos parents.

C4 : Comme deuxième et troisième générations de Chiliens en Belgique, comment ressentez- vous ce «bipolarisme culturel » ?

Ercilia :  Au début, je voulais toujours rentrer au pays, mais les années ont passé et à présent je me sens chez moi en Belgique… Toute ma vie est désormais ici, mes enfants… tout ! Je ne pourrais jamais rentrer au Chili, le choc culturel serait trop grand. Mais je serai toujours Chilienne dans mon cœur. Les deux cultures m’ont apporté quelque chose, et c’est d’ailleurs très enrichissant d’avoir ces deux repères culturels.

Vladimir : Je me sens soit belgo-chilien, soit rien du tout. Je ne connais pas le Chili,
mais une partie de ma culture vient de là et d’autre part, je suis né en Belgique, donc je suis aussi attaché à cette culture. Par contre, j’ai l’impression que sur certains aspects, nous sommes vraiment différents. Par exemple, par rapport aux jeunes d’origine belge, nous nous réunissons beaucoup plus entre nous. C’est du moins l’impression que ça me donne…

Notes:

  1. chanteur, auteur et compositeur chilien – assassiné par le junte militaire quelques jours après le coup d’état du 11 septembre 1973.

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