Exilés de demain : Quels seront leurs visages ?

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Souvent, au départ, il s’agit d’un exode rural, qui se transforme ensuite en exil à l’étranger. Où partir, vers quels horizons ? Où trouver refuge ? Où se reconstruire ? Car l’exil évoque la notion de refuge, de migration forcée, contrairement à la migration économique qui celle-là est souvent volontaire. Le travailleur migrant, même si ça lui est difficile, fait le choix de partir pour trouver du travail dans un autre pays, pour aider sa famille, pour favoriser le développement de son village… Il a un projet de vie, il a un but, contrairement à l’exilé qui fuit une terre où il ne peut plus demeurer. Mais avant de parler des exilés de demain, faisons un tour d’horizon des migrations mondiales.

Selon Catherine Wihtol de Wenden, directeur de recherche au CNRS 1, on tend vers une mondialisation des migrations en ce début du 21ème siècle. Elles représentent, selon le rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) de 2009, 214 millions de migrants internationaux, soit 3% de la population mondiale. Ce nombre a triplé depuis quarante ans car presque toutes les régions du monde sont concernées par ce phénomène migratoire, que ce soit par l’arrivée, le départ ou encore le transit 2. Désormais, les migrants iraient davantage dans des pays avec lesquels ils n’avaient pas de liens antérieurs. La synthèse mondiale de 2009 3 souligne que la mobilité est un facteur essentiel du développement humain. Seulement, selon C. W. de Wenden, les migrations sont souvent contrôlées et les deux tiers de la population mondiale n’ont pas le droit de circuler librement. Les gens migrent de plus en plus, aussi la liberté de circuler devrait-elle être un droit fondamental pour tous, quelle que soit la raison de la mobilité (migration pour le travail, exil politique, catastrophe naturelle…).

Pour cette chercheuse, les flux migratoires ont changé. Avant, il s’agissait plus d’une immigration de travail, alors qu’aujourd’hui on assiste davantage à une immigration pour le regroupement familial ou pour la demande d’asile. C’est dû au fait que les politiques publiques en Europe ont suspendu pendant trente ans (de 1974 à 2005) l’immigration de travail, ce qui a entraîné un bouleversement dans les causes de départ. Aujourd’hui, le monde se découpe en grandes régions migratoires, et ce phénomène continue de s’accentuer. Cette régionalisation de l’immigration a tendance à s’accroître par les réseaux familiaux, associatifs, sociaux, virtuels… Mais, surtout, elle est renforcée par tous ces réseaux transnationaux qui se sont créés dans la plupart des pays du globe.

En un demi siècle, le caractère de l’exil a beaucoup changé, pour devenir de plus en plus flou : « Auparavant, on avait la référence cardinale qui n’est plus trop de mise aujourd’hui. Les causes de départ se mélangent et leurs profils sociologiques aussi. Ce qui rend les politiques publiques des pays d’accueil plus difficiles à mettre en place car ces nouveaux profils de migrants ne correspondent plus à ceux établis il y a cinquante ans sur l’exil par exemple. » 4, explique C. W. de Wenden. Ainsi, la nouvelle catégorie des déplacés environnementaux pourrait représenter jusqu’à 150 millions de personnes à l’horizon 2050. Comme elle l’écrit dans « La question migratoire au XXIe siècle » : « Le réchauffement climatique est en passe de provoquer des bouleversements catastrophiques pour les pays qui n’auront pas les moyens d’y faire face : dégel, élévation du niveau des mers, désertification,
inondations, fonte des glaciers, cyclones… Les effets se font déjà sentir sur les populations directement liées à un environnement qui se détériore rapidement.
 »

Différents exemples se présentent à nous, ils ne sont pas les seuls. Ainsi la population des îles Tuvalu, au cœur de l’océan Pacifique, est confrontée à l’élévation du niveau des mers. Ces îles sont appelées à disparaître et sa population, menacée, sera obligée de partir. De même pour les Maldives, dans l’Océan Indien, où une île artificielle (Hulhumalé) a été construite de toutes pièces pour accueillir les gens de Malé, la capitale de cet archipel, une des villes les plus denses au monde. Cette île artificielle fait la même superficie que Malé, mais elle a été construite bien au-dessus du niveau de la mer, pour faire face à la montée des eaux. Les îles de Helligen en Allemagne sont elles aussi menacées par la montée du niveau de la mer. Songeons aussi à la désertification qui gagne le Tchad, au Bangladesh, menacé d’inondations chroniques, au Népal, victime de la fonte des glaciers. Aux Etats-Unis aussi, où le cyclone Katrina a déjà entraîné le déplacement d’un million et demi de personnes. Une partie de la population de certains pays, voire des communautés entières, pour la majorité des pays du Sud, vont devoir quitter leurs terres car il n’y a plus assez d’eau pour la pêche, pour les récoltes, pour se nourrir, comme c’est le cas au Sénégal où la pêche se raréfie. Sans parler de la surexploitation des terres au Ghana ou de la démographie croissante en Inde et en Chine…

Le mode de vie d’une partie de la population mondiale a des répercussions énormes sur le climat – générant des catastrophes en série. Des millions de personnes se voient alors chasser de leur terre d’origine – l’exil n’est plus motivé par la guerre ou les persécutions politiques mais par l’impact environnemental d’une civilisation qui pille les ressources de la planète et menace son équilibre de toutes parts.

Dès 2004, les journalistes et photographes du collectif Argos 5 sont partis à la rencontre de ces différentes populations menacées par les changements climatiques, afin de donner un visage à cette problématique et d’éveiller les consciences sur les conséquences qu’elle engendre. Ils ont suivi les premières victimes du changement climatique, recueilli leurs témoignages. Tout ce travail a donné naissance à une exposition itinérante présentée lors de la Conférence Internationale sur le Climat à Copenhague en décembre 2009. Ces réfugiés climatiques vont venir grossir les flux migratoires de demain et seront de plus en plus nombreux. Dans ce cas précis, souvent, les facteurs économiques, politiques et écologiques se mélangent, tout comme les profils sociologiques de ces nouveaux migrants.

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Pour l’heure, l’exil politique reste le plus important. Il a déjà provoqué le déplacement de quantités de personnes à travers le monde. En Afghanistan, par exemple, six millions de personnes ont quitté le pays. Les situations de crises actuelles dans le monde arabe, en fonction de la façon dont elles seront gérées, pourraient également générer un grand nombre d’exilés politiques. La mauvaise gouvernance a également déjà provoqué le déplacement d’un nombre important de personnes, et ce phénomène risque de s’amplifier à l’avenir. Tous ces hommes, ces femmes, ces enfants, seront obligés de partir pour un avenir meilleur. Comment vont-ils se reconstruire dans un pays étranger, un ailleurs qui ne leur appartient pas encore —synonyme d’inconnu 6 ? On est en
droit de se poser la question. Comment les gouvernements des pays d’accueil vont-ils gérer cet afflux de personnes ?

Aujourd’hui, les Etats d’accueil à leur niveau sont incapables de gérer ce capital humain que constituent les migrants. Cette gestion de l’immigration serait sans doute plus efficace si elle se faisait à l’échelle mondiale, et non plus à l’échelle du pays d’accueil. Selon C. W. de Wenden, cela permettrait de retirer les bénéfices de cette mobilité humaine, ainsi que d’éviter l’exploitation des migrants et la violation des Droits de l’Homme dans certains cas.

Notes:

  1. CNRS : Centre National de la Recherche Scientifique-(France).
  2. Sources et informations prises dans : « La question migratoire au XXIème siècle », Migrants, réfugiés et relations internationales, de Catherine Wihtol de Wenden, Directeur de recherche au CNRS, édit. : SciencesPo. Les Presses.
  3. Rapport du PNUD de 2009 sur le développement humain, intitulé : « Lever les barrières. Mobilité et développement humain. »
  4. Convention de Genève du 28 juillet 1951 sur les réfugiés et les apatrides.
  5. Le collectif Argos regroupe des journalistes indépendants, rédacteurs et photographes engagés dans une démarche documentaire autour des mutations ou des enjeux sociaux et environnementaux.
  6. Exposition : « Terre Natale, Ailleurs commence ici » de la Fondation Cartier à Paris, 2008. Autour du travail documentaire de Raymond Depardon, très attaché au natal et celui du philosophe et urbaniste Paul Virilio (travaille depuis longtemps sur l’exode, la vitesse et la disparition de l’espace géographique). www.fondation.cartier.com.

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