Entre-deux

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Les raisons du départ

Babak : Plusieurs facteurs ont contribué à mon départ. D’abord, j’étais passionné de littérature, et j’avais le projet d’aller étudier en Inde. Mais à ce moment-là, la guerre contre l’Irak a commencé… D’autre part, en Iran, au début de la Révolution, comme beaucoup d’intellectuels iraniens et occidentaux, nous étions plein d’espoir en l’avenir… Seulement la situation s’est retournée, et le régime a commencé à éliminer les opposants, et jusqu’aux personnes qui n’étaient simplement pas d’accord.

Mazdak : Moi, j’ai fait mon service militaire, j’aimais mon pays et je n’étais pas de ceux qui désertaient. Mais l’ambiance n’était vraiment pas agréable. Il n’y avait aucune ouverture. C’était un climat de conflit, de guerre…

Babak : A un moment donné, le régime a commencé à être vraiment offensif contre tous les opposants et contre les gens qui pensaient différemment. On a recommencé à tuer des gens dans la rue. Les dirigeants du parti communiste iranien ont été arrêtés et torturés, et ils ont dû avouer à la télévision qu’il étaient des espions du KGB, qu’ils travaillaient pour l’argent, qu’il magouillaient. A partir d’un moment, on ne pouvait plus rien faire sans risquer d’être poursuivi, torturé et incarcéré. Vu la situation, c’était impossible pour moi de rester là.

Mazdak : Moi, je voulais avant tout partir. Evidemment, d’abord, comme tout Iranien, j’ai pensé au Canada, à l’Australie et à ce genre de pays. Et puis, par hasard, je me suis retrouvé ici.

Babak : Je m’intéressais très fort à la littérature française, et comme la Belgique est juste a côté et qu’on y parle aussi le français…

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Nationalités, identités

Mazdak : Une fois en Belgique, lorsqu’on introduit une demande de nationalité, un agent de quartier vous pose des questions, et cherche à évaluer votre niveau de français et vos capacités d’intégration Je me souviens, ce policier m’a parlé d’un tas de choses, et puis soudain il m’a dit : « Monsieur, en admettant que vous ayez maintenant la nationalité belge, si tout à coup une guerre éclatait entre la Belgique et l’Iran, qu’est-ce que vous feriez ? Dans quel camp choisiriez-vous de vous placer ?»

Cette question m’a rendu aussitôt profondément triste, et j’ai dit au policier : « Je suis ici à cause de tous ces conflits, toutes ces guerres, et vous, vous me demandez encore de me positionner par rapport à ça. Mais je vais quand même vous répondre. Si c’est la Belgique qui est en tort, je serai du côté de l’Iran, vous pouvez en être sûr. Mais si c’est l’Iran qui est en tort, alors je serai du côté de la Belgique. »

Babak : Quelle nationalité prime pour moi ? C’est quasiment impossible à dire. Il y a des choses dont j’ai été privé en Iran et que l’on me l’a données ici. Par exemple, je me souviens, je marchais dans la rue une nuit, vers 3h du matin, et j’étais saoûl. Un policier me contrôle et me dit qu’il va m’arrêter et m’emmener au poste. Je lui ai répondu : « Monsieur, excepté le fait d’être seul et triste, quel crime ai-je commis ? » Ça a fait rire le policier et il m’a dit qu’il allait me ramener chez moi. Il m’a reconduit, et m’a recommandé de faire attention ! Jamais ça n’aurait pu se passer en Iran !
Cela dit, je ressens vraiment une déchirure. Je ne me sens pas vraiment Iranien, et je ne me sens pas vraiment d’ici non plus.

Mazdak : Mon identité ? Moi, je me définirais comme un Iranien d’un type inconnu en Iran… D’ailleurs, quand j’y retourne, je ne reconnais pas cet Iran-là. En fait, je ne trouve pas ma place là-bas. Ici, c’est quand même un peu plus facile, je me sens un peu plus tranquille, plus à l’aise.

D’un autre côté, quand on me demande ma nationalité, très naturellement, c’est « Iranien » qui me vient. Une fois, je devais aller en France pour faire une activité artistique avec des amis Iraniens, et c’était la période des attentats en France, du coup il
y avait beaucoup de contrôles. Un policier nous a demandé de quelle nationalité on était et on a tous répondu : «  Iraniens ». Mais quand il a vu mes papiers, il m’a dit : « Mais monsieur, vous êtes Belge ! »…

Retours d’exil

Babak : Moi, je ne suis pas encore retourné en Iran. Mais trouver sa place ici, c’est une question métaphysique. Ça veut dire qu’il y aura toujours une distance, quoi que tu fasses. Tu es peut-être un poisson dans le whisky, mais tu n’es pas un poisson dans l’eau.

Je me rappelle, quand je suis arrivé ici, le premier jour, j’étais vexé et profondément blessé parce que la façon de dire bonjour ici correspond, en Iran, à une manière de se moquer de quelqu’un.

Mazdak : C’était important pour moi de pouvoir retourner en Iran. Je ne supportais plus l’idée que je pouvais aller n’importe où dans le monde sauf là-bas. A un moment donné, c’était devenu plus fort que moi, malgré les risques, il fallait que j’y aille, c’était une sorte de « ça passe ou ça casse». A vrai dire, à partir du moment où je suis retourné en Iran, j’ai commencé à accepter beaucoup mieux ma situation ici.

Babak: Retourner vivre là-bas, même dans un contexte politique différent, je crois que ce serait encore difficile pour moi. Ça a commencé avec la guerre, puis on a perdu l’espoir à la Révolution, ensuite il y a eu le massacre des opposants… J’ai perdu mes parents, j’ai des amis qui ont péri en prison… Et pendant toute cette période, ce que j’ai fait, ici, c’est essayer d’oublier. D’autre part, entretemps, l’Iran a beaucoup changé.

Mazdak : Moi, je crois que je ne saurais plus vivre là-bas. Tout a complètement changé. Je continuerai à y aller, j’y vais d’ailleurs très souvent, mais je sais que je mourrai ici. Mêle si mon coeur est là bas. C’est ça qui est bizarre, quelque part, et je ne sais pas du tout comment l’expliquer.

Poids ou richesse ?

Babak : Notre exil est-il pesant ou est-ce une richesse? Difficile à dire… En tout cas, beaucoup d’Iraniens pètent les plombs ici. Quand tu arrive, même si le pays est accueillant, les difficultés commencent. Tu n’as pas de communication, tu es isolé, tu es perdu. Alors, c’est un poids, c’est un fardeau. Et tu commences à devenir un patriote à la con. Ce sont des systèmes de défense, en fait. Parce que si tu essayes de faire comme les gens d’ici, tu te ridiculises. Mais l’expérience est riche parce que tu prends une distance avec ton passé, tu peux le regarder de loin.

Mazdak : Oui, certains s’occidentalisent jusqu’au ridicule, et d’autres s’enfuient, s’isolent. C’est un problème qui touche tous les étrangers, pas seulement les Iraniens. Nous deux, on est arrivés avec une sorte de folie qui nous permet de mettre poids et richesse en balance et de jongler avec ça.
L’exil est-il un chemin qui vaut la peine ? Est-ce que je le recommanderais à d’autres ? Je ne saurais dire. Il y a tout de même beaucoup de suicides et de folie. Si quelqu’un peut bien vivre chez lui, je ne dit pas royalement, mais honnêtement… Aujourd’hui, c’est une mode, dès que l’on à des difficultés, hop ! on s’exile ! L’occident est un peu comme un mirage pour beaucoup de gens, alors que la réalité d’ici est bien différente. S’il n’y a pas vraiment de problèmes graves, je trouve qu’il faut bien réfléchir avant de partir. Idéalement, je pense que c’est tout de même mieux de pouvoir continuer à vivre là d’où on vient.

Affinités et divergences

Mazdak: Les Iraniens ne fonctionnent pas du tout comme les communautés de Turcs, de Maghrébins, ou d’Africains. J’ai pas mal voyagé en Europe, et j’ai pu les observer. On pourra tout au plus trouver des « centres culturels » iraniens, mais pas ces formes de communautarisme.

Babak : Il faut dire dire que la génération d’Iraniens qui est arrivée ici après la révolution, ce sont surtout des jeunes diplômés, pas des familles. Leurs objectifs, c’était oublier et s’intégrer.

Mazdak: Après la
révolution, il y a eu aussi cette explosion d’idées différentes. Ça a créé une diversité qui ne va pas dans le sens du regroupement…

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