Du néorural à la nouvelle campagne : trente ans d’hybridation

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Le premier de ces récits, c’est le mien. Ou plutôt celui de mon père et de ma mère. Pour autant que je m’en souvienne, ils n’envisageaient pas l’éducation de leurs enfants dans un milieu urbain. Il fallait nous offrir, à ma sœur et moi-même, les jeux en plein air et les balades dans les bois, bref, la possibilité de découvrir ce à quoi ressemble la vie à la campagne. Etant tous deux juristes, ils échangent volontiers un conseil juridique contre un lapin dépiauté (de préférence). L’intégration se passe bien : « Madame la Juge » organise des expositions de peinture et des concerts dans la grange de l’ancienne ferme que nous occupons. Et, de grands feux en fêtes de village, l’avocat boit une bière avec le fermier, le cheminot et l’instituteur au comptoir tenu par l’artiste. Car il est là, le vrai visage du patelin d’aujourd’hui : une microsociété dans laquelle tous les profils se côtoient. Mais après vingt ans de vie commune, les deux juristes se séparent. Je vois l’architecte de mes plus belles cabanes quitter ma campagne (presque) natale : Papa retourne vivre en ville. Fin de la belle histoire. « Un scénario classique », commenterait Joëlle Watterschoot, habitante du village de Mesnil-Eglise 1. « Dans la majorité des cas, lorsqu’un couple néorural se sépare, on le voit retourner vers la ville où l’on tourne moins en circuit fermé, où les possibilités de découvertes sont multiples, où la vie est plus frénétique et où l’on a moins l’occasion de se retrouver face à soi-même ». Après, c’est juste une question de feeling. Les néoruraux qui « ne passent pas l’hiver » sont légion car ils ne supportent pas l’isolement qu’impose le village. Encore faut-il ne pas vivre la ville comme une somme d’individus qui se regardent sans se voir. La campagne offre moins de possibilités de rencontres mais les liens qui s’y tissent sont plus forts, plus authentiques. C’est en général le postulat que défendent les néoruraux.

De la ville à la campagne

Joëlle Watterschoot a 49 ans. Ayant vécu toute son enfance et son adolescence en périphérie de Bruxelles, elle a ressenti, il y a vingt ans, le besoin de la fuir pour s’installer à la campagne. « Plus jeune, j’ai vécu dans les communes d’Ixelles et de Boisfort. Des endroits assez privilégiés au point de vue des espaces verts, sachant que l’on se trouve en périphérie bruxelloise. J’ai ensuite vécu pendant quatre années en Afrique et à mon retour, tout était différent. Mon fils était atteint d’un cancer et j’ai par ailleurs fait une réaction presque allergique à la vie citadine et, par-dessus tout, à sa circulation. Cette compilation de situations difficiles m’a poussée à partir à la campagne avec mes enfants, à retourner vers les choses vraies. Mon fils s’en est sorti et je pense que notre arrivée à Mesnil-Eglise y a participé. »

Peuplé de cent cinquante habitants environ, le petit village de Mesnil-Eglise est situé à une cinquantaine de minutes de route de Namur, la grande ville la plus proche. C’est dire si le dépaysement a été total. « Un dépaysement, oui, mais qui ne s’est pas fait en un jour. J’ai pris le temps de connaître le village avant de faire le choix de m’y installer. En fait, c’est en suivant mon musicien de frère que je l’ai découvert. J’y ai noué des liens. Au fil du temps, mes visites se sont faites de plus en plus fréquentes avant que je m’y installe définitivement ».

En règle générale, la migration vers la campagne ne se fait pas de façon brusque et radicale, surtout en Belgique, où les distances demeurent toujours très courtes au regard de la situation de certains villages à l’étranger. Le néorural vit rarement un schéma à la  Into The Wild 2. Le contact citadin doit être gardé. « Pour des raisons professionnelles premièrement, puisque j’enseigne dans une haute école de Namur », poursuit Joëlle Watterschoot. « Mais aussi pour sortir de temps à autre du circuit fermé. Il s’agit aussi de conserver un accès à la culture. Ce qui est à mes yeux primordial ».

terrain-a-vendre2.jpg (Image JPEG, 477x346 pixels)

Des citadins ruraux dans une campagne plus urbaine

« Parfois, on parvient aussi à faire venir cette culture à nous », enchaîne Hans Vos, 57 ans, un autre habitant de Mesnil-Eglise 3. « Au village, nous avons réussi à créer un lieu où les gens peuvent se rencontrer, où on organise des expositions, des concerts et des pièces de théâtre. C’est bien sûr une initiative des néoruraux mais, progressivement, les natifs y ont été réceptifs. C’était une façon d’importer une partie de ce que nous aimions de la ville ».

Hans Vos est photographe de formation. Il a vécu à Bruxelles où il exerçait ses talents dans le monde de la publicité. Passé un certain âge, il a lui aussi ressenti l’appel de la campagne. Il a donc décidé d’y migrer. « C’est lié à plusieurs facteurs. Premièrement, père de six enfants, j’étais à la recherche d’un endroit où l’on pourrait se retrouver en famille. Ensuite, d’un point de vue pratique, il m’était plus simple de joindre Bruxelles en venant de Wallonie qu’en venant de Flandre. Enfin, la digitalisation et le virage qu’a pris la photographie m’ont quelque peu dégoûté du métier. Ajoutez à cela la radicalisation d’une Flandre très à droite et tous les ingrédients étaient réunis pour provoquer mon départ dans les Ardennes, moi qui suis de la génération “Flower Power“ ».

Cependant, il admet qu’il ressent lui aussi le besoin de garder un contact avec la vie citadine. Deux fois par semaine, il dispense des cours de photographie à Gand et Genk. « Ce qui me laissait 250 jours par an où je n’aurais su que faire pour occuper mes journées. A Mesnil-Eglise, je me suis senti utile, j’organise des lieux de rencontres, qu’ils soient culturels ou non. Je réalise des photos pour les ASBL locales ».

Si on se réfère à ces témoignages, le constat est évident : les néoruraux ne se sont pas fondus dans la masse érodée des natifs de la campagne. Venus chercher un autre mode de vie, ils ne sont pas pour autant arrivés les mains vides. Ils ont fait entrer des concepts urbains dans le paradigme campagnard. Une rurbanisation, en somme, qui implique que le paramètre agricole n’est plus aussi caractéristique de l’espace rural qu’il ne l’était avant. Sortes d’hybrides, les néoruraux ont imprimé leur griffe sur les lieux qu’ils occupent désormais. Les projets qui se développent à Mesnil-Eglise témoignent de cette double influence devenue une culture tout à fait propre : festivals champêtres, création d’emplois dans le domaine des énergies renouvelables, éco-constructions, activités culturelles et récréatives pour les enfants autour de ces thèmes, etc.

Du néorural au néocitadin ?

Au fil des ans, la tendance néo-rurale prend de l’ampleur. En conséquence, les prix de l’immobilier dans la campagne avoisinant les grandes villes ont explosé. Les enfants issus de ces villages se tournent désormais vers des appartements dans des zones urbaines. « Mais ce n’est pas l’unique raison », assure Sarah Goffin, 25 ans. « C’est sûr qu’un retour dans le village de mon enfance me trotte toujours dans la tête, mais vivre en ville m’assure une qualité de vie certaine : je peux vivre près de l’endroit de mon (futur) travail, je peux faire mes courses à pied et je pourrai faire pareil pour aller chercher mes enfants à l’école. En somme, même si c’est paradoxal, mon mode de vie citadin me paraît
plus écologique qu’à la campagne. L’idéal étant de pouvoir y avoir un jardin, un espace vert ou je pourrais être au calme
 ». Importer un peu de sa campagne en ville, en somme. La démarche est à la fois inverse et semblable à celle des néoruraux. De là à dire qu’une nouvelle tendance 4 est en train de se mettre en place et que l’on pourrait se trouver face à un phénomène cyclique, il n’y a qu’un pas que seules les générations futures pourront ou non constater.

Notes:

  1. Jacques Moriau et Tatiana Perlinghi ont réalisé le film Une Place au Village (2008, Iota Production) . – Joëlle Watterschoot en est l’une des protagonistes. Ce documentaire aborde les thèmes des rapports des néo-ruraux avec les autochtones – et de leur impact sur la mutation des campagnes qu’ils viennent habiter.
  2. Un
    film de Sean Penn qui raconte l’histoire (vraie) d’un jeune américain voulant fuir la société. Au bout d’un long périple, il décide de gagner l’Alaska où il passe 5 mois dans la solitude totale avant de décider de regagner le monde estimant que « Le bonheur n’est réel que lorsqu’il est partagé » …
  3. Lui aussi protagoniste du film Une Place au Village.
  4. Si la campagne s’est urbanisée dans sa culture, la multiplication des jardins communautaires ou des espaces verts en milieu urbain tend à indiquer que la ville a elle aussi « mis de l’eau dans son vin».

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