Une question de position

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« En décembre, on m’a téléphoné pour un poste d’animateur dans un atelier pour personnes handicapées où travaillait ma femme. J’y suis resté un an. Ensuite, une opportunité s’est présentée pour collaborer à « Bruges Capitale Culturelle ». C’est donc un peu le hasard qui m’a amené à entrer dans le secteur culturel. Mais le fait d’avoir moi-même fait de la peinture, et de comprendre quelle est la position d’un artiste — tout en considérant le travail artistique comme partie intégrante de la vie et de la société — est essentiel dans le cadre de mon travail.

De l’autre côté de la toile

J’ai très vite eu l’impression que mon implication était en définitive beaucoup plus intense que lorsque je peignais, seul, dans mon atelier. Déjà à Saint-Luc, ça m’intéressait beaucoup plus d’organiser un match de foot entre peintres et sculpteurs que de me concentrer sur ma toile. Ce qui m’anime, en fait, c’est d’être partie prenante dans des projets qui ont une dynamique, de faire en sorte que des choses se passent.

Mais mes études artistiques m’ont été et me sont encore très utiles. Je pense qu’un historien de l’art, par exemple, n’aurait peut-être pas le même intérêt, la même attention pour la position occupée par les artistes dans la société. Or, reconnaître cette position me semble capital. Prenons un exemple concret. J’avais invité des artistes à intervenir dans un quartier de Bruges. La responsable, une assistante sociale, s’est tout de suite exclamée : « Super ! Il y a des graffitis et on devait justement repeindre le local. Ce serait bien qu’un artiste s’en occupe, ce sera très beau ! » Je lui ai aussitôt expliqué que ce n’était pas le but, et que ce n’était pas à elle de décider comment l’artiste devait intervenir. L’objectif n’était absolument pas de produire quelque chose de « beau », mais de la confronter avec un artiste qui, par essence, aurait une tout autre position qu’elle par rapport au quartier, par rapport à son travail, et qui, dès lors, amènerait quelque chose de différent.

Positions

Ce qui définit un artiste, pour moi, c’est sa position subjective par rapport au monde et au contexte dans lequel il vit, position qu’il matérialise ensuite à travers ses œuvres . La même définition s’applique aux artistes handicapés. On peut choisir d’occuper cette position artistique de façon très consciente ou de façon plus intuitive, mais, dans les deux cas, on produit des « témoins » à partir de cette position.

La définition de l’artiste n’a pas toujours été la même. Elle a changé à partir du moment où l’art n’a plus été lié à un savoir-faire. Avant, c’était la technique, la capacité à reproduire une image du monde la plus proche possible de la réalité, qui permettaient à un artiste d’être reconnu comme tel. La photographie a balayé tout ça. Le savoir-faire est devenu beaucoup plus relatif.

Mon travail consiste à créer les possibilités, à organiser l’espace, mais ce n’est pas un travail d’artiste. Et je trouve que quand des commissaires d’exposition se prennent pour des artistes, il y a quelque chose d’erroné dans le positionnement, dans la définition des choses. Le commissaire d’exposition peut comprendre, il peut sentir ce qu’est un artiste, mais il aura toujours une position différente. Dans certaines expositions, les choix établis par le commissaire transcendent le travail de l’artiste aux yeux du public… mais ça ne signifie pas pour autant que le commissaire est un artiste.

Dualisme

Si je me sens davantage flamand ou wallon ? Sans doute davantage flamand, simplement parce que c’est là que j’ai vécu toute ma vie. Mais je refuse de me laisser enfermer dans une identité. Quand on voit ce qu’ils font pour l’instant, ça ne m’intéresse plus du tout d’utiliser ça comme référence. Ce qui est marrant, c’est que quand je travaillais à Bruges, comme mon prénom est « Pierre », beaucoup essayaient de m’appeler « Peter » ou « Pieter » ou je ne sais quoi encore. Je devais sans cesse
rappeler que je m’appelle Pierre. Maintenant que je suis ici, à Liège, qu’on sait que je suis flamand et que je m’appelle Pierre, on me demande si je ne préfère pas qu’on m’appelle « Piet » ou « Peter » et je dois redire : « non, c’est Pierre ». C’est un peu comme si un nom francophone ne pouvait pas être porté par un flamand. On est tellement dans le dualisme : s’il y a un « blanc », alors il faut un « noir », s’il y a une «gauche », alors il faut une « droite », s’il y a un « wallon », alors il faut un « flamand»… Comme si on devait forcément être d’un côté ou de l’autre.

De Munich…

La première expo d’artistes handicapés physiques ou mentaux a été organisée par les nazis à Munich pour dénoncer l’art moderne. Le concept était de montrer un Paul Klee à côté de l’œuvre d’un patient d’institution psychiatrique pour montrer qu’il n’y avait pas de différence, et que dès lors, le travail de Klee n’était pas de l’art. En réalité Paul Klee avait vu les œuvres réalisées par des patients d’institutions psychiatriques, et s’en était inspiré. Mais, manque de pot pour les nazis, il y a eu des milliers de visiteurs. Cette expo a eu un succès fou. Les commissaires de l’exposition avaient écrit des choses sur les murs, des slogans comme : « Est-ce encore de l’art ». Cette première exposition visait la polémique, et elle a suscité de nombreux débats… Et même si la raison pour laquelle elle a été organisée est abjecte, je trouve que c’est malgré tout une expo incroyable. Avoir montré pour la première fois ces œuvres-là, de cette manière-là et dans ce cadre-là, c’était très précurseur, très avant-garde, sans que les initiateurs l’aient voulu…

… au Mad

Ce qui m’intéresse et qui me plaît dans mon travail avec des artiste handicapés mentaux, c’est qu’on ne peut absolument pas compter sur les normes et les codes habituels tels qu’on les pratique dans d’autres expositions. Avec les artistes qu’on défend, on ne peut pas du tout compter là-dessus, parce que personne ne les connait, et aussi parce que pour la plupart, c’est la première fois qu’on les montre vraiment de cette façon-là, qu’on leur accorde cette attention-là. On est donc obligés de réfléchir à la manière dont on va les présenter, de se demander ce qu’on veut susciter comme débat.

Est-ce une forme d’engagement ? Oui, au sens où pour moi, l’engagement est le contraire de l’indifférence. Si tu décides de montrer l’œuvre de quelqu’un, ce n’est pas la décision de l’artiste, c’est ta décision, et donc c’est à toi de t’engager par rapport au public et par rapport à l’artiste. C’est moi qui montre, donc c’est moi qui m’engage à le montrer. Je prends donc la responsabilité de défendre ce que je montre, mais aussi de créer un cadre cohérent par rapport à l’œuvre elle-même. Je trouve que c’est un réel engagement, et il est double : vis-à-vis du public et vis-à-vis des artistes. »

MAD – Musée d’art différencié
Parc d’Avroy, 4000 Liège
Tél : +32 4 2223295
Fax : +32 4 2223970
info@madmusee.be
www.madmusee.be
Ouverture : Du lundi au vendredi de 10h à 18h. Samedi de 14h à 18h. Fermé dimanche et jours fériés.

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