[Les Diogènes] L’Homme

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A. aura bientôt seize ans. Un jour, face au flux cathodique diffusant en continu les images lissées du désastre ambiant, la révolte qui grondait en elle depuis des jours, des semaines, des mois, s’est transformée en un cri. Une pulsion. Les mots sont sortis de sa plume, comme arrachés. Bruts. Intenses. Sans aucune complaisance pour notre espèce : l’homme.

« Je vous présente mon espèce : l’être humain, perdu, qui ne sait pas d’où il vient, ni où il va. Il ne sait pas ce qu’il doit faire, et c’est pour ça qu’il devient fou. (…) Et moi, je suis une fille de seize ans, une des rares à se rendre compte que le monde est fou, que le monde est dingue. (…) L’homme… Trop civilisé pour se considérer comme animal. Il est au-dessus de tout (…) Il contrôle tout. (…)

Ici, tous les êtres humains au-dessous de dix-huit ans ne peuvent pas s’exprimer, ne sont pas écoutés. Et encore, personne n’est écouté, pas même les majeurs de trente ans. (…)

Cette diatribe, elle l’a déclamée face à la caméra, afin qu’elle puisse être transmise par la télé de Diogène. Sur l’écran, seule sa bouche apparaît : la force des mots vaut toutes les images. Entre innocence et désillusion précoce, entre doute et espoir, A. nous livre un texte qui questionne et affirme tout à tour.

Une fois qu’ils ont fini de faire des promesses, ils jouissent de leur argent et créent l’illusion d’arranger l’état des choses. L’homme est un être purement et simplement égoïste.

Petite, on m’apprend les bases : la tolérance, la justice, l’égalité, la civilisation. Mais à quoi bon les retenir ? (…)

Quelquefois, j’aimerais ne jamais être née, ou aller vivre sur une autre planète.
Quelquefois aussi, j’aimerais aller au-delà de la science, aller à l’intérieur d’un trou noir, aller dans un champ et hurler jusqu’à en épuiser mes poumons.
Quelquefois je veux m’échapper d’ici, courir jusqu’à me perdre dans les profondeurs de la terre, car après tout, c’est de cet endroit que l’on vient. Quelquefois j’aimerais me placer sur une estrade d’où le monde entier pourrait m’entendre et lui dire, lui crier, lui cracher à la gueule toute la vérité. Empêcher que tout se perde, empêcher la sottise, empêcher la folie, empêcher tout… mais c’est trop tard.

Trop tard ? L’intensité de ce cri de révolte n’affirme-t-elle pas le contraire, dans ce qu’elle évoque de vouloir-vivre, de vouloir agir ?

Maintenant, je ne peux que m’asseoir sur le canapé, devant la télé, et regarder mon monde s’écrouler. Mon si beau monde. Toutes ces créatures qui ne demandaient rien de tout ça. Tous ces êtres (…) Ces êtres qui en fin de compte ne désiraient que vivre.

L’homme a créé le début de la fin. L’homme s’est créé sa propre fin, sa propre mort. (…)
Ils ont peur de la fin du monde, mais ils ne font qu’en parler, et ils ne font rien.
Ils créent, ils créent, ils continuent de créer sans cesse pour ces vautours affamés qui finalement ne savent pas s’ils auront besoin de tout ça.

Le monde vit dorénavant sous antibiotiques artificiels, dans un hôpital d’horreur, avec des gens bêtes qui le détruisent chaque seconde. Il vit dorénavant sous machine à oxygène (…) Sous machine. Et il n’attend qu’une chose, sa fin. »

Vision cataclysmique. Pourtant, au-delà de ce tableau angoissant et glauque, on perçoit l’appel de la vie… « Mon si beau monde » Cette capacité de la jeunesse à happer la beauté où qu’elle soit. Même en plein milieu du désastre. « Ces êtres qui ne désiraient que vivre… » Un appel d’air, inconscient peut-être, mais puissant. Peut-être est-ce ce qui permet aux jeunes de survivre dans cet « hôpital d’horreur » ? De trouver la force d’avancer, de lutter ? De croire qu’ils pourront, d’une façon ou d’une autre, interférer sur l’ordre du monde. Car sinon, comment se lever, chaque matin, lorsqu’on a seize ou dix-sept ans, et qu’on croit fermement que la terre court à sa perte ?

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