De l’engagement par « mauvais temps »

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Quand il devient difficile, voire impossible, de s’engager dans un mouvement social ou subjectif qui pose des problèmes et des questions aux
institutions de tout type, on peut dire qu’on se trouve dans « des années d’hiver » (Guattari) 1. La seule possibilité d’occuper l’espace public, c’est de délirer sur l’identité en néantisant la politique – comme nous l’a montré la (très) plate-forme SHAME. Que faire pour sortir de la déprime avant que le temps ne se gâte encore plus? D’abord penser la défaite. En commençant par celle de l’altermondialisme.

L’altermondialisme combinait toutes une série de forces en exil : les migrants quittant leur pays, les cognitaires désertant le salariat, les queers fuyant le genre, les décroissants sortant de l’autoroute du développement… Un mouvement anti-identitaire à l’échelle mondiale qui, un peu sur le modèle zapatiste, affirmait que seules les communautés « indigènes » (ou impliquées) possédaient le pouvoir de déterminer le chemin à suivre – les institutions et le droit se créent et s’adaptent, ils n’ont rien à imposer. De la fin des années 90 au tout début des années 2000, cette perspective-là a beaucoup d’impact sur l’opinion publique. Des alliances se créent et la légitimité de certaines organisations plus ou moins opaques recule – G8, OMC, FMI commencent à ne plus rigoler.

Durant le second semestre de l’année 2001, la Belgique présidait l’Union. Starhawk, sorcière païenne 2, pense in situ les problèmes que le mouvement social — dans lequel elle est engagée — doit affronter sous peine de disparaître. Après l’assassinat de Carlo Giuliani, mais surtout après l’attaque des Twin Towers, le contexte change.

Dans un recueil texte intitulé « Parcours d’une altermondialiste » 3, elle encourage ses ami-es à « maintenir la vision » (dans un écrit du 19 septembre 2001). Ce mot d’ordre qui n’a rien de simple : « les gens ont peur. Ils sont en colère. […] Ils se raccrochent à tout ce qui pourrait restaurer le sens de leur pouvoir sur leur vie et, dans une société violente, cela signifie punition, représailles, guerre ».Starhaw appelle à maîtriser nos peurs et à ne pas céder du terrain: « je pense qu’il est important, symboliquement et politiquement, que nous ayons d’une façon ou d’une autre une présence forte, visible, dans les rues, que nous n’abandonnions pas volontairement le seul espace politique où nous avons été capables d’avoir un impact significatif ». Á l’époque, dans le « mouvement », on pense qu’on va y arriver. En marge de la présidence belge, une quantité considérable de manifs organisées par des coordinations d’assoc, d’ong, de collectifs et de syndicats occupent l’espace public. Toutes ces initiatives convergeront dans de grands rassemblement les 14 et 15 décembre – à Bruxelles.

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Dix ans plus tard, la Belgique reprend la présidence de l’Union. Le No Border essayera d’occuper un peu la rue. Tentative de manif à Steenokkerzeel, une centaine de militants est accueillie par la cavalerie. Appel au rassemblement contre le politique migratoire gare du Midi, la police fédérale rafle tout le monde. Essais d’alliance du collectif Precarious United avec les travailleurs qui défilent avec la Confédération Européenne des Syndicats, arrestations « préventives» collectives. Ajoutons la violence des détentions à la caserne d’Etterbeek et le travail affligeant des médias mainstream – à l’exception de Martine Vandemeulebroucke du Soir 4. De l’altermondialisme, il ne reste plus guère que le spectre des Black Block que la comm’ de la police agite avec un succès cruel dans les journaux et les cerveaux des « bons » manifestants syndicaux…

Après 2001, lentement, l’altermondialisme va s’effacer. Il y aura bien d’importantes mobilisations contre la guerre en Irak. Mais jamais de quoi le ranimer. Et quand survient la crise économiques en 2008, le «mouvement des mouvements » a déjà complètement rendu l’âme. Starhawk prophétisait : « si nous nous contentons de crier dans nos mégaphones, en recyclant des politiques, des slogans et le langage des années 60, nous échouerons ». A un moment donné, confronté au défi posé par la guerre contre le terrorisme, l’altermondialisme a voulu « mûrir » – et il a dû confondre avec « mourir ». Il s’est mis à élaborer des
programmes plutôt que de garder sa foi dans la puissance créatrice de la vie et des expériences quotidiennes. L’idéologie et la culpabilisation ont rattrapé la poétique. « Nous prononçons de manière incantatoire « impérialisme » ou « anticapitaliste » ou « non-violence » ou même « paix », avec une ferveur quasi religieuse, comme si ces mots à eux seuls pouvaient être une arme dans la lutte » nous avait dit Starhawk.

Rétrospectivement, je crois que j’aurais pu comprendre que c’était fini quand je me suis retrouvé en face d’un gars dans une manif contre la guerre. Il répétait inlassablement « Stop George Bush – Stop George Bush – Stop George Bush ». Puis il a déraillé, calant sur «George Bush, George Bush ». Je pense qu’il y avait plus de haine sur un seul des poils de ses avant-bras que dans le fond du cœur des robocops qui protégeaient les abords de l’ambassade américaine. La haine peuplait les manifs pour la paix – elle avait gagné.

Aujourd’hui, en l’absence de cette grande toile de fond « légitimisante » qu’était l’altermondialisme, s’engager demande plus d’effort – enfin, tout dépend encore du sens de votre engagement… Quand les institutions politiques et économiques vacillent, il ne faut pas croire que le « libération révolutionnaire » apparaît mécaniquement – la solidification fascistoïde est tout aussi probable. Signe de ce genre de « mauvais temps», il y a peu, un groupuscule néo-nazi venait provoquer les quelques vaillants militants du CRACPE 5 qui continuent de refuser la politique migratoire du gouvernement et se réunissent devant le centre fermé de Vottem tous les samedis. Il a fallu organiser un manif antifasciste pour en venir à bout. La fin de cette histoire est « heureuse », mais le début est inquiétant.

Dans l’opinion publique, la lutte pour le droit des migrants a très mauvaise presse. Anita, 34 ans raconte une expérience significative pour comprendre le problème de ce qu’implique l’engagement pendant « les années d’hiver ». « Je bosse dans une administration publique en première ligne (je suis en contact avec la population). Il y a quelque semaine, on mangeait nos sandwiches et je ne sais même plus comment la discussion a commencé à porter sur les personnes d’origine immigrée. Ça a dérapé : j’ai repris un collègue qui parlait « du problème de la délinquance chez les Arabes » (sic).  Les quatre autres ont fait bloc avec lui et m’ont agressée verbalement. Ils ont raillé mon romantisme, ma naïveté et ma soi-disant méconnaissance de ce type de population. J’ai dû me retenir pour ne pas en frapper un ou deux! Je suis partie. Depuis, je suis la cible des moqueries. Il y a deux jours, une collègue s’occupait du dossier d’une personne de nationalité algérienne ; à un moment, elle a lancé à la cantonade «peut-être que je devrais le refiler à Anita pour éviter toute discrimination? »tout le monde a ri. Voilà, le racisme dans le bureau, franchement, aujourd’hui, c’est la norme. Si tu veux te démarquer, faut être solide… Avant ça, j’avais baissé les yeux des dizaines de fois. Je ne sais pas si j’ai eu raison de l’ouvrir, la situation pourrait bien devenir ingérable. »

Pendant « les années d’hiver », il n’y a plus d’espace public pour l’antagonisme politique. C’est à prendre ou à laisser – une dictature de l’institution, du repli identitaire et de la certitude arrogante. Alors, le combat doit souvent reprendre très bas. Très, très bas. À même la conversation. Starhawk voyait le temps changer et rappelait : « il peut être plus facile de marcher vers une rangée de flics anti-émeute que d’exprimer une opinion impopulaire là où nous vivons, mais nous devons le faire et apprendre à le faire calmement et efficacement ». C’était en 2001, mais ça nous parle résolument d’aujourd’hui…

Gregory Pascon

Notes:

  1. « les années d’hivers – 1980-1985 », un bouquin écrit par Félix Guattari pour penser dans la contre-révolution des années 80 est « justement » ressorti aux éditions des Prairies Ordinaires.
  2. Starhawk (née Miriam Simos en 1951) est une écrivaine et activiste américaine qui se revendique comme sorcière.
  3. aux Empêcheur de Penser en Rond.
  4. voir « Mais que fait la presse? », C4 Novembre 2010 – http://c4.certaine-gaite.org/spip.php?article1757
  5. Collectif de résistance au centres pour étrangers.

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