Stas Academy

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En 2007, Jean-Michel RIBES avait imaginé un somptueux ouvrage intitulé le Rire de résistance – de Diogène à Charlie Hebdo (Beaux Arts éditions & Théâtre du Rond-Point) que j’avais, évidemment, abondamment encensé comme il méritait de l’être. Pour l’heure, je réitère vu qu’il remet ça, nous gratifiant d’un Tome II, le Rire de résistance – de Plaute à Reiser (aux mêmes éditions). Cette seconde « galopade sur les terres d’impertinence, d’espièglerie et de joyeuse iconoclastie qui ont su résister en riant à toutes les dictatures du raisonnement et autres envahisseurs bardés de sérieux et de certitudes » est, cette fois encore, 100% bandante. Même que Philippe KREBS y fait la part belle à la « Belgitude », lui consacrant sept pages ! Du Manneken Pis à la « Cloaca » de Wim Delvoye et de James Ensor à Théophile de Giraud, les plus sauvages d’entre nous ont droit de cité : Pansaers, Magritte, Scutenaire, Mariën bien sûr mais aussi les Snuls, Noël Godin, Jan Bucquoy, Benoît Poelvoorde, Philippe Geluck, Jean-Luc Fonck, Jean-Pierre Verheggen, Alain Dantinne et même… votre serviteur (qui n’en est toujours pas revenu). Bref, filez donc acheter cette merveille avant qu’elle ne soit plus disponible. Dans le même temps, les nostalgiques du meilleur journal de mauvais goût qui ait jamais existé (ainsi que ceux qui étaient trop jeunes pour l’avoir connu) feront aussi l’acquisition de l’album intitulé le Pire de Hara Kiri (1960-1985), paru chez Hoëbeke. En prime, on reçoit les huit cartes (désormais historiques) indispensables à la vie moderne, à présenter lorsque cela vous sera nécessaire : Carte officielle de Con, Carte nationale d’Égoïste, Carte officielle de Mal Baisée, Carte de Flic, Carte de Bienfaiteur des Œuvres sociales de la police, Carte officielle d’Intellectuel communiste, Carte bleue « Tout à l’œil » et (last but not least ) l’Autorisation de circuler en état d’ivresse… Sans Georges Le Gloupier, j’aurais bien risqué de ne point être attentif à l’indispensable livre que deux donzelles délurées, Stéphanie LEMOINE & Samira OUARDI, nous offrent aux éditions Alternatives, ARTIVISME, Art, Action politique et Résistance culturelle. On trouve ici un panorama assez complet de toute une série de pratiques inclassables issues d’un questionnement circulant dans les mondes de l’art et du militantisme. Après l’ « Histoire d’une indiscipline » (où l’on évoque aussi bien Dada que les Yippies, Debord que les punks ou les Black Panthers que Greenpeace), on plonge à cœur joie dans le catalogue de tous ceux qui inventèrent, en dehors des disciplines instituées et des routines protestataires, des manières d’agir et de créer « qui se nouent à l’articulation de la vie, de la performance, de la fête et du jeu ». Oui, un art et/ou une action politique sont encore possibles dans une société vouée au marché ! Les preuves vous en sont abondamment fournies ici, à travers la galaxie sans frontières de « toutes ces pratiques dont l’enjeu est d’opposer l’imagination et la créativité à l’ennui, la liberté d’action à la surveillance généralisée, la révolte collective au repli individuel ». Ceux qui ne liront pas ce livre mourront en étant passés à côté d’à-peu-près tout ce que leur époque a pu inventer de vraiment « rentre dedans ».

Dans le même ordre d’idées, j’ai dévoré de bout en bout le Dictionnaire des Provocateurs, que co-signent Thierry ARDISSON (du moins pour la préface), Cyril DROUHET & Joseph VEBRET (chez Plon). De l’Abbé Pierre à Zorro (ça ne s’invente pas), la plupart des grands fouteurs (et fouteuses) de Merdre ont droit à leur entrée dans ce dico réjouissant. La lecture des notices dans l’ordre permet de sauter de Jarry à Joeystarr en passant par Jésus de Nazareth, ce qui ne laisse pas d’être assez drôle. Des Lumières au Web, ça part dans tous les sens et se déguste sans avoir à (trop) s’insurger, vu que c’est plutôt intelligemment pe(n)sé et rédigé. Plon n’a sans doute pas osé inscrire l’ouvrage dans sa
collection de « Dictionnaires amoureux », forte aujourd’hui de plus d’une cinquantaine de titres parmi lesquels on a pu épingler quelques merveilles (par exemple, du Spectacle par SAVARY, de la Justice par VERGÈS). Voici le Dictionnaire amoureux du Rock, rédigé par le sémillant Antoine DE CAUNES, qui passa une bonne partie de son existence à défendre cette musique par tous les moyens mis à sa disposition (télé, radio, presse, etc.). Ça n’a rien à voir avec un répertoire pelant, c’est bourré d’humour et d’impertinences et ça se lit sans le moindre déplaisir. D’ailleurs, l’entrée « Vieux con » résume assez bien la philosophie du bouquin. Son fils lui ayant lâché « Trop pitié !  » pour commenter la musique qu’il écoutait, l’Antoine réfléchit :  » Ça doit être ça, le fossé des générations, celui dans lequel on pousse d’un coup d’épaule ses propres géniteurs, accablé par la ringardise de leurs goûts artistiques, politiques, moraux ou vestimentaires. Mais comme il y a le fossé, il y a aussi le terril des générations, si je puis dire, du sommet duquel on regarde avec morgue et dédain ces jeunes cons et leur musique de merde. Non mais pour qui se prennent-ils, bon sang, à s’extasier devant des trucs qu’on connaît depuis Mathusalem, et qui, surtout, ne sont que de pâles copies des originaux, ou, dans le cas de la génération précédente, une dégénérescence hurlante et vociférante de la chanson à l’ancienne ? Voilà : le syndrome du vieux con, c’est ça. (…) Est-ce à dire que je me range dans le camp des intégristes qui soutiennent par exemple que le rock est mort le jour où Elvis est parti faire son service militaire ? Certes non. Surtout pas ! Je les abomine tous ces puristes de mes deux qui n’arrivent pas à faire un pas dans la vie sans avoir posé des bornes, monté des enclos partout, et dressé des barrières sur lesquelles ils peuvent accrocher leurs petites étiquettes rassurantes. Au contraire ! La vie est poreuse, perméable, tout fonctionne par capillarité et métissage. Les formes changent, s’adaptent, se réinventent, et pour une poignée de gros malins qui savent exploiter les filons découverts par d’autres combien de chercheurs sincères sur des routes certes déjà construites mais encore largement praticables ? (…) Comme tous les vieux cons de toutes les époques, j’ai bien entendu la chance de pouvoir me réfugier derrière un prétendu « âge d’or », durant lequel la matrice de ce qui se fait aujourd’hui fonctionnait à pleins tubes. (…) Cela dit, le syndrome, pour être commun, n’en est pas moins curable. Son antidote – et plus généralement l’antidote à toute forme de désenchantement – reste la curiosité et l’enthousiasme. Les deux vertus cardinales – je m’en souviens comme si c’était hier – qui nous faisaient vibrer alors que, émerveillés, babas même, nous entrouvrions les portes de la caverne d’Ali. Car le vieux con, comme tout vieux con qui se respecte, n’a qu’un regret : ayant déjà eu vingt ans, une de ses seules certitudes, c’est qu’il ne les aura plus jamais. Cet âge où l’on a l’éternité devant soi et l’impression que tout se qui se crée sous vos yeux brille de l’éclat d’une indépassable originalité. Cet âge où l’on regarde d’un air au mieux indulgent, au pire méprisant, tous ces vieux cons qui radotent en vous disant qu’ils-ont-déjà-entendu-ça-quelque-part. » Sans nul doute, ce cher Antoine aura-t-il plongé sur l’autobiographie de Sa Majesté le roi du Riff et du Rififi, qui s’arrache chez Robert Laffont : Life, par Keith RICHARDS (en collaboration avec James FOX). Les vrais fans des Stones n’apprendront sans doute nib de plus que ce qu’ils n’ignoraient pas (en ayant lu, par exemple Keith Richards, une guitare dans les veines, de Victor BOCKRIS, paru chez Albin Michel en 1994). Mais rien ne devrait troubler leur plaisir de lire comment le Prince des Ténèbres raconte lui-même sa putain de vie. Car c’est le plus souvent effarant et même parfois fort drôle. Le R’n R incarné c’est lui quand même, non ?

Un dernier dico à vous conseiller : Dictionnaire des mots
du sexe
, d’Agnès PIERRON (Balland), plus de 900 pages (de quoi rendre fou Gilles de Rais) où sont recensées quelque 5.000 expressions explorant tous les niveaux de langue. Tout ça classé de façon thématique, ce qui fait l’originalité de ce bouquin destiné aux amoureux de la créativité verbale – mais aussi orale ou anale (Whaf ! ) – et aux amoureux tout court, à qui ça risquera de donner des idées… Pour sa part, une Elsa DELACHAIR n’a pas concocté une anthologie littéraire sur l’Art de bien foutre mais sur l’Art de l’insulte (éditions inculte, 9, rue Jacques Cœur – F 75004 Paris). Depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque contemporaine, la littérature est tout entière émaillée d’insultes plus ou moins saignantes. Vous en trouverez un certain nombre dans ces pages amusantes, de l’invective fleurie au raffinement perfide, en passant par la grossièreté crasse. Pour fêter le cinquantième anniversaire de sa création, l’OULIPO fait paraître un collectif du genre réussi : C’est un métier d’homme, Autoportraits d’hommes et de femmes au repos (Mille et une nuits). Paul FOURNEL écrivit jadis (dans « les Athlètes dans leur tête ») une courte nouvelle, « Autoportrait du descendeur » qui débutait de la sorte: « Mon métier consiste à descendre du haut de la montagne jusqu’en bas. À descendre le plus vite possible. C’est un métier d’homme. » Hervé LE TELLIER prit ce texte comme matrice pour produire un « Autoportrait du séducteur », qui commençait par : « Mon art consiste à séduire les femmes au cours d’une soirée. À séduire le plus vite possible… » Ébahi par le résultat, Fournel reproduisit sa démarche avec « l’écorcheur » puis d’autres oulipiens emboîtèrent le pas et c’est ainsi que naquit cette vingtaine d’autoportraits « à contrainte stylistique » dont certains (non point tous) s’avèrent de charmantes réussites. J’ai littéralement adoré les Idiots (petites vies), d’Ermanno CAVAZZONI (Attila), un professeur d’esthétique à Bologne qui a le goût des listes, du paradoxe et des figures excentriques. Outre les bios d’idiots que voici, il a aussi pondu des parodies, des généalogies d’écrivains ratés et des histoires de géants (hélas pas encore traduites en français) et son roman « le Poème des lunatiques » a inspiré Fellini pour la Voce della luna. Ici, pour chacun des 31 jours d’un mois, nous avons droit au portrait d’une personnalité pour le moins « divergente », quand ce ne sont pas des listes hilarantes de « suicides au travail », « suicides par erreur », « faux suicides » ou « suicides ratés ». J’ai à de très nombreuses reprises éclaté de rire et même pleuré (toujours de rire) avec « Renato Scalabrini, lanceur d’objets ». De tous les prix littéraires de l’année, celui dont on parle le moins est résolument le meilleur. Ne perdez pas votre temps à vous taper le « caca » de Virginie Despentes mais plongez par contre sur Naissance d’un pont, de Maylis DE KERANGAL (Verticales). Quelque part dans une Californie imaginaire, on construit un pont suspendu et on nous raconte les péripéties de cette aventure à partir de récits des destins croisés d’une série de personnes employées à ce chantier. Et ce qui ne gâte rien c’est que le style de ce livre magnifique est absolument somptueux. Je ne vous en dévoile pas plus ; lisez donc ces pages et vous ne pourrez qu’être conquis. Pareil pour le roman de Tom ROBBINS (l’auteur du célébrissime « Même les cow-girls ont du vague à l’âme ») Une bien étrange attraction (chez Gallmeister) qui a dû attendre quasi quarante ans pour être traduit ! Ça ne se raconte pas tellement c’est dingue ! En tout cas, en manière de délassement de choix, ça fait vachement du bien par où ça passe…

Jamais je ne remercierai assez Jean-Marie d’avoir insisté pour que je me plonge dans l’univers d’un des écrivains essentiels du moment (m’affirmait-il – et ce que je cautionne), à savoir l’Argentin (vivant à Barcelone) Rodrigo FRESAN. Je viens d’achever Mantra (Éditions Passage du Nord/Ouest) et ça m’a littéralement retourné ! Un tel « Monument » défie toute
description. Il s’agit d’un « roman-drogue », comme le désigne le préfacier Alan Pauls (comprendre qui vous drogue pendant que vous le lisez). L’amitié qui, pendant quelques mois, lia dans son enfance le narrateur avec Martin Mantra, un petit Mexicain hors-norme, oriente à jamais le reste de sa vie, au point de le voir tout quitter plus tard pour partir à Mexico sans espoir de retour. Et nous allons, de façon discursive, probablement apprendre Tout (et le reste) sur cette ville, ses particularités, ses secrets, sa cuisine et ses boissons, ses dieux, ses mariachis et ses catcheurs masqués, ses dangers, son goût de la mort, etc. Une fois plongé dans le maelström de ce kaléidoscope géant, on ne peut décidément plus rien faire d’autre que se laisser emporter là où l’on daigne nous mener et d’être carrément fasciné, encore et encore… C’est proprement vertigineux, fertile en visions comme un film onirique qui jamais ne finirait, atypique, transgresseur et GÉNIALISSIME ! Je crois bien que je ne serai disponible pour autre chose avant d’avoir lu les deux autres livres du même qui m’attendent déjà à mon chevet : la Vitesse des choses et Vies de saints (Ma ..te à couper que je vous en parlerai dans le prochain C4).

Et je vous laisse sur cette boutade d’Alphonse Allais : « Je ne prendrai pas de calendrier cette année, car j’ai été mécontent de celui de l’année dernière. »

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