Un musicien liégeois from Arizona

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Les Etats-Unis

« Je suis né à Phoenix, Arizona, en 43. En 1950, mon père qui travaillait pour les services sociaux est muté en Californie, et toute la famille emménage là-bas. J’y apprendrait la musique, classique d’abord. A 20 ans, je pars pour New-York où règne une effervescence artistique extraordinaire. J’y resterai quinze ans. J’y termine mes études à « la Julliard School of Music ». C’est là que je rencontre Berio et d’autres acteurs de la musique contemporaine, dont un certain Henri Pousseur en 65. Mes études finies, je deviens musicien professionnel dans les milieux de la musique contemporaine, du free jazz, de l’improvisation… Vers 24 ans, je recommence à composer et enseigne aussi à l’occasion.

Début des années 70, je participe activement à l’expérience de la – devenue mythique, ndlr- «Kitchen». C’était une espèce d’espace artistique alternatif. On y jouait des musiques qui n’avaient pas vraiment de place ailleurs. On y entendait de nouvelles choses qui n’étaient pas « du contemporain pur », des mélanges de musique noire et blanche, et puis tout ce qui était musique improvisée. C’est aussi le moment où explose le courant minimaliste, avec Steve Reich, Philip Glass… Il fallait un endroit où toutes ces nouvelles tendances puissent s’exprimer. The Kitchen, c’est d’abord un espace dédié à l’art vidéo, alors en plein développement. C’est Steina et Woody Vasulka, vidéastes islandais et tchèque, qui animent le lieu, lequel s’est d’abord installé comme un centre culturel sauvage dans la cuisine du « Mercer Art Center » de New-York, d’où le nom. Puis, à travers les vidéos, les performances, il y a eu aussi plein d’expériences musicales. Finalement, « The Kitchen » est devenu l’un des grands lieux de la musique expérimentale et alternative de l’époque. L’endroit a déménagé quand le bâtiment initial s’est effondré, mais le nom est resté !

L’Europe

L’Europe, je l’ai découverte peu à peu, comme musicien, à travers de nombreuses tournées. En 68, j’ai d’abord découvert l’Italie avec Luciano Berio. J’ai tout de suite accroché. Il y regnait une ambiance très chaude. C’était une époque d’expérimentations, collectives et personnelles. A partir de là, j’y suis revenu régulièrement, au moins une fois par an. En 72, j’ai vécu quatre mois à Berlin, j’ai aussi eu un appartement à Rome.
Il faut dire qu’avec le temps, la vie à New-York est devenue de plus en plus dure. C’est l’époque des débuts de la « gentrification » très rapide de New-York City. L’époque de l’élection du maire Giuliani, de la tolérance zéro et de l’éviction de tous les SDF… Les loyers sont devenus tellement chers! Alors les pauvres, les moins riches ont quitté la ville. D’un coup, il n’y avait plus ce mélange de Porto-ricains, de noirs, de Dominicains, d’Haïtiens, de Russes, d’artistes, de musiciens, de drogués et de dealers, de tout ce qu’on voulait… C’était un peu dangereux, mais ce métissage extraordinaire était vraiment très chouette en même temps ! Et d’un coup, ça a été fini.
En 79, je partageais un loft downtown avec deux autres artistes, dans un bâtiment désaffecté. Le loyer était déjà de 500 dollars, mais à trois, ça pouvait aller. Puis, au moment de l’élection de Ronald Reagan, les « Yuppies », Young Urban Professional, ont carrément envahi le quartier. Et c’est nous qui avons été chassés! Le proprio est arrivé un matin et a dit : “Garrett, tu dois être parti ce soir, sinon je reviens avec mes gars!”. Et comme on n’avait pas de bail, rien, on n’a pas eu le choix! C’était en septembre. En octobre, il louait l’endroit pour 1500 $!

Du coup, j’ai sérieusement pensé à m’installer en Europe; j’y gagnais bien ma vie. Et en 80, à l’occasion d’une tournée en Belgique avec C.Berger et F. Rzewsky, on m’a proposé un stage au Conservatoire de Liège. Dès que j’ai vu Liège, je me suis dis: “Ça me plait ici; il y a une atmosphere spéciale”! Et à la fin du stage, c’est Henri Pousseur qui m’a proposé de créer une “Classe d’Improvisation”. J’ai de suite
accepté, et,depuis, j’ai fait de Liège mon lieu de vie principal!

La culture, ici et là

En Europe, et en Belgique encore plus, il y a un système social et démocratique qui permet aux artistes de créer sans être sous l’emprise du commerce, comme c’est le cas aux Etats-Unis. Même si c’est de moins en moins vrai, hélas, et que les différences avec les Etats-Unis, dans ce domaine commme dans bien d’autres, ont sacrément tendance à s’effacer. Depuis 45 et « la victoire » américaine, l’Europe court toujours après les Etats-Unis et son modèle. Pourtant, les années Reagan, puis Bush, père et fils, ont été vraiment dévastatrices au niveau social et culturel. Et les politiques européennes suivent ça, c’est fort dommage. Mais quand je suis arrivé en Europe, le système permettait vraiment, à travers l’intervention de l’Etat dans les politiques culturelles, de pouvoir se consacrer à la musique sans trop devoir se soucier du matériel. C’est un peu plus dur maintenant.
Un autre aspect de l’Europe qui me plaisait, c’était la mixité sociale et culturelle. Je sais qu’il y a des problèmes. Mais quand même, à mon avis, il y a ici beaucoup moins de racisme et d’exclusion. L’intégration est possible. La culture arabe — bien sûr, il y a des raisons historiques et culturelles qui l’expliquent —, est assez bien intégrée, je trouve. Je vous raconte une anecdote : l’autre jour dans le bus, j’ai vu une classe de mômes, d’une huitaine d’années, et il y avait un petit africain assis à côté d’un petit européen : ils parlaient et jouaient ensemble, très naturellement, sans réserve. Une scène comme ça, aux Etat-Unis, je ne crois pas que ce soit possible, même à l’époque d’Obama ! Là-bas, il y toujours des cloisons! On vit dans un petit milieu, social, racial, culturel ou professionnel, et on n’en sort pas ! C’est différent en Europe, c’est plus ouvert, et j’aime ça.
Bien sûr, dans la musique américaine, il y a des mélanges. Le blues est une musique noire qui a été utilisée par les blancs. Mais quand même, j’ai joué dans des groupes de blues aux USA, et j’étais le seul blanc. Quand j’allais dans leurs cafés blues, il n’y avait que moi comme blanc, c’était comme être en Afrique ! A la télé, dans les médias, on peut croire que la société américaine est mélangée. Mais ce sont des images. Dans la vraie vie, les gens sont divisés. Et ça, c’était libérateur à mon arrivée en Europe : vivre dans une société où il y a moins de préjugés.

Mais si j‘aime vivre dans une société multiculturelle, et que ça enrichit aussi mon travail artistique, je n’aime pas, par contre, travailler dans la « world music». Je trouve ça moche qu’on aille « piller » les traditions culturelles des autres. Qu’on aille piquer dans l’assiette des Africains, je trouve ça aberrant. Maintenant, si les Africains viennent piquer dans l’assiette des blancs, c’est plus acceptable !

J’ai donc tiré parti de mon transfert en Europe. Ma musique y est devenue plus essentielle. Aux Etats-Unis, il y a un fort sentiment de concurrence entre les artistes. Ici aussi, il y a de la concurrence entre musiciens, évidemment, et ça peut-être stimulant. Mais, c’est moins fort, moins agressif.
Ce qui me plait aussi beaucoup, ici en Europe, c’est que comme c’est petit, c’est très diversifié et riche. On fait cinquante kilomètres et on change d’univers, de langue, d’accent, d’architecture, de paysage… Alors qu’aux Etats-Unis, c’est beaucoup plus uniforme. Les Etats-Unis sont un pays plat, qui manque de relief. Et tout entier tourné vers le profit et l’expansion.
C’est tout ce parcours qui m’a ammené au projet qui m’occupe actuellement avec le « World Citizens Music » (« Musique pour Citoyens du Monde »)1. C’est une asbl basée sur la création musicale et le soutien aux musiciens émergents, d’où est né un orchestre vivant. C’est un projet qui me tient très à coeur et que je poursuis depuis New-York. L’idée, c’est de créer un laboratoire dont le but est de rompre avec le schisme entre « musique savante »  et « musique populaire ». Je ne sais pas si j’aurais pu
monter un tel projet aux USA. A vrai dire, je ne sais plus, car je retourne de moins en moins là-bas. La dernière fois, c’était pour le mariage de ma nièce, il y a déjà pas mal d’années. J’invite les jeunes artistes à aller voir ce qui se passe là-bas, pour l’expérience, mais jamais je ne leur conseillerais de s’y installer. Vraiment, il n’y a rien à y gagner!
 »

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