Pas de miracle à la cour des miracles

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Propriétaire majoritaire de cette galerie construite dans les années ‘50, au moment de la « rénovation» du Mont des Arts, Robelco rencontre néanmoins quelques difficultés à convaincre la totalité des autres copropriétaires de suivre sa stratégie, notamment des cafés et des snacks qui ont du mal à accepter qu’ils « tirent vers le bas » le devenir de la galerie. Cette « âme de princesse dans un corps de souillon » a le tort d’être trop « difficile, populaire, équivoque » et méritait donc bien d’être « redynamisée». Dans ce lieu « où les gens n’auraient pas peur de pénétrer », on donnerait à la clientèle « de bonnes et honorables raisons de s’attarder », on ferait le lien entre les Bozar et le centre-ville, les employés des bureaux visiteraient sur le pouce une expo d’art contemporain, en prenant à midi « le lunch avec un artiste »… Art et immobilier peuvent en effet faire bon ménage. Au printemps 2005, Robelco accueille des galeries d’art dans les espaces vidés de leurs anciens occupants, afin de « revitaliser » ce lieu « imprécis, négatif, poussiéreux et peu engageant ».

L’artiste français Bernard Mulliez s’y est baladé déguisé en gardien de sécurité, avec uniforme et chien. Son film, « Art security service », retourne les armes de l’art contemporain contre son instrumentalisation pour délégitimer les classes populaires et met à nu les méthodes de gentrification à l’oeuvre. Le quartier du Mont-des-Arts est, il est vrai, un cas d’école de « bruxellisation ». A l’époque de Léopold II, c’était un quartier populaire. Pour embellir la ville, il fallait assainir cette Cour des Miracles, ce quartier, jadis ghetto juif, qu’on appelle aujourd’hui le Carrefour de l’Europe, au centre d’une double jonction, celle du haut et du bas de la ville et celle qui traverse Bruxelles du Nord au Sud. Un autre film, du regretté Samy Szlingerbaum (« Les marches du Palais », 1982) a fait un état des lieux d’un siècle de transformation, devenu à force de travaux et de démolitions successives un réseau de tunnels, de palais, d’équipements collectifs (PBA, BR, Palais des Congrès), où les habitants ont disparu : une gare, une voie rapide, des parkings, des hôtels, des banques, mais plus d’habitants. « Il faut ôter cette hideuse verrue à la face de Bruxelles, égout d’où s’échappe chaque matin et où revient croupir chaque soir ce ruisseau de vices, de mendicité et de vagabondage, toujours débordé dans les rues de la capitale ». C’est en ces termes que parlaient les urbanistes du XIXe siècle de l’ancien quartier Saint-Roch (le saint homme, toujours flanqué de son chien, était jadis invoqué pour conjurer les maladies contagieuses), où l’on cherche aujourd’hui à attirer une population plus huppée.

Rambla blabla

Cinq ans ont passé. Les travaux qui s’éternisaient sur l’énorme chantier voisin du Palais des Congrès ont finalement pris fin. Rebaptisé « Square (Brussels Meeting Centre), un nom paraît-il plus vendeur sur le marché international, qui n’aime rien tant que les noms commerciaux qui ne veulent rien dire, l’ancien Palais des Congrès à rouvert en septembre 2009, faisant saliver l’échevin du tourisme de la Ville de Bruxelles. Qu’importe que le budget prévu ait plus que doublé (de 30 à 70 millions d’euros, auxquels il faut ajouter les 20 nécessaires à l’acquisition immobilière proprement dite), quand on n’aime les voyageurs d’affaires, on ne compte pas. Le PPP (partenariat public-privé) mis en place s’est offert les services d’un professionnel bien implanté, GL Events, un opérateur français coté en Bourse. Au programme, sommet de l’ASEM (Asia-Europe Meeting), réunion de l’European Rail Industry, de l’Union belge des annonceurs, rien que des congrès qui passionnent les Bruxellois, sans oublier les philanthropes au grand cœur, la FEB, Nivea ou Pernod Ricard – du festif, on vous le dit.

La brasserie-restaurant « Kwint » (le « Quint » de Charles-Quint, en ancien flamand), plantée sous les arcades, est gérée par une société française spécialisée dans le caviar et le foie gras.
Le président du CA de « Square » ne porte-t-il pas le nom prédestiné d’Henri Dineur ? Cette bonne fourchette fut naguère chef de cabinet de Charles Picqué. La brasserie, selon lui, doit être le lieu de rencontre des congressistes nomades et des autochtones. Murs capitonnés beiges, petites tables carrées, bar lounge, salle voûtée surplombée d’une sculpture géante de carton et de résine bronze changeant avec la lumière du jour, signée du studio Arne Quinze, toute cette déco branchouille a été soignée dans ce sens. Deux épiceries fines parisiennes, dont la Maison de la truffe, alimentent cet antre gastronomique. La trilogie de saumon fumé (Ecosse, Norvège et mer Baltique) se déguste avec un verre de vodka Bison, « alternative, très slave, très chic, au vin ».

Un régal qu’il est désormais possible d’aller digérer au soleil, le long de la toute nouvelle « rambla » du boulevard de l’Impératrice. Ce n’est pas tout à fait terminé, mais les travaux vont bon train. Des pots de fleur de trois mètres de haut, pour l’heure vide mais qui devront sans doute accueillir des bonsaïs géants, une de ces incongruités qui amusent beaucoup designers et city marketers. Comme son modèle catalan (la Rambla est une avenue emblématique de Barcelone), le boulevard qui passe devant la gare centrale sera « verdurisé » et rendu aux utilisateurs doux, piétons et vélos, ne laissant que la portion congrue aux engins à moteur. Un immense «anneau de lumière » vient souligner la centralité de la « place » devant l’entrée de la gare. Le projet est ambitieux, la « coulée verte » pourrait s’étendre au-delà de la cathédrale Sainte-Gudule, dont le parvis a déjà été réaménagé il y a quelques années, vers le Jardin botanique, et de l’autre côté, vers l’église de la Chapelle. Il n’y a pas encore beaucoup de vert sur la coulée de macadam (d’où les pots de fleurs), mais on y a installé des bancs, malgré la faune interlope de la gare (voir ci-contre), centre de congrès international de la pauvreté.

Pour certains, les changements sont toutefois trop lents. L’enseigne Libris, qui devait tirer la galerie Ravenstein vers le haut, jette le gant après seulement deux ans. La clientèle huppée tant désirée snobe toujours ce passage, que foulent surtout des navetteurs… flamands, peu friands de lecture dans la langue de Voltaire. Libris plie bagage. La soupe populaire se donne toujours en bas des escaliers du métro. Les accès de la gare se sont agrandis, du côté de la Madeleine et de la place d’Espagne, ou de nouvelles galeries commerciales se sont ouvertes. Une «galerie Horta », aux espaces encore clairsemés, cherche à se faire connaître des touristes et des travailleurs « locaux ». La galerie Ravenstein a pourtant bien changé. La musique de bastringue à tout crin, les odeurs d’eau de Cologne bon marché, mêlée à celles de bière, de pisse et de produits d’entretien, les boui-boui aux zincs flanqués des mêmes clients qui reluquent les mêmes serveuses en body moulant, toute cette ambiance fin-du-monde a laissé la place à l’atmosphère plus feutrée d’un chocolatier chic ou aux comptoirs en fausse ronce de noyer d’Exki. Il ne manque que les clients. Seuls quelques fonctionnaires nostalgiques en fin de carrière se souviennent sans doute qu’au milieu des années septante, les bistrots, dancings et restaurants de la galerie attiraient de joyeux drilles. Le soir, quand un patron fermait son bistrot, il emmenait avec lui ses derniers clients et allait dans un autre continuer la soirée à entonner sans se fatiguer le « Comme d’habitude » de Claude François. La galerie Ravenstein sera bientôt classée. Ses pottepeïs, eux, se sont déjà cassés.

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