Le syndicalisme ne s’arrête pas à 15h?!

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Délégué syndical n’est pas un métier comme les autres. Pour Luis Casillas Gomez, ce n’est pas vraiment un métier. Il était tourneur avant d’endosser le rôle de défenseur des travailleurs. Pas vraiment par hasard, mais on a dû le pousser quand même un peu. Deux regards singuliers. Un sur sa vie, l’autre sur la journée « type » d’un délégué principal FGTB à Techspace Aéro.

Je suis né en Espagne, en octobre 1957, dans la province de Cordoue, en Andalousie. J’ai une sœur plus jeune que moi. Mon père, à cette époque, travaillait dans une carrière. C’était le fascisme. C’était dur, économiquement, mais aussi politiquement. Disons que les réunions que mon père faisait avec des gens dans le café du coin lui posaient quelques problèmes. En 1961, mon père décide d’émigrer clandestinement avec mon oncle, d’abord en Allemagne, puis en Belgique. En 1965, alors qu’il était mineur dans la région liégeoise, il décide de nous rassembler via le regroupement familial. Je suis parti avec ma mère et ma sœur, et nous sommes arrivés en train à Liège.

« Je me lève vers 6h45, je bois une tasse de café en vitesse, puis je sors. Les lunettes de soleil sont très importantes pour moi le matin ! J’arrive à l’usine vers 7h15. Je rentre dans les ateliers et là, en général, on ne me loupe pas. Pas question de « Salut Luis, t’as passé une bonne nuit ? » Non, c’est plutôt « Eh délégué! Tu trouves ça normal que… patati et patata… ». Faut dire que le camarade, il est là depuis 6h, mais bon, je lui dis de se calmer un peu : « Bonjour Henri, oui j’ai passé une bonne nuit, raconte-moi ce qui se passe ». Il y a 600 mètres environ pour arriver à l’entrée du bureau de la délégation. Je passe d’atelier en atelier, les travailleurs m’appellent ou je les apostrophe. Les discussions sont très variées. On parle du quotidien (« eh, ton Standard qui d’min ! ») ou de choses plus graves au sein de l’entreprise. Ça prend parfois trois quarts d’heure avant d’arriver au bureau. Mais c’est important, tu prends la température et l’ambiance dans les ateliers. Je m’arrange pour arriver par l’une ou l’autre entrée, parce qu’il y en a deux. Donc, quand tu arrives au bureau, tu as déjà aux oreilles les problèmes qu’il faut régler d’urgence ou non. »

Je n’ai pas de mauvais souvenir de mon arrivée en Belgique. Déjà, je ne me rappelle pas avoir parlé autre chose que le français! On vivait dans un quartier de mineurs, à Rocourt, près du « charbonnage des Français ». C’était un mélange extraordinaire de nationalités. Il y avait une majorité d’Italiens, mais aussi des Grecs, des Polonais, des Turcs… A l’époque, mon père vivait encore dans les baraquements, mais, à notre arrivée, il a eu droit à un deux-pièces. Autant dire que c’était assez précaire. Je suis allé à l’école communale de Rocourt, à trois kilomètres, que je me tapais tous les jours à pied. J’ai évolué comme n’importe quel gamin de la classe ouvrière, enfin, sauf que les immigrés étaient quand même des sous-prolétaires. Les gamins d’ouvriers belges avaient l’air plus riches que nous.

« Arrivé au bureau vers 8h00, je me fais un café, je mange un bout en discutant avec mes associés, qui m’expliquent ce qui s’est passé, ce qui va se passer, etc. On se fait le briefing du matin. Les rendez-vous, les réunions patronales ou syndicales… et là, je dispatche, j’organise un peu la journée. Puis j’allume l’ordi, je réponds aux mails en vitesse et il est déjà 9h passé. Je veux absolument être avant 10h sur le terrain parce que c’est l’heure où vont manger les équipes qui font 6-2. Et là, je reste dans la cantine ou les ateliers jusqu’à 11h, 11h30, suivant les discussions qui s’installent. Parfois, on a des réunions avec le patronat, à différents niveaux, ça peut être le PDG ou simplement les chefs de services. Les réunions se font généralement à deux délégués, c’est une procédure de contrôle. Alors, si ça concerne tel ou tel atelier, on retourne sur le terrain et on explique ce qui s’est dit, ce qu’il faut faire, etc. Ou alors on convoque une
assemblée générale des travailleurs, si ça concerne l’entreprise. Ce sont des assemblées de 500 ouvriers, qui ont souvent lieu en Front commun. »

Quand j’étais gamin, j’ai beaucoup fréquenté la communauté espagnole avec mon père. Il y en avait deux types : les « Espagnols de l’ambassade » et « les autres »… Celle « de l’ambassade » tournait autour du curé et contrôlait « les autres ». Et les autres, eux, ils fréquentaient essentiellement le cercle culturel « Federico Garcia Lorca », proche du Parti communiste espagnol. J’ai grandi dans cet environnement, mais sans être militant. A l’époque, je n’aimais pas beaucoup l’organisation.

« Vers midi, en général je saute le repas, mais ces derniers temps, avec l’âge qui avance, je me dis qu’il faut faire un effort. Puis, les anciens se sont battus pour qu’on ait une cafétéria avec des repas chauds pas chers. Donc, le plus souvent possible, j’essaye maintenant de m’y rendre. Et puis c’est aussi un moment de convivialité à partager avec les camarades. »

A la fin de la sixième primaire, l’instit’ nous a appelés un à un au tableau pour nous demander ce qu’on voulait faire plus tard. Quand mon tour est arrivé, j’ai dit « ben, j’en sais rien m’sieur ». Alors il me regarde, sans aucune méchanceté, et il me dit. « toi, tu seras tourneur ». Donc voilà, je serai tourneur, qu’est-ce que tu veux qu’il me dise d’autre ?
J’ai donc fait mes humanités techniques à St-Laurent, à Liège, pour apprendre le métier de tourneur/fraiseur. Après, vers 19 ans, je suis allé travailler trois ans chez Teco à Bois-de-Breux. C’est là que j’ai vraiment appris le métier, et j’aimais bien. C’est à ce moment que je me suis affilié à la FGTB. Evidemment, il n’était pas question que je m’affilie ailleurs, mon père m’aurait fait la peau. En mars 1979, je suis rentré à la FN, Techspace Aéro n’existant pas encore. Entre-temps, je me suis marié, j’ai eu un garçon qui a maintenant 20 ans. Depuis, je suis divorcé.

« L’après-midi, il y a souvent toute une série de réunions à l’extérieur, parce que j’ai d’autres mandats qu’on ne m’a pas encore enlevés ! Au niveau national mais aussi local. Je suis président de la régionale de Herstal. Quand tu as des réunions à Namur ou à Bruxelles, ce jour-là, tu ne passes même pas à l’usine. S’il n’y a pas de réunion l’après-midi, mon équipe et moi, théoriquement, on finit à 15h. Mais on ne termine jamais à cette heure-là. T’es en train de parler avec un gars puis boum, « eh c’est 15h! Je m’en vais ! » Ce n’est pas possible. Moi je considère que le syndicalisme ne s’arrête pas à 15h, et ça à l’extérieur comme à l’intérieur de l’entreprise. Parce qu’il n’y a pas que les réunions. Il y a aussi des manifestations ou des événements culturels où il m’arrive souvent de me rendre. »

C’est seulement dans les années nonante que je suis devenu délégué syndical. Il m’a fallu un certain temps pour prendre du recul sur mon « gauchisme». Pour moi, on pouvait changer les choses dans l’atelier, mais pas avec des structures. Puis, avec l’expérience, j’ai compris que pour changer les choses de manière concrète et durable, dans le cadre de l’entreprise du moins, il fallait une organisation ouvrière. Et voilà, j’ai été sollicité, pour ne pas dire plus, par Francis Gomez, à l’époque délégué principal et maintenant président des métallos de Liège pour la FGTB. Il m’a envoyé en formation, et j’ai été élu en 1994. A cette époque, je travaillais comme fraiseur sur les premières machines à commande numérique. J’étais ouvrier qualifié. Alors que j’étais en formation, le responsable du secteur est venu me trouver pour me demander si, par hasard, je ne voulais pas devenir technicien, on en cherchait justement un à ce moment. Mais évidemment, en échange, fallait arrêter la formation syndicale. Je lui ai dit « regarde-moi bien, ce que tu viens de me dire me donne encore plus de motivation pour devenir délégué! Tu te souviendras de moi! »

« Si tout se passe bien, je suis de retour à la maison vers 17h. Avant de rentrer, je fais quelques courses pour le souper. Arrivé
chez moi, je m’assieds dans le fauteuil et je ne bouge plus pendant 20 minutes, je ferme les yeux et j’essaye de ne penser à rien. Il y a quand même beaucoup de stress dans ce boulot, tu es sans cesse interpellé. J’ai une femme fort active qui n’est pas souvent à la maison, donc c’est moi qui prépare le souper. En règle générale, on se partage les tâches ménagères. On mange vers 19 heures avec ma femme et son gamin. Après, je tombe « mort ». Comme je suis engagé politiquement, il m’arrive d’aller le soir à une réunion ou un événement, et si ce n’est pas le cas, je répond à mes mails, je lis un peu et il est vite 23 heures. »

J’ai commencé dans le secteur « sécurité et hygiène » parce que je considérais que c’était là qu’on pouvait toucher le plus concrètement les gens. J’ai fait ça quelques années en plus de la délégation syndicale. Puis, les délégués m’ont élu comme porte-parole. J’ai été présenté à l’assemblée des travailleurs qui ont ratifié la décision. Depuis quelques années, je suis donc délégué FGTB principal pour les ouvriers de Techspace Aéro.

« Quand arrive le week-end, je suis naze. Je sais bien que c’est difficile, mais j’essaye de me ménager quelques heures pour moi. C’est important pour décompresser. Personnellement, j’aime bien regarder les oiseaux. Alors je vais à Oost-Maarland avec mes jumelles… »

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