Vacances de rêve

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— Allô Gisèle ? C’est moi…
— Qui ça ?
— Ben Christiane hein m’fille ! Tu n’reconnais pas ma voix ? Quand j’pense qu’on a bossé 25 ans dans le même bureau!
— Ah oui ! Mais y a longtemps ! Ca fait 6 ans que j’ai pris ma retraite.
— Ben justement. Avec Victor on s’est dit que tu devais t’ennuyer et que ce serait bien si on venait passer nos vacances dans ta région. Sur internet on a vu qu’il y avait un terrain de camping juste à côté de chez toi. On pourra y mettre notre caravane. C’est y pas une bonne nouvelle ça ?
— Heu…Si, si…
— T’as pas l’air ravie Gigi !
— Si fé. Mais c’est que je dois m’occuper de ma mère qui est fort malade.
— Ah elle vit toujours ? Ben t’as pas d’chance toi. La mienne est morte l’année passée et avec mon mari on s’est sentis libérés. Avant on ne pouvait jamais partir en vacances. On l’a fait une fois et c’est justement ce moment là qu’elle a choisi pour tomber du tabouret. On a dû rentrer dare-dare. Ah ça, pour nous gâcher la fête elle était au balcon la bique ! Allez, je raccroche, je dois encore m’occuper de ma valise.
— Vous arrivez quand ?
— Ben ce soir. Comme on n’aura pas le temps de faire à manger, si tu pouvais nous préparer une petite affaire, ce serait super.
— J’ai de la soupe, ça ira ?
— Tu rigoles ou quoi ? Victor a besoin de son steak frites tous les jours sinon il dépérit. J’espère qu’il y a un bon boucher près de chez toi !
— Non, c’est fini tout ça. Y a plus de petits commerces, ils ont tous fermé. Maintenant il faut prendre sa voiture et aller faire ses courses au zoning.
— Ti djeu quelle affaire ! C’est pas pratique pour nous autres ça ! Une fois que la caravane est sur le terrain, on ne bouge plus la bagnole.
— Pourquoi ça ?
— Pasque l’attache de la remorque est difficile à ouvrir. On laisse tout comme ça, c’est plus facile. On ne va quand même pas commencer à se donner du mal pour quelques jours de vacances qu’on a! On a assez trimé pour les autres hein Gigi ?
— Ca c’est bien vré.
— Allez, à ce soir alors.

Elle raccroche. Dubitative, Gisèle regarde le téléphone.
— Et mon médicament, il arrive par le tram? crie sa mère, alitée dans sa chambre.
— Maman, je te l’ai déjà donné ce matin !
— Ah bon, t’es sûre ?
— Oui, soupire sa fille.

Tous les jours c’est pareil. La mère a Alzheimer. Enfin, c’est pas certain. Des fois, Gisèle pense qu’elle le fait exprès pour qu’on s’occupe d’elle. Bon, va falloir qu’elle aille au magasin. C’était pas prévu. Elle a une grosse manne de repassage à se taper. Maman est incontinente. Ca occupe. Puis y a Poupous, le chat. Lui aussi il lui donne du fil à retordre. Il a toujours été un peu caractériel. Fait ses griffes sur les fauteuils et squatte les coussins, sale bièsse. Mais bon, elle l’aime bien. Souvent elle dit que les bêtes sont plus gentilles que les gens. Elle se le dit à elle-même parce qu’elle ne voit plus grand-monde. A part sa mère. Dans les grandes surfaces, les gens ne se parlent pas. Chacun pousse son caddy et attend son tour. Avant, quand t’allais chez le boulanger, il te demandait toujours «comment ça va, madame Binamé ? » Il s’en foutait de ta réponse, mais il le demandait. C’est ça qui compte. Asteur t’es dans l’gaz. No man’s land. Même à la poste, ils ont mis des machines à la place des employés. Quel monde de merde! Ginette déteste aller faire les courses. Une vraie corvée. Elle y va une fois tous les quinze jours et basta. Là, faut qu’elle y retourne alors qu’elle y est allée hier. Putain ! Un steak frites…et quoi encore ? Bon, allez, faut être sympa avec son prochain. On ne sait jamais, au cas où y aurait vraiment un paradis !
Elle crie à sa mère qu’elle revient tout de suite. Pas la peine de lui donner des détails sinon ça n’en finira plus de lui expliquer pourquoi comment etc…
La vieille demande où elle va. Mais Gisèle est déjà sortie et fait vrombir le moteur de son carrosse comme elle l’appelle. C’est tout ce qu’il lui reste de sa vie d’avant. Son prince qui n’avait rien de charmant et pétait au lit s’est cassé
avec une portugaise de 25 ans. Gisèle s’est toujours demandé ce que cette fille lui trouvait. Il baisait comme un canard et à part sa retraite, il n’avait que son bide comme garde manger.

Après avoir fait ses achats, Gisèle se met à ranger un peu. Faut pas que son ancienne collègue pense qu’elle est bordélique. C’est ce qu’elle lui reprochait toujours parce qu’il y avait des paperasses sur son bureau. Puis elle a envie de lui faire croire qu’elle a une femme de ménage. Ca fait nanti. Elle a à peine fini de passer la loque que Toc ! Toc ! Les autres débarquent.

Ah ma Gigi s’écrie Christiane en l’enlaçant, ça fait plaisir de se revoir, hein m’fille !

Puis elle recule et l’observe.

T’as quand même pris un petit coup de vieux ! Mais ça, c’est les cheveux blancs. Ca fait bobonne. Moi je me les teins. Tu devrais faire pareil. Tu vas gagner 20 ans dans la tronche.

Ca fait plaisir. Victor est déjà entré et s’est assis à table. Comme chez lui. Les bavardages des femmes, c’est pas son truc.

J’ai pas encore eu le temps de mettre les couverts, s’excuse Gisèle. Je ne pensais pas que vous arriveriez si tôt!

Bah, on s’est dit qu’on allait venir à l’heure de l’apéro. Autant fêter notre arrivée ! s’exclame Victor aussi rose qu’un cochon de lait. Y a quoi à boire?
Gisèle se dit qu’ils auraient pu apporter une bouteille. Ils n’y ont sans doute pas pensé. Les rares fois où elle est partie en vacances avec son mari, ils s’engueulaient pendant tout le trajet. Du coup, ça l’a dégoûtée de partir. Elle aime bien rester chez elle, peinarde.

Te dérange pas, fait Victor en se dirigeant vers le frigo. Amène les verres, on s’occupe du reste.

Il se verse une rasade de pinard, idem pour les deux femelles et hop dans le gésier. La bouteille y passe en un clin d’œil. Victor a soif. Gisèle lui dit qu’il y a encore quelques bouteilles à la cave.
Te dérange pas, j’y vais.

Elle pense que même s’il est un peu sans gêne, il est quand même plus galant que son connard d’ex mari qui gueulait : «Gigi, va m’chercher à boire nom de dieu! ». Et si ça n’allait pas assez vite à sa mode, il tapait son verre sur la table en se plaignant qu’il fallait tout faire soi-même dans cette baraque de merde. Ah ça, la portugaise, elle lui en sera éternellement reconnaissante de l’avoir débarrassée de ce gros lard. Brave fille va !

Le Victor y picole sec, mais au moins, il lui épargne les escaliers.
Je commence à avoir la dalle, moi, qu’il dit en remontant avec une bouteille dans chaque main. Jai pris des munitions.

T’as bien fait me p’te mouchon, lui lance Christiane en jouant avec son collier en plastique.

Elle a les boucles d’oreilles assorties et les bracelets qui vont avec. Un vrai sapin de Noël dont les boules vont se nicher entre ses seins volumineux. Suivant le regard de Gisèle, elle lui confie fièrement qu’elle a eu recours à la chirurgie esthétique et qu’elle ferait bien de suivre son exemple, que ça redonnera de la vigueur à son mari. Au fait où est-ce qu’il est ? demande-t-elle.

Parti à l’étranger pour son travail.

Un petit mensonge vaut mieux qu’une vérité qui fait pitié.

Il bosse dans les pipelines, ajouté Gisèle, histoire de vernir la situation. Il est chef de chantier.

Ah bon ! Vous êtes pétés de tunes alors!

On n’a pas à se plaindre.

Ca tombe bien parce qu’on est un peu fauchés pour le moment. Avec Victor, on voulait te demander si tu pouvais pas nous prêter un peu de fric.
C’est que, j’ai ma vieille maman à ma charge et…

Oh, pas des masses, poursuit Christiane, juste de quoi profiter un max de nos vacances. Avec mille euros, ça devrait le faire, hein mouchon ?

C’est un minimum pasqu’y faut payer le camping et c’est pas donné. On a notre caravane au bord de la Meuse et ça coûte la peau du cul.
Mille euros ! s’écrie Gisèle, mais c’est impossible, je n’ai pas cette somme.

Tu viens de nous dire que ton mari est chef de je ne sais plus quoi, s’offusque Christiane. Nous on est à la retraite tous les deux et tu sais qu’on gagne juste de quoi payer notre loyer. Pour le reste, c’est
ceinture. Alors on aimerait bien profiter un peu de la vie, tu comprends. Faut pas être égoïste. Le bon dieu te le rendra.

Le bon dieu, il est criblé de dettes avec tout ce que les mauvais payeurs lui doivent.

Gisèle finit par céder. Elle sait où sa mère cache ses économies et elle va racler ses fonds de sacoche. Elle leur file un billet de 500 euros. A peine s’ils disent merci. Ils regardent ça comme si c’était un étron. Mais fourrent quand même le caca dans leur poche. Bande de pourris.

Ils vont revenir tous les jours pendant 8 jours ! Vider son frigo et sa cave.

Ronchonner parce qu’il y a le chat et que Christiane est allergique aux poils de bêtes.

Le dernier jour, ils vont être sympas et apporter deux bouteilles de Martini. Ils en vident une et ouvrent la deuxième. Gisèle boit un verre. Ils repartent avec le restant de la bouteille.

Mais avant ça, ils vont dire au revoir à la vieille et lui annoncent qu’ils reviendront l’année prochaine quand elle sera morte. Comme ça, ils dormiront dans sa chambre. C’est quand même mieux qu’au camping, hein mouchon ?

Les vacances, c’est pas fait pour les bœufs.

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