Si lents, si proches

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Il y a quarante ans déjà, un économiste suédois, Staffan Linder, notait ce paradoxe du temps libre dans nos sociétés de consommation prospères. Il théorisait le glissement des loisirs vers la consommation intensive de biens, prédisait que le mythe du temps libre (ou libéré) légitimait une « société de loisirs épuisée » (« The Harried Leisure Class », New York, 1970), en manque de temps. « La croissance économique », écrivait-il, « entraîne une augmentation générale de la rareté du temps. » Il doutait par ailleurs, comme les prophètes de l’automation le prétendaient, que le nombre d’heures de travail irait diminuant. Il avait raison. Ceux qui travaillent aujourd’hui prestent plus d’heures qu’il y a une génération – et la doxa actuelle entend presser d’avantage encore le citron des travailleurs. D’où cette frénésie de « mini-trips » (mais maxi-distance) où il s’agit d’en avoir pour son argent et d’emmagasiner en un temps record le plus possible d’objets de dépaysement garantis par son voyagiste. L’urbaniste Paul Virilio s’interroge sur cette fatalité de l’accélération techno-scientifique : « On n’a jamais inventé une machine à ralentir. On ne décélère jamais. On ne pourra plus inventer le train à grande lenteur qui mettrait trois semaines pour aller de Lyon à Paris. Problème de philosophie politique : que signifie cette idolâtrie de l’accélération dans l’histoire de l’humanité depuis la nuit des temps ? »

A une époque où le tourisme n’avait pas encore ravagé le monde, l’écrivain Théophile Gautier (1811-1872) s’insurgeait contre le culte de la vitesse alors naissant (sous l’impulsion du développement des chemins de fer), ce qui n’a pas empêché ce voyageur infatigable d’être un des plus grands auteurs de récits de voyage du XIXe siècle – des voyages qu’il menait à son rythme. Un siècle après sa mort naissait dans l’Italie qu’il adorait le mouvement « slow », qui essaima dans diverses directions : slow food [cf. « C4 », n°133-134, juillet-août 2005: « Courez ! Courez ! Il faut manger ! »], slow money, slow parenting, cittaslow, slow design, slow art, slow media, slowcore, slow reading et même slow sex. La mode se met à « l’heure africaine », concept qui revendique un rapport plus relâché au temps et s’accommode volontiers d’une « simplicité volontaire » (simply living), parfois retraduite en « sobriété heureuse ». L’art du voyage s’en est emparé, déjà récupéré, ou en voie de l’être, par les professionnels du tourisme et les agences de voyage.

Mais a-t-on vraiment besoin d’agences de voyage ? Se passer de l’avion semble une des exigences minimales du voyageur lent. Bien sûr, pour pouvoir voyager comme Théophile Gautier et partir des mois vers le Levant, il faut soit avoir les moyens (et des réserves), soit ne pas travailler du tout et prendre le risque qu’une convocation de l’ONEM vous ramène dare-dare des Galapagos où vous observiez et analysiez les crêtes saisonnières dans les cycles de reproduction des tortues géantes. Voyager « slow » suppose peut-être de rompre avec la fringale des voyages lointains. Pourquoi ne pas se tourner vers son horizon proche, dont un snobisme savamment entretenu par les faiseurs de voyages préemballés nous a fait croire pendant des années que ce n’était pas un voyage ? Il réserve souvent des trésors cachés qui valent bien les avatars tropicaux dont se moquaient les Monty Python. Qui a déjà emprunté d’anciennes lignes ferroviaires « ravelisées » ou des vieux chemins vicinaux de la campagne proche de sa ville sait qu’il revient souvent de ces excursions sur ces sentes capricieuses à jamais pénétré et convaincu de l’infinie beauté des pays qu’il peut gagner en quelques enjambées ou coups de pédales, et persuadé que désormais le bout du monde est à sa porte.

Car il est peut être temps de rompre avec ce rapport dominant à l’étendue, caractéristique de la modernité dans laquelle s’inscrit le tourisme, et de revaloriser les espaces de proximité. Cette redécouverte de la vicinalité semble la plus à même de
réaliser cette «relocalisation généralisée », que l’on recommande pour l’alimentation : s’il est plus soutenable de préférer les pomme du Limbourg à celles de Nouvelle-Zélande, une visite à Dworp (6 km de Bruxelles) ou à Nandrin (20 km de Liège) l’est certainement plus qu’un trekking au Vietnam. Si se déplacer est devenu une injonction, c’est l’idéal de fluidité de circulation incarné par les « élites cinétiques » qu’il s’agit de récuser, en pointant l’absurdité d’une sur-mobilité généralisée, vidée de sens, figure de fuite impossible de l’enfermement dans un monde clos, « une planète pleine et sans espace », selon la formule du sociologue anglo-polonais Zygmunt Bauman. La figure du « routard » made in 68, contestataire d’une société alors dominée par la rigidité et la sédentarité, s’inverse. M. Lévy, pédégé de Publicis, a merveilleusement résumé l’horizon idéologique de la mondialisation libérale, qui a fait de la mobilité un instrument économique et un projet de management. « Dans un monde qui bouge, l’immobilisme est un désordre. »

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