L’époque des domaines provinciaux

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Longtemps, l’organisation du temps libre n’a concerné qu’un nombre restreint de privilégiés, fortunés ou pas, membres de la « classe de loisirs » (la « leisure class » de Veblen) ou artistes désargentés. Après la guerre, la massification des loisirs oblige à inventer de nouvelles structures. Les « domaines provinciaux» vont réaliser une synthèse originale de ce que le tourisme offrait jusque là, en l’adaptant au grand nombre. Symboliquement, ces domaines sont souvent d’anciennes propriétés aristocratiques, parfois ecclésiastiques, rachetées par les collectivités locales (en l’occurrence, les provinces), et reconverties en parcs de loisirs. Ce sont des parcs de détente, qui permettent aux travailleurs et à leurs familles de s’aérer, mais pas trop loin des villes. Le maillage du territoire est relativement serré, chaque province en comptant plusieurs – il y en avait huit rien que dans l’ancienne Province de Brabant.

Ces domaines cumulent les fonctions des autres types de structures : plaine de jeu pour les enfants, parc « d’attractions », parc sportif, parc animalier (zoo, vivarium) et arboretum ou plantarium pour les naturalistes amateurs, etc. Ils pouvaient en outre offrir des activités culturelles ou patrimoniales en se servant des bâtiments préservés, châteaux, fermes castrales, couvents, etc. A Huizingen, à quelques kilomètres au sud de Bruxelles, on donnait des concerts le dimanche dans un kiosque. On en donne toujours, au printemps, à Claire-Fontaine (Godarville, près de La Louvière), où l’on ne lésine pas sur les « grands événements » au charme un peu ringard. Les parents peuvent se prélasser dans des chaises longues en surveillant discrètement la marmaille. Les plus petit(e)s ne quitteraient pour rien au monde la pataugeoire, pendant que leurs aîné(e)s s’exercent aux disciplines sportives. Des compétitions interclubs d’athlétisme étaient et sont encore organisées entre les différentes équipes des associations liées aux domaines.

Hofstade, près de Malines, était réputée pour sa piscine olympique, aujourd’hui abandonnée, mais ce centre « Bloso » (équivalent flamand de l’Adeps) offre bien des possibilités aux sportifs. Il est toujours la « plage de Bruxelles », avec son lac artificiel ceinturé de sable fin issu des carrières brabançonnes. Le « must » des domaines était et demeure, en effet, de pouvoir offrir à ses visiteurs des « solariums naturels » où, en clignant un peu des yeux, on peut se laisser gagner par la sensation de sea, sex and sun. Une moiteur que l’on interrompra pour une pause pique-nique démocratique : à Wégimont (Liège), on peut amener avec soi de quoi manger, les barbecues sont gratuits.

Si ces domaines semblent figés dans le temps, certains cherchent à s’adapter à la modernité, quitte à couper toute racine populaire. Le centre récréatif «De Schorre » (Anvers) s’est ainsi flanqué d’un centre de congrès « plus trendy que jamais » qui doit plaire aux manageurs scaldiens. C’est aussi le cas du domaine d’Hélécine (Brabant). De quoi renflouer les caisses provinciales, qui subsidient à perte ces domaines – ce sont des services publics, qui échappent heureusement à la loi d’airain de la rentabilité et de l’engraissage des « investisseurs ». Terrains de camping-caravaning et auberges de jeunesse se voient donc contraints de cohabiter avec les centres de séminaire. Les droits d’entrée restent attractifs, sauf à Huizingen, où le tarif différencié pour les francophones est une arme de la guerre linguistique qui permet d’écarter ceux qu’en Flandre on appelle gentiment les « allochtones ».

Ce qu’il y a de rassurant avec les domaines provinciaux, c’est d’abord qu’ils sont toujours là, et qu’ils permettent encore de mettre en scène et d’amplifier, lors d’une improbable partie de mini-golf, cette sensation d’aventure collective : celle qui avait pour ambition de mettre la vie de château à portée de toutes les bourses.

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