«?Juste une goutte d’eau dans l’océan »

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Corinne Laurent est avant tout une artiste, sa formation est celle d’une graduée en arts plastiques. Elle est passionnée par la recherche artistique. Elle est, à titre principal, intervenante au sein d’un hôpital psychiatrique pour autistes où elle s’occupe de l’atelier scolaire. Mais elle est aussi tutrice, depuis quelques années, de nombreux mineurs étrangers, débarqués en Belgique, souvent sans aucune attache. «Certains ont vécu des épreuves inimaginables avant d’atterrir en Europe. Je ressentais le besoin de m’impliquer dans la défense de ces sans-papiers afin d’essayer de leur faciliter quelque peu la vie. Même s’il est clair que ces actions ne sont sans doute que des gouttes d’eau dans l’océan, je désirais tout de même tenter d’agir. Puis un jour, je suis tombée, un peu par hasard, sur une annonce qui indiquait que le SPF Justice recherchait des tuteurs pour accompagner les mineurs non accompagnés (MENA), arrivés seuls sur le territoire belge. J’ai posé ma candidature et j’ai été acceptée. Le concept théorique de mes actions paraît simple : il s’agit de proposer « une solution de vie durable » à ces jeunes en Belgique. La pratique est bien plus complexe… »

Corinne est aujourd’hui tutrice de dix mineurs. Son rôle consiste à veiller sur eux jusqu’à leurs dix-huit ans, afin que tout se passe au mieux. Vaste entreprise : car si le tuteur n’est pas censé se lier sur le plan affectif, il lui est difficile de rester insensible au fil des multiples démarches qu’il effectue avec le mineur. La plus importante étape consiste à réussir à lui obtenir des papiers, essentiels pour mener une vie paisible en Belgique. « Deux solutions principales s’ouvrent aux MENA pour obtenir des papiers en règle : la première consiste à réussir à se faire reconnaître comme réfugié. Pour ce faire, il doit passer devant des commissions ad hoc, au CGRA (Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides), afin de prouver qu’il entre bien dans les conditions des conventions de Genève (soit toute personne qui risque ou qui a été persécutée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un groupe social ou à un groupe politique). Il devra pour y parvenir, expliquer son parcours et donner des précisions qui seront examinées à la loupe. La cohérence de son récit conditionnera son accès au territoire. La deuxième solution consiste à obtenir le droit de résider dans le pays, en étant régularisé, grâce à un permis de séjour : ce qui n’est pas acquit car les critères sont de fait laissés à l’appréciation des personnes de la cellule des mineurs de l’Office des étrangers. De plus, le mineur ne doit plus avoir de parent dans son pays, il doit avoir un passeport et ne pas être connu pour des faits de délinquance. Tout cela devra être prouvé pour être pris en compte. »

« Il y a quelque chose d’inhumain dans toutes ces procédures administratives »

En cas de réponse négative, la « galère » continue alors. « Un ordre de quitter le territoire sera donné, ce qui aboutira tôt ou tard, à l’expulsion. Heureusement, en Belgique, le mineur est hors de danger jusqu’à sa majorité. Mais passé ce cap, à la minute près, il risquera de se faire raccompagner. Il est bien sûr possible de faire appel mais cela engendre un stress important. Ces démarches administratives sont ce qu’il y a de plus dur : il y a quelque chose d’inhumain dans ces procédures. L’un de mes mineurs, un garçon qui souffre d’un ulcère, est à peine âgé de dix-sept ans, mais à force d’attendre et de s’inquiéter pour son avenir, il se ronge de l’intérieur. Et dans d’autres cas, le passage devant les commissions du CGRA s’est révélé insoutenable, tant le vécu des jeunes interrogés avait été traumatisant. »
La majorité des mineurs sous la responsabilité de Corinne ont obtenu le droit de rester en Belgique. «Heureusement, car beaucoup de leurs histoires personnelles m’ont atterrée. Le poids des traditions et des croyances mène parfois l’être humain à commettre des horreurs. Je
pense notamment aux excisions, aux mariages forcés, aux massacres de familles entières. Il est impossible de traverser de telles épreuves et d’en sortir indemne. »

Les situations sont toujours compliquées

Deux types de situation sont envisageables lors de la prise en charge d’un mineur : soit il arrive sans aucune attache dans le pays, et alors tout est à construire avec lui, soit il dispose tout de même d’un réseau familial dans lequel il peut s’insérer. « Si aucun des situations n’est évidente, ce sont parfois les jeunes qui se retrouvent au sein d’une famille qui sont les plus compliqués à gérer : le tuteur doit réussir à trouver un juste équilibre. Il ne doit pas prendre trop de place mais doit tout de même garder un œil sur ce que devient le mineur. Par contre, le jeune qui arrive ici sans y avoir de famille se retrouve dans un centre. La situation est plus « facile » pour le tuteur car ses pupilles y sont encadrées par une structure déjà en place et habituée à gérer de jeunes étrangers. Le tout est de réussir à trouver la bonne place vis-à-vis des autres intervenants du centre. » Pour le jeune, par contre, être placé dans un centre reste une épreuve difficile à surmonter.
Corinne explique que le métier de tutrice n’est pas vraiment une partie de plaisir. « Mes débuts comme tutrice n’ont pas été des plus évidents : j’ai commencé avec une petite fille congolaise, qui est arrivée en Belgique pour trouver refuge chez sa tante. Une dame bienveillante mais qui ne s’attendait pas à devenir ainsi responsable d’une enfant. Ses parents avaient disparu. Quelques temps après sa venue en Belgique, après un contrôle médical, nous nous sommes rendues chez un médecin qui lui annoncé, avec une maladresse phénoménale, qu’elle était séropositive, virus qu’elle avait sans doute depuis la naissance. Cela a été très dur à vivre. »

La formation du tuteur

Le tuteur bénéficie d’une formation « très accélérée», de quatre jours, qui lui dispense, au départ, les bases des procédures juridiques, sociales et psychologiques essentielles pour exercer. Il dépend du Service des Tutelles du SPF Justice. « Ce service est malheureusement toujours débordé : ils ont très peu de moyens et donc peu de personnel. Ils ont pourtant aussi beaucoup à réaliser. Ils sont chargés de reconnaître le statut de MENA d’un jeune afin de permettre sa prise en charge. Ils doivent assurer le suivi des tuteurs, ce qui, en raison de ce manque de moyens, est très difficile à effectuer. Enfin, ils s’assurent du suivi de la formation des tuteurs. Monsieur Bernard Georis, le responsable du service, prône un concept que je trouve très intéressant : celui du tuteur-citoyen, c’est-à-dire des tuteurs indépendants, issus des différentes couches de la population. Ce qui permet d’avoir une grande diversité dans les approches. Le service des tutelles s’assure tout de même que le candidat-tuteur a les qualités humaines pour remplir cette mission. En outre, pour soutenir notre cause, il existe une association de tuteurs, l’ATF MENA, créée il y a quelques années, et dont l’objectif est la rencontre entre pairs, le partage d’expériences et la prise de position commune sur des sujets d’actualité. »

Mais l’élément fondamental pour le tuteur, ce qui va lui servir tout au long de ses démarches, c’est avant tout son réseau. « Vu que nous sommes censés trouver un avocat au mineur, assurer son suivi pédagogique, lui trouver un logement et éventuellement, veiller à sa santé physique et/ou mentale, la connaissance de personnes de référence dans chaque milieu est indispensable. Pour ma part en tous cas, il est essentiel que je puisse m’appuyer sur d’autres personnes, que ce soit un avocat, un éducateur ou un membre de la famille pour prendre les décisions importantes. Sinon, cela devient vraiment trop angoissant : trop de responsabilités pèsent alors sur les épaules du tuteur. »

Les tuteurs sont payés pour leurs actions : un peu plus de 500€ par mineur et par an. « Nous sommes sans doute mal payés par rapport à toutes les
heures de travail que cela représente. Etre ainsi responsable de quelqu’un, c’est une préoccupation constante, un souci de chaque instant. J’estime qu’il est important que que cela ne soit pas du bénévolat : ce n’est pas une bonne œuvre caritative. Cela donne une valeur à notre travail. »

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