Vers des temps indisponibles

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« Si la répétition nous rend malades, c’est aussi elle qui nous guérit. » G.Deleuze

Le Lay se révèle bien plus « réaliste » quant aux nouvelles modalités de pouvoir que ses prétendus fustigateurs. Le temps de conscience est effectivement devenu la plus prisées des marchandises sur le Marché hyperconcurrentiel. L’imaginaire, les concepts, les rythmes psychiques, les rêves, les affects, … fournissent aujourd’hui l’énergie nécessaire au moteur de la machine capitalistique, dite « cognitive».

Alors que le temps était jadis principalement capturé de manière verticale, en blocs circonscrits par des milieux d’enfermement et de gestion de la vie , corrélés à de grandes messes médiatiques à heure fixe etc., de nos jours c’est avant tout le temps dit «libre» qui est colonisé: cible privilégiée des néo-spoliateurs, alors même qu’on nous à vendu l’avenue d’un capitalisme cognitif, d’une industrie de la connaissance, d’une société des loisirs (sic).

Nouveaux découpages

Les clôtures physiques n’ont pas disparu. Elles tendent même à proliférer. Mais, précisément… cet accroissement pourrait bien être le revers de l’augmentation stupéfiante des barrières mentales technicisées, des dispositifs de captation psychique bien plus discrets et insidieux que les archaïques murs. Nouvelle manière de découper le temps, afin de le subtiliser pour fabriquer ainsi de la Valeur au service d’une infime oligarchie.

Il s’agit d’en prendre acte, résolument, plutôt que de prendre une pose (une pause) de vierge outrée. Et de lutter à même cette donne : le « travail » ou plutôt l’ « emploi » salarié ne constitue plus du tout l’espace-temps alimentant le monstre chronophage. Marx ne pouvait le voir, lui qui a si puissamment diagnostiqué le mécanisme par lequel le Kapital spoliait les forces, en soudoyant leur temps d’existence. L’apport marxien demeure fondamental pour comprendre ce qui nous fait une vie impossible, mais doit absolument être ajourné, en fonction de la vertigineuse ascension et diversification des « industries culturelles »

L’effrayante impuissance politique contemporaine pourrait bien être le symptôme de cette impossibilité à comprendre la scène du pouvoir, toujours enferré que nous sommes dans la dénonciation de celle-ci dans les termes archaïques du sujet-travail.

Temps de cerveaux disponibles

Le vieux travail industriel- même s’il est loin d’avoir disparu, contrairement à ce que chantent les prophètes de l’ « immatériel » ou du monde «post-industriel » – n’est plus du tout le centre névralgique de la valorisation capitaliste, ni un modèle de résistance/invention politique opérant.

Certes, le salariat s’étend toujours, mais il a éclaté en une myriade d’activités et de statuts qui ne peuvent plus être appréhendées avec nos catégories usées. Lesquelles ne peuvent rendre compte de la captation des langages, des affects, des savoirs, du vivant,… et, surtout, du temps qui conditionne le soin nécessaire pour cultiver ces derniers, cette durée qui permet de déployer les possibles actions productrices de nouveaux mondes, moins sinistres et anesthésiants.

Nous devrions fourbir de nouvelles armes adéquates à la situation. Sous peine de nous retrancher frileusement dans des « territoires temporels » radicalement coupés de ces personnes qui, par exemple, sacrifient à la télévision 1 l’entièreté de leur «  temps de cerveau » libéré par la diminution, encore très relative, du temps de travail (3h20 par jour en moyenne).

Le défaut d’intelligence sur ces questions est patent. Nous ne nous rendons pas compte en effet qu’en nous affalant devant une boîte-à-images, nous posons un acte (passif) loin d’être anodin et inoffensif. Nous nous
distrayons, oui. Terme dont l’étymologie nous révèle son sens profond: subtiliser, voler, dérober… en nous laissant traverser par un flux continu de marchandises, d’énoncés, de sons et d’images, prescripteurs inconscients de comportements régressifs.

Il ne s’agit pas, comme toujours d’ailleurs, de Moraliser, mais bien de construire une pensée précise de ce qui est en train de se passer, qui déboucherait sur des actes de circonstance. Des pratiques qui contribueraient à forger du symbolique, des imaginaires singuliers et partageables, à l’encontre de la subtile capture de ce que nous avons de plus précieux.

Ce, dans des espaces qui créeraient des temps non soumis aux rythmiques que les petits maîtres tentent de nous imposer.
Un temps à la fois instantané 2, et nous dépossédant de nos capacités à inventer l’avenir, à créer dans l’ici et maintenant un horizon désirable, en commun. Etrange sentiment que cette instantanéité ne coincide nullement avec un “ici et maintenant” qui nous permettrait d’habiter le présent et, par là même, construire du symbolique pour le futur.

Quelles nouvelles temporalités?

Car à l’ère du temps de cerveau disponible, l’obsolescence accélérée du symbolique 3, de ce qui fait notre “être-ensemble” est la règle : les rotations endiablées du Kapital choisissent à notre place ce qui a de la “valeur” ou non.

Si pour l’immense majorité qui vit dans ce « ghetto temporel », l’expérience du sensible est devenue presque exclusivement audio-visuelle, il y eut et il y aura d’autres formes de « calendarité » 4 pour organiser nos temps d’existence. Pour l’heure, nous souffrons de ces états de fait, comme on souffre d’un climat pollué ou de l’odeur méphitique qu’exhale le milieu où l’on vit.

Et comme Pasolini l’a “cinécrit” de manière exemplaire, ce mode de domestication passe bien plus par l’exemple que par la discipline, par l’imitation plutôt que par la contrainte. Conduites des conduites, actions sur des actions possibles. Transformations incorporelles des corps, conquêtes des temporalités, préhensions des rythmes, captures des cerveaux.

Toutefois, c’est aussi par une forme de « discipline temporelle », d’élaboration d’autres habitudes… toute une écologie temporelle dont nous devons nous occuper comme de l’ « environnement », que nous pourrons fabriquer des mondes communs. Non pas en croyant que nous pouvons nous dispenser de passer par des techniques permettant de prendre soin de nous-mêmes et des autres.

Les mouvements ordinaires, quotidiens, anodins sortiraient ainsi du sommeil de l’insignifiance, et redeviendraient dignes de notre attention, cette attention si prisée par les flux contemporeux. Comme si, insensible que nous étions au bruit de l’eau, quelque chose attirait notre attention de nouveau à cette musique.

Notes:

  1. La Télévision, cela ne veut rien dire. Car avec la Toile et les appareils nomades, la vieille télévision du salon a explosé en une nuée de minuscules dispositifs portables. Le conditionnement ne pourra que s’intensifier avec le contrôles des « temps intersticiels » de mobilité.
  2. Les technologies ne sont pas en cause. Si elles contribuent pour la plupart à cet écrasement du temps sur l’instant, elles peuvent très bien, aussi, étendre ce temps à l’infini : c’est par exemple grâce au temps-lumière de la communication sur la Toile que nous pourrions créer des solidarités en mesure de ralentir le tempo frénétique et crétinisant de la concurrence sans fard.
  3. En ce sens évidemment non religieux, les voleurs de temps sont diaboliques : ils court-circuitent les possibilités d’être-ensemble, d’épouser nos rythmes propres, de fabriquer de l’imaginaire partageable etc. Car il faut d’abord de l’expérimentation « propre » pour pouvoir partager les recettes de vie non-assujetties à la synchronicité.
  4. Organisation du temps (cf. le « calendrier »)

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