Les haut-parleurs de la finance

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Si à son apogée, au début du 19e siècle, la presse belge pouvait s’enorgueillir d’une centaine de quotidiens et de quantité de périodiques, ce chiffre a littéralement fondu depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Le secteur de la presse quotidienne francophone s’est peu à peu réduit à une peau de chagrin. En 1945, il comptait 32 titres qui appartenaient à 28 groupes financiers distincts et en moins de 20 ans, il a chuté de moitié, que se partagent à peine 3 groupes (Rossel, IPM et Médiabel). Cette concentration a eu pour conséquence la quasi-disparition de la presse d’opinion, les grands titres préférant se tourner vers une information plus générale, moins engagée idéologiquement, afin de toucher le public le plus large possible. L’objectif étant bien entendu d’attirer le maximum de recettes publicitaires, indispensables pour assurer la pérennité des titres concernés.

Ce ralliement à une doctrine d’information beaucoup plus neutre a donc permis une évolution positive en matière d’indépendance idéologique mais cependant le prix à payer pour ce changement fut exorbitant : « La presse et les journalistes n’ont jamais été aussi indépendants du politique et des courants idéologiques. Par contre, du fait que les rédactions appartiennent à des groupes médias, ils sont moins indépendants par rapport aux exigences commerciales de ceux-ci. Cela se ressent au niveau des lignes éditoriales. » [Jean-Jacques Jespers, Espacecitoyen.be, « Les médias belges sont de plus en plus neutres », 15/05/2007]. Les médias de masse qui dominent aujourd’hui le paysage médiatique, que ce soit en Belgique ou ailleurs, se sont progressivement ralliés à une doctrine commune: tous défendent « la pensée unique » de l’idéologie capitaliste et qui promeut ses choix de société considérés comme les seuls légitimes tant en économie que dans les autres domaines. Cette presse-là s’est d’ailleurs pleinement ralliée à ce système et s’y intègre aujourd’hui parfaitement : un même traitement de l’information, lissé selon les besoins du marché et des actionnaires.

L’obscure société de l’information

Le monde de la presse est à présent inséré dans celui de l’économie, avec toutes les dépendances que cela implique. Pour l’exemple, l’un des plus important groupe de médias belge, la VUM, est composé d’un véritable imbroglio de sociétés de tous genres: « Cette société, qui édite les quotidiens flamands De Standaart et Het Nieuwsblad, détient également des parts dans la société belge d’Edition (SBE), l’actionnaire majoritaire de Mediabel. Cette participation dans la SBE a permis à VUM Media d’entrer dans le capital de Mediabel et, par là même dans celui de la Sofer (Radio Nostalgie), d’Audio-presse (actionnaire minoritaire de TVI), de l’agence de presse Belga et enfin d’Editeco (L’Echo). Les actionnaires principaux du groupe sont Ortelius, Synvest et Ibel. C’est à travers ces trois sociétés que certaines compagnies nationales et internationales ont pris sous leur contrôle quelques-uns de nos plus grands médias […] Le capital de Synvest appartient, quasiment à parts égales, aux sociétés à portefeuille Tradicor et Sofinim. Cette dernière est placée sous le contrôle d’Ackermans en van Haaren, de la Société Nationale d’Investissement et de Fortis Private Equity. La Sofinim a été crée en 1988. Elle possédait, il y a peu de temps encore, des parts dans Barco Micro Electronics, Aviapartner, Coditel Brabant ainsi que la Société de Distribution du Gaz […]  [Geoffroy Geuens, L’information sous contrôle. Médias et pouvoir économique en Belgique, Editions Labor, Bruxelles, 2002]». L’énumération des liens entre la VUM et encore de nombreuses banques, entreprises et groupes de toutes origines est encore longue et témoigne surtout de la concentration capitaliste de « la société de l’information ». Et la situation française est encore davantage préoccupante, avec de grands groupes de presse qui sont entre les mains de financiers tels que Dassault ou Lagardère, spécialisés dans l’aéronautique et l’armement. La
presse traditionnelle dispose de moins en moins de liberté. Si elle était hier aux mains des différents courants idéologiques, elle est désormais passée dans celles des conglomérats. Les marges de manœuvre du journaliste se rétrécissent alors de façon encore plus pernicieuse: «il se retrouve aujourd’hui coincé entre son (ses) propriétaires, son rédacteur en chef, son audimat, sa précarité, sa concurrence et ses connivences croisées » [Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Raisons d’agir, 2005 (nouvelle édition)]. Difficile de garantir une information fiable et indépendante dans ces conditions.

La presse ne se limite évidemment pas aux médias de masse, loin de là : il existe quantité de titres issus d’associations diverses et actifs dans de nombreux domaines mais force est de constater que leur rayon d’influence et leur reconnaissance dépasse rarement un cercle très restreint. Aujourd’hui cependant, ce sont les nouveaux médias qui gagnent du terrain : issus d’Internet, les blogs et autres sites d’informations ont l’avantage de pouvoir être développés par des amateurs comme par des professionnels, qui sont moins inféodés aux groupes financiers que leurs confrères des médias traditionnels. Mais l’énorme liberté dont ils jouissent peut elle aussi s’avérer dangereuse pour les citoyens. Ceux-ci doivent eux-mêmes apprendre à faire la part des choses pour distinguer les informations fiables des autres dans le fouillis que représente Internet.

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