Impératives occasions

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Occasionnelle en fonction des montants gagnés ? Du statut (salarié, indépendant, au noir) ? De la fréquence ? Et là, quelle durée prendre en considération? Bref, jusqu’à présent, ce sont les prostituées elles-mêmes qui se disent occasionnelles (ou non). En outre, vu l’attrait potentiellement accru d’une «occasionnelle » pour le client, la « publicité » peut également jouer sur cette carte en présentant sous des profils « d’étudiantes » ou de « mères de familles » des prostituées régulières. Mais cela ne doit en rien occulter la réalité du phénomène et son augmentation.

Un point commun aux différentes situations semble toutefois ressortir, à savoir la nécessité économique. Mais ici encore, la notion de nécessité est variable : payer l’urgence, maintenir le niveau de vie, boucler les fins de mois, financer un projet…

Fragilité et sur-responsabilisation

Si, du point de vue du regard porté sur les prostituées, les portraits de Jean-Michel CARRE dans « La Prostitution à Visage découvert » sont remarquables et donnent une large place aux propos des « filles » (et de leur entourage), qui peuvent ainsi s’exprimer sur la manière dont elles voient leur métier et les circonstances qui les y ont conduites, la majorité des situations qu’il présente sont liées à de la prostitution « de rue » et à la toxicomanie. Or, ici aussi, Valérie DUBUCQ se veut beaucoup plus nuancée : non, la prostitution occasionnelle n’est pas liée à la prise de drogue. Pour la plupart, les dames qui s’adressent à Espace P Charleroi ne sont pas dans des situations de grande précarité, et souvent, elles ont même un compagnon et des enfants. Ceci dit, le « passage » à la prostitution témoigne souvent d’une certaine fragilité, économique, bien sûr, mais également sociale (impossibilité de faire appel à la famille, par exemple). On remarque aussi une sur-responsabilisation dans le chef de celle qui prend cette décision (c’est à elle qu’il incombe de remédier aux difficultés financières, et cela par tous les moyens possibles). Si, comme le dit Valérie DUBUCQ, toutes les victimes d’abus sexuels ne vont pas se prostituer, on compte néanmoins un certain nombre de ces victimes, qui sont en quelque sorte «sur-représentées » parmi les prostituées. Qu’elles expliquent leur décision par ce vécu ou, au contraire, qu’elles s’en défendent, on peut néanmoins penser qu’il s’agit là d’un élément de fragilité qui, un jour, augmenté d’autres facteurs, contribuera à la décision de se prostituer.

Mauvaise image accrue

Certes, la prostitution « de rue » est la plus visible et la plus précaire, mais on ne peut en déduire une fragilisation accrue de la prostitution dans son ensemble. Les réalités sont différentes dans les bars ou encore dans le cadre de la prostitution « en privé », phénomène aujourd’hui facilité par l’utilisation d’Internet. Chris PAULIS, anthropologue à l’ULg se veut toutefois plus nuancée : elle voit dans l’augmentation du nombre des « occasionnelles » une sorte de « danger » pour des professionnelles peut-être plus chères, mais également moins tenaillées par des impératifs économiques et donc moins disposées à négocier les prix ou à accepter certaines pratiques.

Mais l’effet négatif de l’augmentation de la prostitution occasionnelle ne serait pas que financier. Du point de vue de l’image également. La prostitution occasionnelle est moins bien acceptée que la prostitution « professionnelle » en raison de la peur par projection qu’elle suscite chez celles (et ceux) qui craignent « de devoir en arriver là » et qui donc éprouvent à son égard un sentiment violent de rejet. Mais la prostitution occasionnelle serait également davantage rejetée en raison de la déconstruction des modèles sociaux et des représentations qu’elle incarne (et c’est là l’autre face du côté fantasmatique qu’elle peut présenter pour des clients potentiels).

Si on ne peut aujourd’hui faire de lien entre la précarisation de la prostitution et l’accroissement du nombre des « occasionnelles », prévenir
les risques que ça sous-tend semble très difficile à l’heure où la prostitution « professionnelle » manque toujours d’une reconnaissance et d’un statut digne de ce nom.

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